
Époque · 1598 – 1715
Le Grand Siècle
D'Henri IV au Roi-Soleil : la France, première puissance et premier théâtre du monde
Vue du château de Versailles en 1668Pierre Patel, vers 1668 — Domaine public
Entre l'édit de Nantes et la mort de Louis XIV, la France se relève de ses guerres civiles, dompte ses grands, humilie la maison d'Autriche et impose à l'Europe sa langue, son goût et son roi. Un siècle d'ordre, d'or et de chefs-d'œuvre : le Grand Siècle.
Au printemps de 1598, la France sort exsangue de quarante années de guerres civiles. Un roi converti, Henri IV, signe à Nantes l’édit qui rend la paix aux consciences et au royaume. Personne, alors, n’aurait osé prédire que le siècle qui s’ouvre porterait la France au sommet de l’Europe — et que trois générations plus tard, du fond de sa galerie des Glaces, un roi de France donnerait le ton à toutes les cours du continent. C’est pourtant l’histoire exacte du Grand Siècle : celle d’un long redressement devenu apogée.
Henri IV, la France réconciliée
Le premier Bourbon gouverne en réconciliateur. Avec son ministre Sully, il assainit les finances, protège le laboureur — « labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France », dit le fidèle ministre —, lance la soie, les canaux, les places royales de Paris. La poule au pot du dimanche, promesse restée proverbiale, dit l’ambition d’un règne : que le peuple vive. Quand le poignard de Ravaillac abat le roi le 14 mai 1610, rue de la Ferronnerie, la France entière pleure celui qu’elle appellera le Vert-Galant et le bon roi Henri — et l’œuvre de paix tient bon.
Richelieu, la raison d’État
Sous Louis XIII, un cardinal au regard d’aigle prend en main le royaume. Richelieu, principal ministre de 1624 à 1642, poursuit deux buts avec une constance de fer : « ruiner le parti huguenot » comme puissance armée — c’est le siège de La Rochelle, 1627-1628 — et « rabaisser l’orgueil de la maison d’Autriche » qui encercle la France. Il brise les duels et les complots des grands, couvre les mers de vaisseaux, fonde l’Académie française en 1635 pour donner à la langue ses lois, et engage la France dans la guerre de Trente Ans. Cinq jours après sa mort, le 21 mai 1643, la jeune armée française du duc d’Enghien anéantit à Rocroi la fameuse infanterie espagnole : l’élève a dépassé tous les maîtres.
L’aube du Roi-Soleil
La régence d’Anne d’Autriche et de Mazarin doit encore traverser la Fronde (1648-1653), dernière révolte des parlements et des princes, qui laisse au jeune Louis XIV, humilié et fugitif dans son propre royaume, une leçon qu’il n’oubliera jamais. À la mort de Mazarin, le 10 mars 1661, le roi de vingt-deux ans convoque ses ministres et prononce des mots qui ouvrent un demi-siècle : il gouvernera lui-même. Plus de premier ministre, jamais.
Il n’y a rien qui marque davantage la solide vertu d’un prince que de se faire à soi-même les leçons dont il a besoin.
— Louis XIV, Mémoires pour l’instruction du Dauphin
Avec Colbert, fils de drapier devenu le plus grand commis de l’État, tout est repris en main : finances, manufactures, marine, colonies, ponts et routes. Les manufactures des Gobelins et de Saint-Gobain, les compagnies des Indes, le canal du Midi creusé de Toulouse à Sète — la France travaille. Louvois forge la première armée moderne d’Europe, Vauban ceint le royaume de sa « ceinture de fer » de citadelles, et les frontières s’avancent vers le nord et l’est : Lille, la Franche-Comté, Strasbourg.
Versailles, le décor du pouvoir
Le 6 mai 1682, la cour s’installe à Versailles. Le rendez-vous de chasse de Louis XIII est devenu, sous Le Vau, Hardouin-Mansart et Le Nôtre, le plus vaste palais d’Occident : un décor conçu pour tenir la noblesse sous le regard du maître et éblouir l’Europe. Elle le fut. Le français devient la langue des cours et des traités ; l’étiquette, les jardins, les modes de Versailles sont copiés de Madrid à Saint- Pétersbourg. Et jamais le mécénat royal n’avait porté pareille moisson : Molière et Racine sur la scène, La Fontaine dans la fable, Lully à l’opéra, Boileau, Bossuet, La Bruyère — le classicisme français, discipline devenue splendeur.
Les ombres du soleil
Le tableau a ses ombres, et le récit les doit à la vérité. La révocation de l’édit de Nantes, en octobre 1685, referme la tolérance d’Henri IV : temples abattus, culte interdit, et malgré la prohibition de sortie, quelque deux cent mille huguenots — souvent artisans et négociants d’élite — portent leur industrie à Berlin, Londres ou Genève. Les guerres presque continuelles de la seconde moitié du règne, de la Hollande à la Succession d’Espagne, épuisent les finances ; les hivers terribles de 1693-1694 et 1709 mettent le royaume à l’épreuve de la famine. La victoire de Denain, en 1712, sauve in extremis les frontières, et les traités d’Utrecht conservent l’essentiel : la France sort du règne agrandie, épuisée — et première.
Le 1er septembre 1715, après soixante-douze ans de règne, le plus long de l’histoire de France, le vieux roi meurt à Versailles avec une grandeur romaine, léguant à l’arrière- petit-fils de cinq ans qui lui succède un mot devenu testament : « J’ai trop aimé la guerre. »
Ce qu’il reste
Le Grand Siècle a laissé à la France son visage classique : Versailles et les Invalides, la langue fixée par l’Académie, l’alexandrin de Racine, les citadelles de Vauban inscrites au patrimoine mondial, le canal du Midi, la Comédie-Française. Il lui a laissé plus encore : un modèle — celui d’un État qui met sa force au service de la grandeur, et sa grandeur au service des arts. Quand l’Europe des Lumières voudra penser, écrire et briller, c’est encore en français qu’elle le fera : le soleil de Versailles éclairera le siècle suivant.
Dans cette époque