Aller au contenu
Histoire de France
Vercingétorix jette ses armes aux pieds de César, par Lionel Royer

Grande bataille

Alésia

Victoire romaine — la Gaule devient romaine

Vercingétorix jette ses armes aux pieds de CésarLionel Royer, 1899 — Domaine public

Au terme d'un été de siège, l'armée de Vercingétorix capitule devant les lignes de César. Alésia est la défaite qui scelle la fin de l'indépendance gauloise — et fait entrer la Gaule, pour cinq siècles, dans l'ordre de Rome.

Ils sont sortis au petit jour, par les portes de l’oppidum : des vieillards, des femmes, des enfants — le peuple mandubien tout entier, chassé de sa propre ville parce qu’il mange sans combattre. Ils descendent la pente du mont Auxois vers les lignes romaines, et là, ils s’arrêtent. Les sentinelles ne les laisseront pas passer : César a donné l’ordre. Derrière eux, les portes se sont refermées. Entre les palissades gauloises et les remparts romains, dans ce couloir de quelques centaines de pas, ils vont mourir de faim sous les yeux des deux armées. Nous sommes en septembre de l’an 52 avant notre ère, et l’indépendance de la Gaule en est là.

L’été où tout s’était renversé

Le printemps avait pourtant souri aux Gaulois. Devant Gergovie, Vercingétorix avait infligé au proconsul romain son premier échec de la guerre : César leva le siège et se retira vers le nord pour rejoindre les légions de Labiénus. Le soulèvement gagnait tout le pays, les Éduens eux-mêmes — vieux alliés de Rome — avaient basculé, et l’assemblée de Bibracte avait reconnu au chef arverne le commandement suprême.

C’est cette victoire qui perdit Vercingétorix. Fort de son avantage, il jeta sa cavalerie sur la colonne romaine en marche vers la Séquanie. Le choc tourna mal : la cavalerie germaine que César avait à sa solde enfonça les escadrons gaulois, et le vaincu dut chercher un refuge. Il le trouva à Alésia, oppidum des Mandubiens perché sur un plateau que resserrent deux rivières, l’Oze et l’Ozerain, et que domine une plaine longue de quelque cinq kilomètres. Place très forte, imprenable d’assaut. César ne l’assaillit pas : il l’enferma.

Le plus grand chantier de la guerre

Ce qui se construit alors autour du mont Auxois n’a pas d’équivalent dans l’art militaire antique. César fait élever une première ligne, tournée vers l’oppidum — la contrevallation, onze mille pas romains, une quinzaine de kilomètres. Puis, apprenant qu’une armée de secours se lève dans toute la Gaule, il en fait construire une seconde, tournée vers l’extérieur : la circonvallation, quatorze mille pas, plus de vingt kilomètres. Entre les deux, ses légions camperont comme dans une île de terre battue : vingt-trois redoutes, des tours de bois tous les vingt-cinq mètres, des camps sur les hauteurs, deux fossés de quatre mètres et demi de large dont l’un rempli des eaux détournées de la rivière.

Devant ces remparts, César dispose des pièges dont il nous a laissé lui-même le nom et le dessin, avec la satisfaction visible de l’ingénieur : les cippes, troncs d’arbres ébranchés et aiguisés, plantés serrés au fond de tranchées ; les lys, fosses coniques disposées en quinconce sur huit rangs, un pieu au fond, l’herbe rabattue par-dessus ; les aiguillons, crochets de fer fichés dans des billots enfouis à fleur de sol. Toute une sylve de fer et de bois où l’assaillant devait s’empaler avant même de voir un légionnaire. Trois semaines suffirent, dit-on, pour tenir tout cela. Qu’on mesure l’ouvrage : soixante mille hommes environ, occupés à ceinturer une montagne.

La faim et le conseil de Critognatos

À l’intérieur, quatre-vingt mille hommes selon le décompte de César — le chiffre est du vainqueur, il faut le manier avec prudence, comme tous ceux des Commentaires. Avant que l’étau ne se ferme, Vercingétorix avait fait sortir de nuit sa cavalerie, chargée d’aller lever le ban de la Gaule entière. Puis il avait rassemblé les vivres et attendu.

Les vivres s’épuisèrent avant les secours. Le conseil de guerre se tint sous la menace de la famine, et César rapporte le discours qu’y prononça l’Arverne Critognatos, l’un des textes les plus terribles de l’Antiquité : plutôt que de se rendre, invoquer l’exemple des ancêtres qui, assiégés par les Cimbres,

se soutinrent la vie avec le corps de ceux que leur âge rendait impropres à la guerre.

