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Histoire de France
La statue de Vercingétorix à Alise-Sainte-Reine, par CrlNvl

Grand personnage

Vercingétorix

Le chef de la Gaule unie, premier héros de notre histoire

La statue de Vercingétorix à Alise-Sainte-ReineCrlNvl, 2021 — CC BY-SA 4.0

Un jeune chef arverne unit les peuples gaulois contre César, triomphe à Gergovie, puis dépose ses armes à Alésia pour sauver les siens. Captif six ans, exécuté à Rome après le triomphe du vainqueur, il renaît vingt siècles plus tard en premier héros du récit national.

Un cavalier sort seul de la ville affamée, revêtu de ses plus belles armes, sur un cheval paré comme pour une fête. Devant le tribunal où César siège, il décrit un cercle entier autour du vainqueur assis, saute à terre, jette ses armes au pied de l’estrade et s’assied sur le sol, muet, jusqu’à ce qu’on l’emmène. Ainsi Plutarque, cent cinquante ans plus tard, raconte la reddition de Vercingétorix. César, qui était là, expédie la scène d’une ligne sèche : « Vercingétorix est livré ; on jette les armes. » Entre ces deux phrases tient tout le destin du premier héros de notre histoire : vaincu par les armes, il entre dans la mémoire par un geste — et nous ne le connaissons que par le livre de son vainqueur.

Le fils de Celtill

La Gaule qu’il va soulever n’est pas la forêt barbare des images d’école : au premier siècle avant notre ère, la Gaule celtique est un monde de peuples organisés, qui frappent monnaie, élèvent des places fortes — les oppida — et commercent avec Rome. Les Arvernes, maîtres des montagnes d’Auvergne, y comptent parmi les plus puissants. C’est là que naît Vercingétorix, vers 80 avant Jésus-Christ, fils de Celtill, que les siens avaient mis à mort pour avoir voulu se faire roi de toute la Gaule. Son nom même sonne comme un titre : « roi suprême des guerriers », traduisent les celtisants. Dion Cassius assure qu’il avait été l’ami de César — peut-être avait-il servi dans sa cavalerie auxiliaire, à l’école de son futur adversaire.

L’hiver du grand soulèvement

Depuis six ans, César conquiert la Gaule en jouant des rivalités entre peuples. À l’hiver 53–52, tandis que Rome est en crise, les chefs gaulois conjurent chez les Carnutes ; le massacre des marchands romains de Cénabum — l’Orléans gauloise — donne le signal. Chez les Arvernes, Vercingétorix appelle aux armes ; chassé de Gergovie par son oncle Gobannitio et les notables prudents, il lève, écrit César, une troupe de miséreux, reprend la ville et se fait proclamer roi. Il n’a pas trente ans. César, qui n’aime pas son ennemi, lui reconnaît une autorité de fer : aux traîtres les supplices, aux fautes légères les oreilles coupées. En quelques semaines, il fait ce qu’aucun Gaulois n’avait fait : des Sénons aux Cadurques, des Parisiens aux Lémovices, les peuples se fédèrent sous son commandement.

Sa stratégie est d’une lucidité terrible : puisque Rome est invincible en bataille rangée, la terre brûlera devant ses légions. En un seul jour, plus de vingt villes des Bituriges flambent, incendiées par leurs propres habitants. Mais devant Avaricum — Bourges, « la plus belle ville, ou peu s’en faut, de toute la Gaule » —, les Bituriges supplient : contre son jugement, Vercingétorix l’épargne. César la prend au terme d’un siège acharné, et la troupe massacre : sur quarante mille habitants, à peine huit cents réchappèrent, si l’on en croit le vainqueur — seul à tenir les comptes. L’atroce leçon donne raison au chef gaulois.

Gergovie

Au printemps 52, César vient mettre le siège devant Gergovie, la capitale arverne perchée sur son plateau. Vercingétorix tient les hauteurs, refuse la bataille, harcèle. L’assaut romain tourne au désastre : les légions, emportées par leur élan sous les murailles, sont rejetées — sept cents légionnaires et quarante-six centurions tués, de l’aveu même des Commentaires. C’est le plus grave échec subi par César en personne. Les Éduens eux-mêmes, plus anciens alliés de Rome, rejoignent la révolte ; l’assemblée de Bibracte confirme Vercingétorix dans le commandement suprême. Presque toute la Gaule est debout — presque : les Rémois et les Lingons restent fidèles à Rome, et ce « presque » pèsera lourd.

