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Histoire de France
Le Sacre de Napoléon, par Jacques-Louis David et Georges Rouget

Époque · 1799 – 1815

Le Consulat et l'Empire

De Brumaire à Waterloo : l'épopée qui refonda la France et embrasa l'Europe

Le Sacre de NapoléonJacques-Louis David et Georges Rouget, 1805-1807 — Domaine public

En quinze ans, un soldat de la Révolution refonde l'État, se fait sacrer empereur à Notre-Dame et porte la France aux dimensions de l'Europe, avant de tout perdre dans les neiges de Russie et la plaine de Waterloo. Une épopée fulgurante dont l'œuvre organise encore la France.

Le 2 décembre 1804, sous les voûtes de Notre-Dame tendues de velours semé d’abeilles d’or, un homme de trente-cinq ans se couronne lui-même, devant le pape Pie VII venu de Rome pour le bénir. Dix ans plus tôt, il n’était qu’un jeune officier corse sans fortune ; quinze ans plus tôt, la France avait un roi de droit divin. Entre ces deux mondes, il y a la Révolution — et il y a lui. L’Europe entière regarde, fascinée ou épouvantée : le siècle qui s’ouvre portera son nom.

Brumaire, ou l’ordre retrouvé

À l’automne de 1799, la République du Directoire s’épuise entre les coups d’État, la banqueroute et la guerre. Le général Bonaparte, auréolé de l’Italie et de l’Égypte, débarque à Fréjus le 9 octobre ; un mois plus tard, les 9 et 10 novembre — 18 et 19 brumaire an VIII —, il renverse le régime à Saint-Cloud. La Constitution de l’an VIII fait de lui le Premier consul ; la proclamation qui la présente aux Français, le 15 décembre 1799, tient en une phrase tout le programme : « Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée : elle est finie. » Il ne s’agit ni de poursuivre la tourmente ni de restaurer l’ancien monde, mais de fonder — sur les acquis de 1789 — un ordre nouveau.

Les masses de granit

Le redressement est fulgurant. En quatre années, la France se donne l’armature qu’elle conserve pour l’essentiel : la Banque de France le 18 janvier 1800, les préfets le 17 février suivant — un seul homme, dans chaque département, pour faire exécuter la loi —, le franc germinal en 1803, monnaie d’argent et d’or qui restera stable jusqu’à la Grande Guerre, les lycées en 1802, la Légion d’honneur le 19 mai 1802. Le Concordat, signé avec Pie VII en juillet 1801 et promulgué à Pâques 1802, rend la paix religieuse à un pays déchiré : les cloches sonnent de nouveau sur les villages de France. Et le 21 mars 1804 paraît le Code civil des Français, œuvre des juristes Portalis, Tronchet, Bigot de Préameneu et Maleville sous l’œil du maître : l’égalité devant la loi, la propriété, le contrat, la famille — la Révolution changée en articles clairs et durables. C’est bien ce que voulait le Premier consul : jeter, selon le mot que rapporte le conseiller d’État Thibaudeau, « quelques masses de granit » sur le sol de la France.

Au-dehors, la victoire de Marengo sur l’Autriche, le 14 juin 1800, puis la paix de Lunéville en 1801 et la paix d’Amiens avec l’Angleterre, le 25 mars 1802, offrent à la France ce qu’elle n’avait plus connu depuis dix ans : la paix générale. Elle sera brève.

Le soleil d’Austerlitz

La guerre reprend avec l’Angleterre dès 1803, et l’Empire est proclamé en mai 1804, ratifié par plébiscite, consacré par le sacre du 2 décembre. Au camp de Boulogne, l’Empereur a forgé l’instrument de sa gloire : la Grande Armée, ses corps d’armée manœuvrant comme les doigts d’une main, ses maréchaux sortis du rang. Trafalgar, le 21 octobre 1805, lui ferme la mer pour toujours ; il lui reste le continent. En quelques semaines, il enveloppe l’armée autrichienne dans Ulm, entre à Vienne, puis écrase à Austerlitz, le 2 décembre 1805 — anniversaire du sacre —, les empereurs de Russie et d’Autriche réunis : la « bataille des Trois Empereurs », son chef-d’œuvre.

