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Histoire de France
L’invasion romaine en Gaule, par Karel De Kesel

Époque · VIᵉ s. av. J.-C. – 52 av. J.-C.

La Gaule celtique

Nos ancêtres les Gaulois : druides et torques d'or, oppida et moissons — la civilisation première d'où la France est sortie

L’invasion romaine en GauleKarel De Kesel, 1894 — Domaine public

Druides et torques d'or, oppida et moissons : bien avant Rome, la Gaule des Celtes est une civilisation prospère. De la fondation de Marseille vers 600 av. J.-C. à la chute d'Alésia, voici le premier chapitre du récit national — nos ancêtres les Gaulois.

Vers l’an 600 avant notre ère, quelques navires grecs venus de Phocée, sur la côte d’Asie Mineure, se glissent dans une calanque profonde du littoral provençal, le Lacydon. La légende, rapportée par Trogue Pompée, veut que le roi des Ségobriges, Nannos, mariât ce jour-là sa fille : parcourant du regard le banquet, Gyptis aurait tendu la coupe nuptiale à Prôtis, le capitaine venu de la mer. De ces noces naît Massalia — Marseille, la plus ancienne ville de France. Derrière l’étroite frange grecque du rivage s’étend alors un immense pays celte, peuplé, labouré, sillonné de chemins, que les Grecs nomment la Celtique et que Rome appellera la Gaule. « Nos ancêtres les Gaulois », disaient les manuels d’autrefois ; la formule prête à sourire — elle dit pourtant, pour l’essentiel, la vérité. C’est ici que le récit commence.

Un monde de peuples

La Gaule n’est pas un royaume : c’est une mosaïque. « Toute la Gaule est divisée en trois parties », écrira César — les Belges au nord, les Aquitains au sud-ouest, et au centre ceux qui « s’appellent Celtes dans leur langue, et Gaulois dans la nôtre ». À l’intérieur de ces ensembles, des dizaines de peuples : les Arvernes sur leurs volcans d’Auvergne, les Éduens entre Saône et Loire, les Parisii bateliers de la Seine, les Carnutes au pays de Chartres, les Vénètes marins de l’Armorique. Chacun a son territoire, ses dieux, ses monnaies, ses querelles ; les plus puissants tiennent les autres par de vastes réseaux de clientèle. Au total, selon les estimations modernes, plusieurs millions d’habitants — peut-être une dizaine —, l’un des pays les plus peuplés du monde antique.

Et ces Celtes ne sont pas un peuple timide aux marges de l’histoire. Vers 390 av. J.-C., les Sénons de Brennus s’emparent de Rome elle-même ; c’est là que Tite-Live place le mot, sans doute légendaire, du chef jetant son épée dans la balance du tribut : « Vae victis », malheur aux vaincus ! Au IIᵉ siècle av. J.-C. encore, les rois arvernes éblouissent les voyageurs — Luern, rapporte Poseidonios, jette l’or à pleines mains du haut de son char. Mais en 121 av. J.-C., Rome abat la puissance arverne et s’installe sur le littoral méditerranéen : la Provincia — notre Provence — met désormais les légions aux portes de la Gaule libre.

La civilisation des oppida

On a longtemps peint les Gaulois en barbares hirsutes tapis dans leurs forêts. L’archéologie a renversé le tableau. La Gaule du dernier siècle avant notre ère est couverte de villes fortifiées, les oppida : Bibracte, capitale des Éduens, sur le mont Beuvray ; Gergovie chez les Arvernes ; Avaricum — Bourges —, que César dira « la plus belle ville de presque toute la Gaule » ; Alésia sur son mont. Derrière leurs murailles de pierre, de terre et de poutres croisées — ce murus gallicus que les béliers romains mordaient mal — vivent des quartiers d’artisans, des marchés, des sanctuaires.

Les campagnes nourrissent ce monde plein. La charrue à coutre de fer ouvre les terres lourdes ; dans les grandes plaines du nord, Pline décrira une moissonneuse attelée, poussée par un bœuf. Les Gaulois inventent ou perfectionnent le tonneau de bois cerclé — quand la Méditerranée roule encore ses amphores —, le savon, que Pline dit invention des Gaules, la cotte de mailles que Rome leur empruntera. Leurs forgerons comptent parmi les meilleurs du monde ancien ; leurs orfèvres tordent l’or des torques, ces colliers rigides des chefs et des dieux ; et la tombe princière de Vix, vers 500 av. J.-C., garde le plus grand vase de bronze que l’Antiquité grecque nous ait laissé — près de 1 100 litres —, offert à une souveraine celte des bords de Seine. La Gaule commerce : l’étain, l’ambre, les esclaves, et surtout le vin d’Italie, qu’elle aime si passionnément que Diodore de Sicile note qu’une amphore s’y échange contre un esclave. Dès le IIIᵉ siècle av. J.-C., elle frappe monnaie, imitant d’abord le statère d’or de Philippe de Macédoine — tandis que Rome emprunte aux Gaulois jusqu’à leurs mots pour dire la voiture : carrus, d’où viennent notre char et notre charrette.