Alésia

L’été décide de tout : dans une grande bataille de cavalerie, les Germains soudoyés par César dispersent les escadrons gaulois. Vercingétorix replie ses quatre-vingt mille hommes — le chiffre est de César — sur Alésia, l’oppidum des Mandubiens dressé sur le mont Auxois, le temps, croit-il, de lever toute la Gaule. César ne le donne pas : ses légions bâtissent autour de la place une double muraille de terre et de bois — près de quarante kilomètres de lignes selon les Commentaires, hérissées de tours et de pièges —, l’une tournée vers la ville, l’autre vers le reste du monde.

Alors commence l’agonie. Les vivres s’épuisent ; les Mandubiens font sortir leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards, que César refuse de laisser passer : ils meurent de faim entre les deux lignes, sous les yeux des deux armées. L’armée de secours paraît enfin — près d’un quart de million d’hommes à en croire César, chiffre que la critique moderne juge grossi. Trois assauts furieux se brisent sur les fortifications ; au dernier, contre le mont Réa, César en manteau rouge jette ses dernières cohortes, et sa cavalerie germaine achève tout. L’armée gauloise se disloque dans la nuit. Le lendemain, Vercingétorix réunit son conseil. César lui prête ces derniers mots :

Il déclare qu’il n’a pas entrepris cette guerre pour ses intérêts propres, mais pour la liberté de tous ; puisqu’il faut céder à la fortune, il s’offre à eux : qu’ils apaisent les Romains par sa mort, ou qu’ils le livrent vivant, à leur choix.

— César, La Guerre des Gaules, livre VII (discours que le vainqueur prête au vaincu)

De la scène qui suivit restent deux récits qui ne s’accordent pas : chez Plutarque, la chevauchée superbe et le silence aux pieds de César ; chez Dion Cassius, un homme qui tombe à genoux et supplie, espérant la pitié d’un ancien ami. La vérité du moment est perdue ; le sacrifice, lui, est certain : Vercingétorix s’est livré pour épargner les siens.

La nuit et la résurrection

Six années durant, le vaincu attend dans les prisons de Rome — le Tullianum, sans doute, cachot de pierre au pied du Capitole. En 46, César célèbre son quadruple triomphe ; le premier jour est celui de la Gaule, et Vercingétorix y marche chargé de chaînes. La cérémonie achevée, il est mis à mort dans sa prison — étranglé, selon l’usage romain réservé aux chefs vaincus. Il avait environ trente-quatre ans. La Gaule, elle, entre dans la longue paix de la Gaule romaine : des cités, des routes, des écoles — et l’oubli de son dernier roi.

Car Vercingétorix meurt deux fois. Le Moyen Âge, qui cherche ses ancêtres à Troie plutôt qu’en Gaule, l’ignore : son nom dort dans les manuscrits de César. Le XIXᵉ siècle le ressuscite. En 1828, l’historien Amédée Thierry le tire de l’ombre ; puis Napoléon III, qui écrit une Histoire de Jules César, fait fouiller de 1861 à 1865 le mont Auxois d’Alise-Sainte-Reine, où reparaissent les lignes du siège. En 1865, il y fait dresser la statue colossale d’Aimé Millet sur un socle de Viollet-le-Duc : un Gaulois de cuivre de plus de six mètres, aux moustaches tombantes — celles, dit-on, de l’empereur lui-même. Sur le socle court une devise : « La Gaule unie, formant une seule nation, animée d’un même esprit, peut défier l’univers » — libre adaptation, là encore, d’un discours que César prête à son adversaire.

L’école de la République achève le sacre : dans les manuels, « nos ancêtres les Gaulois » ont désormais un visage, et des générations d’écoliers apprennent avec Vercingétorix que le courage malheureux est encore du courage.

Ce qu’il reste

Le guerrier de cuivre veille toujours sur le mont Auxois ; le cavalier de Bartholdi caracole depuis 1903 sur une place de Clermont-Ferrand. Les fouilles modernes ont confirmé le lieu du siège, et quelques statères d’or — seule trace de lui qui ne doive rien à Rome — portent dans le métal les lettres de son nom. Étrange fortune : un vaincu connu par la seule plume de son vainqueur, devenu la première figure du panthéon national.

C’est qu’il ouvre, au seuil du grand récit, la lignée des héros du sacrifice, ceux qui perdent leur combat et gagnent la mémoire — cette lignée dont Jeanne d’Arc sera l’autre visage. Avant lui, des peuples ; avec lui, l’ébauche d’une nation qui se lève, s’unit et tombe ensemble. La France aime ses vainqueurs ; elle vénère ses vaincus magnifiques, et c’est par l’un d’eux que commence son histoire.