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Histoire de France
Les alignements de Carnac, en Morbihan, par Shonagon

Époque · Des origines à 600 av. J.-C.

La Préhistoire

Des premiers feux du Vallonnet aux pierres levées de Carnac : sur cette terre, l'homme a peint avant d'écrire, et il a peint des chefs-d'œuvre

Les alignements de Carnac, en MorbihanShonagon, 2014 — CC0

Un million d'années avant les Gaulois, des hommes s'installent sur cette terre. Ils y allument les plus vieux foyers d'Europe, y enterrent leurs morts, y peignent Chauvet et Lascaux, puis y dressent Carnac. Avant l'Histoire de France, il y a la préhistoire de la France — et elle est prodigieuse.

Le 12 septembre 1940, la France est envahie, le gouvernement est à Vichy, et quatre garçons de Montignac, en Dordogne, s’enfoncent dans un trou. Marcel Ravidat, dix-huit ans, a repéré quelques jours plus tôt une cavité sous un arbre déraciné, sur la colline de Lascaux ; il revient avec Jacques Marsal, Georges Agnel et Simon Coencas, une lampe bricolée et l’espoir d’un souterrain menant au manoir voisin. La tradition a joint à l’équipée un chien nommé Robot, dont Ravidat lui-même relativisera plus tard le rôle. Ils se laissent glisser le long d’un éboulis, lèvent la lampe — et voient sortir de la nuit des taureaux immenses, des chevaux au galop, des cerfs par troupeaux, dans des ocres, des rouges et des noirs intacts. Le pays vient de perdre une guerre en six semaines ; il vient de retrouver son plus ancien chef-d’œuvre, vieux de dix-sept mille ans. Neuf jours plus tard, l’abbé Henri Breuil descend à son tour et donne à la grotte le nom qui lui est resté :

La chapelle Sixtine de la Préhistoire.

— Formule attribuée à l’abbé Henri Breuil

Le premier des hommes de ce pays

Bien avant les Celtes, bien avant les Grecs de Marseille, cette terre est habitée. À Roquebrune-Cap-Martin, au-dessus de la mer, la grotte du Vallonnet livre des outils de pierre et des os brisés vieux d’environ un million d’années : les plus anciennes traces humaines connues sur le sol français, et parmi les plus anciennes d’Europe. À Nice, le site de Terra Amata conserve, sous les immeubles, des foyers aménagés d’environ quatre cents millénaires — des feux domestiqués, entretenus, autour desquels on s’asseyait. Et dans la Caune de l’Arago, à Tautavel, en Roussillon, les fouilles d’Henry et Marie-Antoinette de Lumley exhument en 1971 un visage : le crâne d’un homme de quelque quatre cent cinquante mille ans, front bas, orbites puissantes, que les manuels appelleront l’homme de Tautavel. Il n’est pas un ancêtre au sens généalogique du terme ; il est le premier occupant identifié de ce territoire.

Ces hommes vivent dans un pays méconnaissable : les glaciations le couvrent périodiquement de steppes froides où passent le renne, le mammouth, le rhinocéros laineux, le lion des cavernes, puis le réchauffent en forêts de chênes. Ils suivent le gibier, remontent les vallées, s’abritent sous les falaises calcaires du Périgord, des Pyrénées, de l’Ardèche — ces abris-sous-roche qui feront la fortune archéologique de la France, parce que la pierre y a tout gardé.

Ceux qui enterraient leurs morts

Vers cent mille ans avant nous, l’homme de Néandertal occupe presque tout le pays. On l’a longtemps caricaturé en brute ; ce sont des sites français qui ont établi le contraire. En 1908, à La Chapelle-aux-Saints en Corrèze, trois chercheurs — dont deux prêtres, les abbés Amédée et Jean Bouyssonie, avec Louis Bardon — dégagent un squelette déposé dans une fosse creusée au fond d’une grotte, membres repliés, protégé des charognards. C’est l’une des premières sépultures intentionnelles reconnues de l’humanité. Les néandertaliens de France taillaient des outils d’une régularité remarquable, soignaient leurs blessés assez pour qu’un vieillard édenté survive, et déposaient leurs morts.

Puis vient notre espèce. En 2022, les fouilles de la grotte Mandrin, dans la Drôme, ont repoussé son arrivée en Europe à quelque cinquante-quatre mille ans — là encore en France. Et c’est en France qu’elle a reçu son nom : en mars 1868, les ouvriers du chemin de fer de Périgueux à Agen entament un abri des Eyzies-de-Tayac et mettent au jour cinq squelettes. L’abri s’appelle Cro-Magnon. Le monde entier dira désormais l’homme de Cro-Magnon.

