
Époque · 52 av. J.-C. – 481
La Gaule romaine
Cinq siècles qui donnent à la France ses villes, ses routes et sa foi
Le Pont du GardHubert Robert, 1786 — Domaine public
De la paix d'Auguste aux premiers martyrs, cinq siècles romains donnent à la Gaule ses villes, ses routes, son droit et sa foi. Quand l'Empire s'effondre, une France en germe est déjà là : gallo-romaine et chrétienne.
Un jour de 1528, sur les pentes de la Croix-Rousse, à Lyon, des vignerons mettent au jour deux grandes plaques de bronze couvertes d’une écriture serrée. On les lave, on les déchiffre, et une voix d’empereur monte du sol : en l’an 48, devant les sénateurs de Rome, Claude — un empereur né à Lyon — plaidait pour que les grandes familles de la Gaule chevelue entrent au Sénat de l’Empire. Quinze siècles plus tard, la terre lyonnaise rendait le discours gravé dans le bronze. Tout le destin de la Gaule romaine tient dans ces tables Claudiennes : entre Rome et la Gaule, il n’y eut pas seulement une conquête — il y eut une adoption. Cinq siècles durant, de la chute d’Alésia à l’avènement de Clovis, ce pays va devenir romain sans cesser d’être lui-même, et préparer, sans le savoir, la France.
La paix romaine
Après Alésia, la Gaule vaincue aurait pu n’être qu’un butin. Auguste en fait une œuvre. Aux côtés de la vieille province de Narbonnaise, trois provinces nouvelles — l’Aquitaine, la Lyonnaise, la Belgique — gardent leurs cités, leurs dieux et leurs notables. En 43 av. J.-C., un lieutenant de César, Munatius Plancus, avait fondé sur la colline de Fourvière la colonie de Lugdunum : Lyon devient la capitale des Gaules, tête du réseau de routes qu’Agrippa lance vers le Rhin, l’Océan, l’Aquitaine et la Méditerranée. Chaque année, le 1ᵉʳ août, les délégués d’une soixantaine de peuples gaulois se rassemblent au confluent du Rhône et de la Saône, autour de l’autel de Rome et d’Auguste : la Gaule, hier morcelée, a désormais un centre. Et sur ce sol tant de fois ensanglanté s’établit un bien que les hommes n’avaient guère connu : plus de deux siècles d’une paix presque ininterrompue — la pax romana.
Des villes au visage de Rome
Alors la pierre remplace le bois. Nîmes élève sa Maison Carrée et ses arènes, Arles son amphithéâtre, Orange son théâtre au prodigieux mur de scène ; pour porter l’eau des sources d’Uzès aux fontaines de Nîmes, les ingénieurs jettent au-dessus du Gardon les trois étages du pont du Gard, à près de cinquante mètres au-dessus de la rivière. Le forum, les thermes, l’école succèdent à l’oppidum ; la vigne descend la vallée du Rhône et gagne peu à peu le Bordelais et la Bourgogne ; le droit romain règle les contrats et les héritages. Surtout, le latin — langue de l’armée, du commerce et de l’école — conquiert les villes puis les campagnes, se mêle aux parlers gaulois, et commence la lente maturation d’où sortira la langue française. En 48, grâce au discours de Claude, les premiers notables gaulois entrent au Sénat de Rome ; en 212, l’édit de Caracalla fait citoyens tous les hommes libres de l’Empire. Il n’y a bientôt plus ni vainqueurs ni vaincus : il y a un seul peuple, que l’histoire nommera gallo-romain.
Le sang des martyrs
C’est dans cette Gaule paisible qu’arrive, par les routes mêmes de Rome, une foi nouvelle venue d’Orient. À Lyon vit, autour du vieil évêque Pothin, la première communauté chrétienne attestée des Gaules. L’été 177, la fureur de la foule et la rigueur des magistrats s’abattent sur elle : près de cinquante chrétiens sont arrêtés, torturés, livrés aux bêtes dans l’amphithéâtre des Trois Gaules. Pothin, nonagénaire, meurt en prison de ses mauvais traitements. La dernière à tenir est une esclave, Blandine, si frêle que ses compagnons tremblaient pour elle, et dont la constance stupéfia les bourreaux. La lettre que les Églises de Lyon et de Vienne adressèrent à leurs frères d’Asie, plus ancien texte chrétien des Gaules, dit d’elle :
Petite, faible, méprisée, elle avait revêtu le Christ, le grand et invincible athlète.