— Discours de Critognatos, rapporté par César, Guerre des Gaules, VII, 77

Le conseil n’alla pas jusque-là. Il choisit une solution qu’on croyait moins atroce : chasser les Mandubiens hors des murs, dans l’espoir que les Romains les laisseraient passer ou les prendraient comme esclaves. César refusa l’un et l’autre. Ce fut, entre les deux lignes, l’épisode le plus noir du siège — et c’est le vainqueur lui-même qui l’écrit, sans un mot de pitié.

Les trois assauts de septembre

L’armée de secours parut enfin. César en donne l’effectif : quelque deux cent quarante mille fantassins et huit mille cavaliers — nombre qu’aucun historien moderne ne prend au pied de la lettre, mais qui dit du moins l’ampleur du soulèvement. Elle avait quatre chefs, dont Commios l’Atrébate et Vercassivellaunos, cousin de Vercingétorix.

Le premier assaut fut une grande bataille de cavalerie dans la plaine des Laumes, sous les yeux des assiégés massés sur les remparts : les Germains de César la décidèrent en fin de journée. Le deuxième vint de nuit, à grand fracas de claies, de fascines et de traits ; il se brisa sur les lignes. Le troisième faillit tout emporter. Vercassivellaunos avait repéré le point faible : au nord-ouest, sur les pentes du mont Réa, le relief interdisait de fermer complètement la circonvallation. Il y jeta soixante mille hommes à l’aube, tandis que Vercingétorix attaquait de l’intérieur. Le camp romain céda par endroits. César envoya Labiénus, puis des cohortes, puis vint lui-même — son manteau écarlate de général en chef, écrit-il, annonçant sa venue — pendant que sa cavalerie germaine contournait la colline et tombait sur les Gaulois par-derrière. Ce fut la déroute. Vercassivellaunos fut pris ; l’armée de secours se dispersa dans la nuit. Sur les remparts d’Alésia, on avait tout vu.

La reddition

Le lendemain, Vercingétorix réunit les siens et leur dit qu’il n’avait pas fait cette guerre pour lui, mais pour la liberté commune : qu’ils disposent de lui comme ils l’entendront, qu’ils le tuent ou qu’ils le livrent. Ils le livrèrent.

De la scène elle-même, les récits divergent. César, sobre, note seulement que le chef fut remis et les armes déposées. Plutarque, un siècle et demi plus tard, montre Vercingétorix sortant à cheval en armes magnifiques, décrivant un cercle autour du vainqueur assis, mettant pied à terre et s’asseyant en silence à ses pieds ; Dion Cassius en donne une version voisine, plus théâtrale encore. La postérité a retenu la mise en scène des Grecs plutôt que la sécheresse du Romain — mais c’est bien la sécheresse du Romain qui est la source la plus proche. Le vaincu partit pour Rome. Il y attendit six ans dans une prison, le temps que César en eût besoin : on le fit marcher au triomphe de 46 avant J.-C., puis on l’exécuta.

Ce qu’il reste

Alésia est la seule défaite que la France ait choisie pour commencer son histoire. Le XIXᵉ siècle en a fait un mythe fondateur : Napoléon III fit fouiller le site de 1861 à 1865 — les tranchées, les pieux, les armes et les monnaies exhumés au pied du mont Auxois ont depuis été confirmés par les campagnes franco-allemandes de 1991 à 1997 — et dressa sur le plateau le Vercingétorix colossal d’Aimé Millet, sur un socle de Viollet-le-Duc. Quelques érudits contestent encore la localisation au profit d’autres sites, mais l’accord des archéologues sur Alise-Sainte-Reine est aujourd’hui massif. Le MuséoParc ouvert en 2012 restitue au pied de la colline un tronçon des lignes romaines.

Reste le paradoxe qui fait de cette défaite une naissance. La Gaule vaincue devint pour cinq siècles la Gaule romaine : elle y perdit ses druides et son indépendance, elle y gagna les villes, les routes, le droit écrit, et cette langue latine dont sortira la langue française. Le monde celtique qui s’achève à Alésia n’avait pas d’écriture pour se raconter ; c’est la Gaule celtique qui meurt là, et la France qui commence à s’y faire, obscurément, par le vainqueur. Il aura fallu vingt siècles pour qu’un peuple élève une statue à l’homme qui perdit — et pour comprendre que ce jour de septembre, en fermant une histoire, en ouvrait une autre.