Le sanctuaire sous la terre

Ce sont ces hommes qui, entre trente-sept mille et douze mille ans avant nous, ont fait de cette terre l’un des plus grands foyers d’art de l’histoire humaine. Le 18 décembre 1994, Jean-Marie Chauvet, Éliette Brunel et Christian Hillaire forcent un éboulis au-dessus des gorges de l’Ardèche et découvrent un ensemble de peintures d’environ trente-six mille ans : des lions marchant de profil, des rhinocéros qui s’affrontent, un troupeau de chevaux esquissé d’un seul geste — parmi les plus anciennes œuvres figuratives connues au monde, et déjà maîtresses de l’estompe, du mouvement, de la perspective. Sous la mer, dans les calanques de Marseille, la grotte Cosquer, atteinte en 1985 par le plongeur Henri Cosquer trente-sept mètres sous la surface, garde des chevaux, des bouquetins et des pingouins d’un rivage englouti par la fonte des glaces.

Et il y a Lascaux, près de deux mille figures dans une cathédrale de calcaire blanc, sommet de l’art magdalénien. La sculpture n’est pas en reste : la Dame de Brassempouy, trouvée dans les Landes en 1894, trois centimètres et demi d’ivoire de mammouth, offre à l’humanité l’un de ses premiers visages — coiffure quadrillée, nez fin, menton net, vingt-cinq mille ans d’âge. On peut la voir au musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, que Napoléon III fonda en 1862, la même décennie où il faisait fouiller Alésia.

Les bâtisseurs de pierres levées

Vers 6000 avant notre ère, une révolution monte du Midi et du Danube : le blé, l’orge, le mouton, la chèvre, le village, le pot de terre. En deux millénaires, la France cesse de chasser pour labourer. Et aussitôt elle bâtit. En Bretagne, le cairn de Barnenez, élevé vers 4500 av. J.-C. au-dessus de la baie de Morlaix, aligne soixante-douze mètres de pierres sèches et onze chambres funéraires : l’un des plus anciens monuments d’Europe, antérieur de deux mille ans aux pyramides. À Locmariaquer, le Grand Menhir brisé, aujourd’hui couché en quatre morceaux, mesurait plus de vingt mètres pour quelque trois cents tonnes — le plus lourd bloc jamais dressé par l’homme avant les temps historiques. À Carnac, entre le Vᵉ et le IIIᵉ millénaire, près de trois mille menhirs sont plantés en files parallèles sur quatre kilomètres, dans une intention que nul ne sait plus lire ; l’ensemble est entré au patrimoine mondial en 2025.

Puis le cuivre, puis le bronze vers 2200 av. J.-C., puis le fer : les techniques circulent, les chefferies s’enrichissent, les tumulus se garnissent d’épées et de parures. Le pays est désormais peuplé, cultivé, hiérarchisé. Il ne lui manque plus qu’un nom — et les Celtes vont le lui donner, en ouvrant la Gaule celtique.

Ce qu’il reste

Il reste ceci, qui est sans équivalent : la préhistoire du monde entier se raconte dans un vocabulaire français. L’acheuléen vient de Saint-Acheul, faubourg d’Amiens ; le moustérien du Moustier, l’aurignacien d’Aurignac, le gravettien de La Gravette, le solutréen de la roche de Solutré, le magdalénien de La Madeleine, le châtelperronien de Châtelperron. Un archéologue de Pékin ou de Nairobi qui date un outil emploie des noms de villages du Périgord, de la Somme et du Mâconnais. C’est qu’ici la discipline est née : Boucher de Perthes, ramassant des silex taillés dans les graviers de la Somme, y établit contre l’opinion de son temps que l’homme est immensément ancien ; Édouard Lartet, Gabriel de Mortillet puis Breuil en firent une science, dont la France des sciences garde la trace.

Il reste enfin les lieux, et le soin qu’on en prend. Lascaux, malade des algues apportées par le souffle des visiteurs, fut fermée sur décision d’André Malraux en 1963 ; le pays lui répondit en inventant le fac-similé — Lascaux II en 1983, Lascaux IV en 2016, la réplique de Chauvet en 2015, celle de Cosquer en 2022 — art d’un genre nouveau, où des peintres copient au millimètre des peintres de la nuit des temps. Quinze sites de la vallée de la Vézère sont inscrits au patrimoine mondial depuis 1979, et Chauvet depuis 2014. Sur cette terre, l’homme a peint dix-sept mille ans avant de savoir écrire, et ce qu’il a peint tient devant n’importe quel musée. Le récit qui suit commence donc très loin en arrière : il commence dans le noir, à la lueur d’une lampe à graisse.