
Grand thème
La langue française
Du serment de Strasbourg à la francophonie : l'âme sonore de la nation
Élection sous la Coupole, Académie françaiseAgence de presse Meurisse, 1922 — Domaine public
Née du latin des légions, fixée par les rois, polie par l'Académie, portée par l'école de la République : l'histoire de la langue française est celle de la France elle-même, apprenant à se dire.
Le 14 février 842, dans le froid de Strasbourg, deux petits-fils de Charlemagne se font face devant leurs armées. Louis le Germanique et Charles le Chauve vont jurer alliance contre leur frère Lothaire — mais leurs soldats ne se comprennent plus. Alors chacun prête serment dans la langue des hommes d’en face, pour être entendu d’eux. Et Louis, se tournant vers les guerriers de Charles, prononce des mots que le latin ne reconnaît déjà plus tout à fait : « Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, d’ist di in avant… » — « Pour l’amour de Dieu et pour le salut commun du peuple chrétien et le nôtre, à partir de ce jour… ». Ce jour-là, sur un champ de manœuvre, la langue française entre dans l’Histoire par la porte du serment.
L’enfance d’une langue
Le latin des légions de César s’était installé en Gaule avec les routes et les villes ; mais la langue des soldats et des marchands, mêlée au substrat gaulois puis colorée par les mots des Francs, n’avait cessé de dériver du latin des livres. En 813, le concile de Tours en tire la conséquence : que les évêques traduisent leurs homélies in rusticam Romanam linguam aut Theotiscam — en langue romane rustique ou en langue germanique. Le peuple ne comprend plus l’Église dans la langue de l’Église : une langue nouvelle est née sans que personne l’ait décidée.
Elle apprend à écrire. Vers 880, vingt-neuf vers copiés à Valenciennes racontent le martyre d’une sainte espagnole : « Buona pulcella fut Eulalia » — la Séquence de sainte Eulalie, premier poème connu en langue d’oïl. Deux siècles plus tard, l’épopée éclate. La Chanson de Roland déploie ses laisses assonancées, et dans la bouche du comte mourant à Roncevaux passe une formule que le pays n’oubliera jamais : dulce France, douce France. Le royaume n’a pas encore de frontières fixes ; il a déjà un nom que l’on prononce avec tendresse. Au sud fleurissent la langue d’oc et la poésie des troubadours ; au nord, l’oïl du roi et de Paris, qui deviendra peu à peu la langue commune.
« En langage maternel françois et non autrement »
Le français monte alors avec la monarchie. Au temps de la Renaissance, il cesse d’être toléré pour être imposé. En août 1539, au château de Villers-Cotterêts, François Iᵉʳ signe une longue ordonnance de procédure dont deux articles vont changer le destin de la France : désormais, tous les arrêts et actes de justice seront « prononcés, enregistrés et délivrés aux parties en langage maternel françois et non autrement ». Le latin quitte les prétoires. Le justiciable peut comprendre ce dont on le juge, et un royaume de dialectes se donne une langue d’État.
Dix ans plus tard, un jeune poète angevin donne à cette langue son manifeste. En 1549, Joachim Du Bellay publie la Deffence et illustration de la langue françoyse : il faut cesser de croire le français incapable de ce que font le grec et le latin, il faut l’enrichir, le hausser, écrire en français des œuvres qui vaillent celles des Anciens. La Pléiade s’y emploie ; Ronsard, Rabelais et bientôt Montaigne prouvent par l’exemple. Le Collège des lecteurs royaux, fondé en 1530, avait rendu les langues savantes au royaume : la nôtre allait devenir savante à son tour.
Quarante hommes contre le chaos
Restait à donner des lois à cette abondance. Vers 1629, quelques lettrés parisiens se réunissent chez Valentin Conrart pour parler de leurs travaux. Richelieu l’apprend, et fait de ce cercle privé une institution d’État : l’Académie française naît en 1635, ses lettres patentes signées la même année. Sa mission, inscrite dans ses statuts, tient en une phrase d’une ambition tranquille :
La principale fonction de l’Académie sera de travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences.