Soldats, je suis content de vous. Vous avez, à la journée d’Austerlitz, justifié tout ce que j’attendais de votre intrépidité. […] Il vous suffira de dire : « J’étais à la bataille d’Austerlitz », pour que l’on réponde : « Voilà un brave. »

— Napoléon, proclamation à la Grande Armée, 3 décembre 1805

Suivent Iéna sur la Prusse le 14 octobre 1806, la sanglante Eylau, Friedland sur les Russes le 14 juin 1807, la paix de Tilsit, Wagram sur l’Autriche en juillet 1809. Vers 1810-1811, l’Empire est à son apogée : cent trente départements, de Hambourg à Rome, des frères et des maréchaux sur les trônes d’Espagne, de Hollande, de Westphalie et de Naples, et partout où passe l’aigle, le Code, les préfets, le système métrique. L’administration impériale — Université, Cour des comptes, baccalauréat en 1808 — achève de bâtir l’État moderne.

Les ombres de l’épopée

La vérité oblige à ne rien voiler. La loi du 20 mai 1802 maintient ou rétablit l’esclavage dans les colonies, que la Convention avait aboli en 1794 ; en Guadeloupe, il est rétabli par les armes. En mars 1804, l’enlèvement et l’exécution du duc d’Enghien, fusillé dans les fossés de Vincennes, révoltent les cours d’Europe. À partir de 1808, la guerre d’Espagne enlise les meilleures troupes dans une guérilla impitoyable — « cet ulcère espagnol », dira l’Empereur à Sainte-Hélène selon ses compagnons de captivité. Et d’année en année, la conscription pèse plus lourd sur les campagnes : selon les estimations des historiens, près d’un million de Français meurent dans les guerres du Consulat et de l’Empire. La gloire eut ce prix, et le pays le paya.

La chute d’un monde

Le 24 juin 1812, la Grande Armée — plus de six cent mille hommes, dont près de la moitié d’alliés étrangers — franchit le Niémen. La Moskova le 7 septembre, Moscou occupée puis incendiée, l’hiver, la retraite : fin novembre, au passage de la Bérézina, les pontonniers du général Éblé, travaillant dans l’eau glacée au sacrifice de leur vie, sauvent ce qui peut l’être. Quelques dizaines de milliers d’hommes seulement repassent le fleuve en état de combattre. L’Europe entière se lève alors : Leipzig, la « bataille des Nations », en octobre 1813, puis la campagne de France de 1814, où le génie des derniers éclairs — Champaubert, Montmirail — ne peut rien contre le nombre. Paris capitule le 31 mars, l’Empereur abdique le 6 avril. Le 20 avril 1814, dans la cour du château de Fontainebleau, il fait ses adieux à sa vieille Garde en larmes :

Soldats de ma vieille Garde, je vous fais mes adieux. Depuis vingt ans, je vous ai trouvés constamment sur le chemin de l’honneur et de la gloire. […] J’ai sacrifié tous nos intérêts à ceux de la patrie ; je pars. Vous, mes amis, continuez de servir la France. […] Adieu, mes enfants !

— Napoléon, adieux à la Garde impériale, Fontainebleau, 20 avril 1814 (texte rapporté par les témoins, avec de légères variantes)

L’île d’Elbe ne le retient pas dix mois. Débarqué au Golfe-Juan le 1er mars 1815, il marche sur Paris sans qu’un coup de feu soit tiré — « l’Aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame », promettait sa proclamation — et retrouve les Tuileries le 20 mars. Les Cent-Jours s’achèvent le 18 juin 1815 dans la plaine détrempée de Waterloo, où la Garde recule pour la première fois. Prisonnier des Anglais, l’Empereur déchu est relégué à Sainte-Hélène, rocher perdu de l’Atlantique Sud. Il y dicte ses mémoires, y forge sa légende, et y meurt le 5 mai 1821.

Ce qu’il reste

De l’épopée, il reste des noms de victoires sur l’Arc de Triomphe et un tombeau de porphyre rouge sous le dôme des Invalides, où la France ramena ses cendres en 1840. Mais l’essentiel est ailleurs : le Code civil toujours en vigueur et imité sur tous les continents, les préfets, les lycées et le baccalauréat, la Légion d’honneur, la Banque de France, le Conseil d’État, la Cour des comptes — l’ossature administrative dans laquelle la France vit encore. Les régimes passeront tout au long du XIXᵉ siècle, monarchies, république, second Empire : aucun ne défera l’œuvre du fondateur. Napoléon l’avait prédit à Sainte-Hélène : les batailles s’oublient, les masses de granit demeurent.