Les druides et le gui

César, qui les observa en ennemi attentif, distingue chez les Gaulois deux ordres qui comptent : les chevaliers, aristocratie guerrière entourée de clients, et les druides. Ceux-ci jugent, enseignent, règlent les sacrifices ; chaque année, ils s’assemblent au pays des Carnutes, « regardé comme le centre de toute la Gaule ». Leur doctrine ne s’écrit pas : elle se confie à la mémoire, en longs poèmes appris parfois pendant vingt années — eux qui, pour leurs comptes, usent pourtant de l’alphabet grec. Ils enseignent que l’âme ne périt point et passe d’un corps dans un autre.

Ils discutent sur les astres et leurs mouvements, sur la grandeur du monde et de la terre, sur la nature des choses, sur la puissance et le pouvoir des dieux immortels, et ils transmettent ces spéculations à la jeunesse.

— Jules César, Commentaires sur la guerre des Gaules, VI, 14

Pline l’Ancien a laissé la scène fameuse : le sixième jour de la lune, un druide vêtu de blanc monte au chêne et tranche le gui d’une serpe d’or, tandis qu’au pied de l’arbre on sacrifie deux taureaux blancs. Presque tout ce que nous savons d’eux vient ainsi des Grecs et des Romains — Poseidonios, Diodore, Strabon, César : la Gaule racontée par ses vainqueurs, à lire avec prudence, et que l’archéologie, sanctuaire après sanctuaire, corrige et complète.

L’orage venu de Rome

En 58 av. J.-C., un proconsul ambitieux et couvert de dettes reçoit le gouvernement de la Province : Jules César. La migration des Helvètes lui fournit le prétexte ; en six campagnes, il soumet les Belges, écrase sur mer les Vénètes, franchit le Rhin, passe deux fois en Bretagne insulaire. Mais au début de l’année 52, la Gaule se lève. Les Carnutes massacrent les négociants romains de Cénabum — Orléans — et un jeune noble arverne, Vercingétorix, accomplit ce que nul n’avait fait avant lui : fédérer les peuples gaulois sous un seul commandement. Il impose la terre brûlée, perd Avaricum au prix d’un massacre, puis inflige à César, sous les murs de Gergovie, le plus grave revers que le proconsul ait essuyé en personne.

L’été suivant, la fortune tourne. Enfermé dans Alésia avec quelque 80 000 hommes — le chiffre est de César —, Vercingétorix voit l’immense armée de secours se briser sur les doubles lignes romaines. Il réunit alors les chefs et, selon les mots que César lui-même lui prête, déclare qu’il n’a pas entrepris cette guerre pour ses intérêts, « mais pour la liberté de tous ». Livré au vainqueur, il attendra six ans dans les prisons de Rome de figurer au triomphe de César, en 46 av. J.-C., avant d’être mis à mort. Plutarque comptera huit cents places prises et trois cents peuples soumis. La Gaule libre a vécu ; la Gaule, elle, ne disparaît pas — elle change de maîtres.

Ce qu’il reste

Il reste d’abord un nom, une terre et des hommes. Paris garde les Parisii, Reims les Rèmes, Amiens les Ambiens, Nantes les Namnètes, l’Auvergne les Arvernes ; une centaine de mots gaulois vivent toujours dans notre langue — le chemin, le chêne, la charrue, le mouton, la ruche, la lieue, l’arpent —, presque tous mots de la terre : le vieux fonds paysan de la France est gaulois. D’un jeu de mots latin — gallus, le coq et le Gaulois —, la France a même fini par faire un emblème.

Il reste enfin la redécouverte. Napoléon III fait fouiller Alésia dès 1861 et dresse sur le mont Auxois la statue colossale de Vercingétorix ; aujourd’hui, le MuséoParc d’Alésia et le grand centre de recherche du mont Beuvray, à Bibracte, rendent aux Gaulois leur vraie figure : non des barbares, mais les premiers bâtisseurs de ce pays. Leur histoire ne s’achève pas à Alésia : elle se poursuit, transformée, dans la Gaule romaine — et, par elle, jusqu’à nous.