— Statuts de l’Académie française, article 24, 1635
L’entreprise durera. En 1647, Vaugelas publie ses Remarques sur la langue françoise et définit le « bon usage » comme la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, accordée à la façon d’écrire des meilleurs auteurs du temps. En 1694, après près de soixante ans de travail, paraît le premier Dictionnaire de l’Académie française, présenté à Louis XIV ; huit éditions lui ont succédé depuis, la neuvième ayant occupé l’institution durant plus de trente années. Une langue venait d’être peignée mot à mot.
La langue de l’Europe
Elle en fut récompensée par un règne. Le classicisme lui donne ses chefs-d’œuvre : la prose nue de Pascal dans les Provinciales, l’alexandrin de Racine où chaque syllabe porte, la malice des Fables de La Fontaine qui apprennent le français à des générations d’enfants. Et l’Europe se met à l’école de cette clarté. On cite d’ordinaire le traité de Rastatt, en 1714, comme le premier grand traité européen rédigé en français plutôt qu’en latin ; pendant deux siècles, la diplomatie parlera notre langue, et il faudra 1919 et l’insistance anglo-saxonne pour que ce monopole cède. Frédéric II de Prusse écrit ses vers en français et correspond en français avec Voltaire ; Catherine II de Russie en fait la langue de sa cour et de ses lettres.
En 1784, l’Académie de Berlin met au concours cette question : d’où vient l’universalité de la langue française ? Antoine de Rivarol partage le prix avec l’Allemand Johann Christoph Schwab, et grave une formule restée célèbre — « Ce qui n’est pas clair n’est pas français » — qu’il faut lire pour ce qu’elle est : l’éloge, par un causeur brillant, d’une syntaxe à l’ordre direct, non un décret de supériorité. L’Europe des Lumières n’avait pas besoin qu’on le lui prouvât : elle écrivait déjà en français.
Les hussards noirs
La Révolution découvre pourtant que la France ne parle pas français. L’enquête menée par l’abbé Grégoire, dont le rapport est présenté à la Convention en juin 1794, conclut qu’une minorité seulement des vingt-huit millions de Français maîtrise purement la langue nationale. Un siècle plus tard, la République s’en charge. Les lois de Jules Ferry rendent l’école primaire gratuite en 1881, obligatoire et laïque en 1882 ; dans chaque village, un instituteur en redingote sombre — les « hussards noirs de la République », dira Charles Péguy — fait réciter, conjuguer, épeler. La dictée devient un rite national, et la grammaire un bien commun. Le prix en fut le recul rapide des langues régionales, souvent proscrites dans la cour de récréation, et que la loi n’a reconnues comme patrimoine de la France qu’à la fin du XXᵉ siècle.
Ce qu’il reste
Il reste une langue vivante et disputée, comme elle l’a toujours été. Victor Hugo, qui se vantait d’avoir mis « un bonnet rouge au vieux dictionnaire », rappelle qu’aucune Académie n’a jamais tenu le français en cage : c’est le peuple qui l’invente et les écrivains qui la fixent. Depuis 1992, la Constitution énonce en son article 2 que la langue de la République est le français. Quai Conti, sous la coupole du Collège des Quatre-Nations, quarante académiciens travaillent toujours au dictionnaire commencé sous Louis XIII.
Et le français a débordé la France. On compte aujourd’hui environ 320 millions de locuteurs, selon les estimations de l’Organisation internationale de la Francophonie ; il est langue officielle ou co-officielle d’une trentaine d’États, langue de travail de l’ONU et de l’Union européenne, première langue de la Charte olympique, dont le texte français fait foi en cas de divergence. Aucune nation n’a reçu autant de prix Nobel de littérature. De Strasbourg à Dakar, de Québec à Beyrouth, la France a fait à l’humanité le plus durable de ses présents : non pas un empire, mais une manière de dire les choses.
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