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Histoire de France

Chef-d’œuvre · Art

Lascaux

Quatre garçons de Montignac, une lampe bricolée, septembre 1940 : au fond d'un boyau de Dordogne apparaissent près de deux mille figures peintes il y a dix-sept mille ans. Des taureaux de cinq mètres, des chevaux au galop, une maîtrise que rien n'annonçait. Le plus vieux chef-d'œuvre de France.

Ils n’ont même pas de lampe convenable. Le 12 septembre 1940, Marcel Ravidat, dix-huit ans, apprenti garagiste à Montignac, revient à un trou qu’il a repéré quelques jours plus tôt sous les racines d’un arbre abattu, sur la colline de Lascaux. Il a convaincu trois camarades — Jacques Marsal, Georges Agnel, Simon Coencas — et fabriqué un éclairage de fortune. Ils élargissent l’orifice, se laissent glisser le long d’un cône d’éboulis de plusieurs mètres, atterrissent dans le noir absolu, lèvent la flamme. Et la paroi leur répond. Des taureaux gigantesques, tête levée, cornes en lyre, cernés d’un trait noir d’une assurance foudroyante ; des chevaux trapus au ventre jaune ; des cerfs par troupeaux ; des signes rouges en damier dont personne ne sait le sens. Le calcaire blanc de la salle renvoie la lumière comme une voûte de cathédrale. La France a capitulé trois mois plus tôt ; elle vient de retrouver son plus ancien chef-d’œuvre.

Neuf jours pour comprendre

Les garçons ont le réflexe juste : ils avertissent leur instituteur, Léon Laval, qui avertit l’abbé Henri Breuil, alors réfugié à Brive. Le 21 septembre, le plus grand préhistorien du temps descend à son tour dans le boyau. Il comprend en une heure qu’il se trouve devant un ensemble sans équivalent, et il lui donne le nom qui lui est resté :

La chapelle Sixtine de la Préhistoire.

— Formule attribuée à l’abbé Henri Breuil

Le 27 décembre 1940, en pleine Occupation, la grotte est classée monument historique. Quant aux quatre inventeurs, ils ne se contenteront pas d’avoir trouvé : Jacques Marsal deviendra le gardien de Lascaux et la montrera aux visiteurs jusqu’à sa mort, en 1989. Il avait quinze ans le jour de la découverte ; il aura passé sa vie entière dans cette grotte.

Ce que l’on voit

Lascaux n’est pas une paroi peinte : c’est un édifice. Un couloir d’entrée ouvre sur la salle des Taureaux, rotonde de calcite blanche où quatre aurochs immenses — le plus grand dépasse cinq mètres — se croisent avec des chevaux et un animal à double corne droite qu’on appelle faute de mieux « la licorne ». De là part le diverticule axial, galerie étroite entièrement couverte de la paroi à la voûte : la vache noire, les chevaux renversés qui suivent la courbure de la roche, un cheval dit « chinois » d’une élégance de pinceau. Ailleurs, la Nef porte la frise des cerfs dont seules les têtes émergent, comme d’une rivière traversée à la nage ; l’Abside est griffée de près de mille gravures enchevêtrées ; et au fond du Puits, une scène unique : un bison éventré, une sagaie, un homme à tête d’oiseau renversé en arrière, et près de lui un bâton surmonté d’un oiseau. On a écrit des bibliothèques sur ces quelques mètres carrés. Nul ne les explique.

Les relevés des Delluc dénombrent près de deux mille figures, dont quelque neuf cents animaux : chevaux d’abord, puis bovins, cerfs, bouquetins, un ours, un rhinocéros, sept félins. Presque aucun renne — alors que le renne était le gibier ordinaire des hommes du lieu. On ne peignait donc pas ce qu’on mangeait.

La main et le métier

Le plus troublant n’est pas l’âge : c’est la technique. Ces peintres travaillent à quinze ou vingt mètres de toute lumière du jour, à la lueur de lampes de pierre à graisse animale — on en a retrouvé une, taillée dans le grès rouge, au fond du Puits. Ils montent des échafaudages : les encoches creusées dans la paroi de la Nef pour en recevoir les poutres sont toujours là. Ils broient leurs couleurs — hématite pour les rouges et les jaunes, oxyde de manganèse et charbon de bois pour les noirs —, les appliquent au tampon, au pinceau de crin, ou les projettent à la bouche à travers un tube d’os pour obtenir des dégradés que la peinture occidentale ne retrouvera qu’au pastel.

Et ils composent. Ils épousent le relief de la roche pour donner du volume à une croupe, décalent le contour d’une corne pour suggérer la torsion d’une tête vue de trois quarts, étirent un corps sur une paroi convexe afin qu’il paraisse juste depuis le sol. Ce sont des solutions de peintres, pensées pour un spectateur placé à un endroit précis. Dix-sept mille ans avant Giotto, un homme a calculé un point de vue.

Le mal des visiteurs

Rendue accessible en 1948, la grotte reçoit jusqu’à mille deux cents personnes par jour. Le souffle, la chaleur et la lumière électrique dérèglent l’air immobile qui l’avait conservée : dans les années cinquante apparaît la « maladie verte », un voile d’algues sur les peintures, puis la « maladie blanche », un voile de calcite. En avril 1963, André Malraux, ministre des Affaires culturelles, ferme Lascaux au public. La décision fut jugée brutale ; elle a sauvé l’œuvre.

La France y répondit en inventant un art nouveau : le fac-similé savant. Lascaux II, ouvert en 1983 à deux cents mètres de l’original, reproduit la salle des Taureaux et le diverticule axial au millimètre, d’après des relevés au laser et la main de la peintre Monique Peytral. Lascaux IV, le Centre international d’art pariétal ouvert à Montignac en 2016, en restitue la presque totalité. Copier Lascaux est devenu un métier — celui de peintres qui refont, pigment par pigment, le geste d’hommes dont ils ignorent la langue.

Ce qu’il reste

Il reste une certitude qui déplace tout le reste : l’art ne commence pas avec les civilisations, il les précède. Avant la ville, avant l’écriture, avant le métal, des hommes de ce pays sont descendus sous la terre avec des lampes pour y peindre ce qu’ils ne mangeaient pas, dans un lieu que presque personne ne verrait. Georges Bataille en tira en 1955 un livre au titre sans détour, Lascaux ou la naissance de l’art ; la grotte est depuis 1979 au patrimoine mondial, avec quatorze autres sites de la vallée de la Vézère.

Il reste aussi une leçon de conservation, que la France des sciences a apprise là et appliquée depuis à Chauvet et à Cosquer : certaines œuvres ne survivent qu’à condition qu’on renonce à les voir. Lascaux est aujourd’hui une salle vide, surveillée, climatisée, où n’entrent que quelques scientifiques quelques jours par an. Le plus ancien chef-d’œuvre de France est aussi le plus inaccessible — et le récit qui commence à la Préhistoire n’aura jamais de plus beau premier chapitre.