— Lettre des Églises de Lyon et de Vienne (177), conservée par Eusèbe de Césarée
Le sang des martyrs devient semence. Vers 250, rapporte Grégoire de Tours, sept évêques sont envoyés dans les Gaules ; l’un d’eux, Denis, premier évêque de Paris, y meurt martyr. La tradition le fait décapiter sur la butte qui prendra le nom de Montmartre, et une légende plus tardive le montre portant sa tête jusqu’au lieu de sa sépulture, où s’élèvera la basilique de Saint-Denis, nécropole des rois de France. Ville après ville, les évêchés naissent : au IVᵉ siècle, presque toutes les cités des Gaules ont le leur.
Le manteau d’Amiens
Un soir d’hiver — un hiver plus rude qu’à l’ordinaire, note son biographe —, aux portes d’Amiens, un jeune cavalier de l’armée romaine croise un pauvre à demi nu qui grelotte. Le soldat n’a rien que ses armes et son manteau : il tire son épée, partage le manteau en deux et en donne la moitié au mendiant. Il s’appelle Martin, il est né en Pannonie vers 316 ou 317, et il n’est encore que catéchumène. La nuit suivante, raconte son disciple Sulpice Sévère, le Christ lui apparaît en songe, vêtu de la moitié donnée, et dit aux anges qui l’entourent :
Martin, qui n’est encore que catéchumène, m’a couvert de ce vêtement.
— Sulpice Sévère, Vie de saint Martin
Baptisé, puis rendu à la vie civile, disciple d’Hilaire de Poitiers, Martin fonde vers 361 à Ligugé le premier monastère des Gaules. En 371, le peuple de Tours l’arrache à sa retraite pour le faire évêque malgré lui. De Marmoutier, où il vit en moine, il parcourt inlassablement les campagnes encore païennes, abat les idoles, fonde des paroisses : avec lui, l’Évangile, jusque-là religion des villes, gagne les champs. Quand il meurt à Candes, en 397, la Gaule entière se dispute son corps ; son tombeau de Tours devient l’un des grands pèlerinages de l’Occident, et son manteau, la cappa, gardé plus tard comme relique par les rois francs, donnera son nom à la « chapelle ».
Le crépuscule de l’aigle
La paix romaine n’était pas éternelle. Dès le milieu du IIIᵉ siècle, les digues craquent : Francs et Alamans percent la frontière du Rhin, les villes de Gaule se ceignent en hâte de murailles, des paysans ruinés — les bagaudes — se soulèvent. L’Empire se ressaisit un temps : Trèves devient résidence impériale, et c’est à Lutèce, en 360, que les soldats proclament empereur Julien, qui parlera toujours avec tendresse de « sa chère Lutèce ». Mais à la fin de 406, Vandales, Alains et Suèves franchissent le Rhin et ravagent la Gaule. Rome, qui ne peut plus chasser les peuples germaniques, les installe comme fédérés : Wisigoths en Aquitaine autour de Toulouse en 418, Burgondes en Savoie, Francs saliens dans le nord. En 451 déferle Attila, que la tradition nommera le fléau de Dieu. Metz brûle ; à Paris, une vierge consacrée, Geneviève, retient les habitants prêts à fuir, et le Hun se détourne vers Orléans. Aux champs Catalauniques, près de Troyes, le patrice Aetius, à la tête d’une armée où combattent côte à côte Romains, Wisigoths et Francs, brise enfin l’invasion. Rome est sauvée une dernière fois — sur le sol gaulois, et par des bras gaulois. En 476, le dernier empereur d’Occident est déposé ; un lambeau de romanité survit quelque temps autour de Soissons. Et en 481, à Tournai, un chef franc d’une quinzaine d’années succède à son père Childéric. Il s’appelle Clovis, et avec lui s’ouvre le temps des Mérovingiens.
Ce qu’il reste
Cinq siècles romains ont laissé à la France son ossature et une part de son âme. Le pont du Gard enjambe toujours le Gardon ; les arènes de Nîmes et d’Arles, le théâtre d’Orange rassemblent encore des foules ; sous bien des routes droites dort une voie romaine, et la plupart de nos vieilles villes — Lyon, Paris, Reims, Tours, Bordeaux — vivent sur le plan de leur cité gallo-romaine, dont les diocèses ont longtemps conservé le découpage. Du latin des légionnaires et des marchands est né le français ; du droit de Rome, notre goût de la loi écrite.
Et du sang de Blandine, du manteau partagé de Martin, est née la foi qui allait faire de la France la fille aînée de l’Église. Quand l’Empire s’effondre, tout est prêt : les villes, les routes, la langue, les évêques. Il ne manque plus qu’un baptême.
Dans cette époque