
Époque · 987 – 1328
Les Capétiens
De Hugues Capet à Philippe le Bel : les rois bâtisseurs qui, pierre à pierre, ont fait la France
Le couronnement de Philippe Auguste à Reims, enluminure des Grandes Chroniques de FranceJean Fouquet, vers 1455 — Domaine public
D'un duc élu à Senlis en 987 naît la plus longue lignée royale d'Occident. Trois siècles et demi durant, les Capétiens défrichent, bâtissent, jugent et rassemblent : cathédrales, universités, Bouvines, Saint Louis — la France prend son visage.
À Senlis, au printemps de 987, les grands du royaume des Francs sont assemblés. Le jeune roi Louis V vient de mourir d’une chute de cheval, sans laisser de fils : la race de Charlemagne s’éteint dans un accident de chasse. Alors l’archevêque de Reims, Adalbéron, se lève, écarte le prétendant carolingien et désigne aux barons un duc des Francs qui ne possède en propre que quelques comtés entre Seine et Loire : Hugues, que la postérité nommera Capet. Nul, ce jour-là, ne devine que ce roi au petit domaine fonde la plus longue lignée royale de l’histoire d’Occident — et que d’elle naîtra la France.
Le miracle capétien
Hugues est sacré en juillet 987 ; dès la Noël suivante, prudent, il fait couronner son fils Robert et l’associe au trône. Le geste, répété de génération en génération, fera la force de la maison : pendant plus de trois siècles, la couronne passe de père en fils sans une seule rupture jusqu’en 1316 — quatorze rois du même sang, là où l’Empire et tant de principautés se déchirent à chaque succession. Les historiens parleront du « miracle capétien ».
Car le premier de la lignée règne sur presque rien : Paris, Orléans, quelques châteaux et abbayes. Ses grands vassaux — le duc de Normandie, le comte de Flandre, le duc d’Aquitaine — sont plus riches et mieux armés que lui ; la tradition rapporte même qu’un comte du Périgord, à qui le roi lançait : « Qui t’a fait comte ? », osa répondre : « Qui t’a fait roi ? » Mais le Capétien possède ce que nul ne peut lui disputer : le sacre. À Reims, l’huile de la sainte ampoule — que la légende dit apportée du ciel pour le baptême de Clovis — fait de lui l’oint du Seigneur, le protecteur des églises, un roi d’un autre ordre que tous les princes. Sur cette alliance du trône et de l’autel, patiemment, la dynastie va bâtir.
Le paradoxe est que ces rois nés de la féodalité vont l’abolir. Jacques Bainville l’a résumé d’une phrase : « Voilà comment, par la force des choses, les Capétiens, issus du régime féodal, en devinrent les destructeurs. » Chaque fief racheté, chaque héritage recueilli, chaque rébellion châtiée rapproche le royaume du jour où il n’y aura plus, entre le roi et le dernier de ses sujets, aucun pouvoir intermédiaire.
La France qui défriche et qui bâtit
Qu’on imagine le royaume vers l’an mil : des forêts immenses, des clairières, des villages serrés autour de leurs clochers. Trois siècles plus tard, le paysage a changé de visage. Moines défricheurs, paysans des « villeneuves », seigneurs fondateurs de bourgs ont reculé la forêt et multiplié les terroirs ; les villes s’éveillent, arrachent des chartes, élisent leurs échevins ; aux foires de Champagne — Troyes, Provins, Lagny, Bar-sur-Aube — les draps de Flandre rencontrent l’argent des marchands italiens. Vers 1328, le royaume compte, selon les estimations, quinze à vingt millions d’habitants : c’est le plus peuplé d’Occident, et Paris en est la plus grande ville.
Cette sève monte vers le ciel. En 1144, l’abbé Suger consacre le chœur de Saint-Denis, tout de lumière et d’ogives : l’art nouveau, que l’Europe appellera « œuvre de France » avant qu’on ne le dise gothique, est né sur la terre capétienne. Alors s’ouvre le temps des cathédrales : Notre-Dame de Paris commencée en 1163, Chartres relevée plus belle après l’incendie de 1194, puis Reims, Amiens, Beauvais — chantiers de plusieurs générations, où tout un peuple met son labeur et sa foi. Dans le même temps, sur la montagne Sainte-Geneviève, maîtres et étudiants accourus de toute la chrétienté font de Paris la capitale du savoir : Philippe Auguste accorde ses privilèges à l’Université dès 1200, et en 1257 Robert de Sorbon, chapelain du roi, fonde le collège des pauvres théologiens qui portera son nom — la Sorbonne.
Philippe Auguste, le rassembleur de terres
En 1180, un adolescent de quinze ans monte sur le trône. Quand il le quitte, en 1223, le domaine royal a quadruplé, et son chroniqueur, le moine Rigord, lui a donné le surnom des empereurs romains : Auguste, celui qui augmente. Face à Philippe Auguste se dressait pourtant l’empire des Plantagenêts, qui tenait de l’héritage d’Aliénor d’Aquitaine la moitié du royaume : le roi de France le démembre pièce à pièce, prend Château-Gaillard puis toute la Normandie en 1204, l’Anjou, le Maine, la Touraine. Et le dimanche 27 juillet 1214, à Bouvines, il brise en une après-midi la coalition de l’empereur Otton, du comte de Flandre et de l’or anglais : au retour, racontent les chroniqueurs, les cloches sonnent de village en village, et le peuple danse sur le passage des prisonniers. Le roi bâtisseur a aussi donné à Paris ses murailles, ses premières rues pavées et la grosse tour du Louvre : la capitale est née avec le royaume.
Le roi sous le chêne
Le petit-fils de Philippe Auguste est sacré à douze ans, en 1226, sous la tutelle d’une mère de fer, Blanche de Castille — qui lui répétait, rapporte Joinville, qu’elle aimerait mieux le voir mort qu’en péché mortel. Devenu homme, Louis IX fait de la justice l’honneur de la couronne : il interdit la guerre privée sur ses terres, réforme la monnaie, envoie des enquêteurs redresser les torts de ses propres officiers. Son sénéchal et ami Jean de Joinville a laissé de lui une image que sept siècles n’ont pas effacée :
Maintes fois il advint qu’en été, il allait s’asseoir au bois de Vincennes après sa messe, et s’adossait à un chêne, et nous faisait asseoir autour de lui. Et tous ceux qui avaient affaire venaient lui parler, sans qu’huissier ni personne y mît empêchement.
— Jean de Joinville, Vie de saint Louis
Pour abriter la couronne d’épines, acquise à prix d’or en 1239, il élève en quelques années la Sainte-Chapelle, châsse de pierre et de verre consacrée en 1248 — la lumière faite architecture. L’Europe le prend pour arbitre de ses querelles. Deux fois il se croise ; il meurt devant Tunis le 25 août 1270, et l’Église le porte sur les autels en 1297 : la France a donné son saint à la royauté.
Le roi de fer et la fin du miracle
Avec Philippe le Bel, petit-fils de Saint Louis, une autre figure s’avance : silencieuse et redoutée. Autour de lui, des légistes de petite noblesse — Flote, Nogaret, Marigny — forgent quelque chose de neuf : l’État. Parlement, Chambre des comptes, impôts royaux, monnaie manipulée quand il le faut : le roi n’est plus le premier des seigneurs, il devient souverain. En avril 1302, pour s’appuyer sur tout le royaume dans son bras de fer avec le pape Boniface VIII, il réunit à Notre-Dame clergé, noblesse et bonnes villes : ce sont les premiers états généraux. Le conflit va jusqu’à l’attentat d’Anagni en 1303, et bientôt la papauté s’installe en Avignon. Puis vient l’affaire des Templiers : l’ordre entier arrêté le vendredi 13 octobre 1307, dissous en 1312, le grand maître Jacques de Molay brûlé à Paris en mars 1314 — la légende, plus tardive, voudra qu’il ait de son bûcher maudit le roi et sa descendance.
Le roi de fer meurt la même année. Et l’invincible lignée, soudain, se dérobe : ses trois fils règnent tour à tour et meurent sans héritier mâle — entre Louis X et Philippe V, le petit Jean Iᵉʳ ne vit que quelques jours. Le 1ᵉʳ février 1328, Charles IV s’éteint à son tour : après trois siècles et demi, la couronne quitte la lignée directe. Les barons la donnent au cousin, Philippe de Valois, écartant le roi d’Angleterre Édouard III, petit-fils de Philippe le Bel par sa mère. Nul ne le sait encore : la porte de la plus longue des guerres vient de s’entrouvrir.
Ce qu’il reste
Une carte, d’abord : partis d’un domaine grand comme quelques diocèses, les Capétiens laissent un royaume qui ressemble déjà à la France, avec Paris pour tête et pour cœur. Un paysage, ensuite : les cathédrales dressées au centre de nos villes, la Sainte- Chapelle, les halles et les beffrois des communes, la Sorbonne toujours vivante au quartier Latin. Un héritage invisible, enfin, qui est peut-être le plus grand : l’État, né des légistes de Philippe le Bel, et l’idée qu’un roi — un pouvoir — se doit d’être juste, léguée par le chêne de Vincennes. Quand la lignée directe s’éteint en 1328, le « miracle capétien » a accompli son œuvre : il ne laisse pas un trône vacant, il laisse une nation. C’est elle que la guerre de Cent Ans, déjà, s’apprête à mettre à l’épreuve — et elle tiendra.
Dans cette époque