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Histoire de France
La bataille d’Austerlitz, par Jean Godefroy, d’après François Gérard

Grande bataille

Austerlitz

Victoire française décisive

La bataille d’AusterlitzJean Godefroy, d’après François Gérard, 1813 — Domaine public

Un an jour pour jour après son sacre, Napoléon attire les armées russe et autrichienne dans un piège qu'il a dessiné lui-même. En une matinée de brouillard et de soleil, la Grande Armée brise la troisième coalition.

La nuit du 1ᵉʳ au 2 décembre 1805 est glaciale, et l’Empereur ne dort pas. Il parcourt à pied les bivouacs de la colline de Zuran, entre les feux, quand un grenadier reconnaît la silhouette, tord une botte de paille, l’allume et la brandit. Le geste court d’un régiment à l’autre : en quelques minutes, toute la ligne française n’est plus qu’une guirlande de torches, et le cri roule dans le froid — c’est l’anniversaire du sacre. De l’autre côté du plateau de Pratzen, les états-majors russe et autrichien contemplent cet incendie et croient à un début de retraite. Dans quelques heures, ils comprendront.

De Boulogne au Danube

Un an plus tôt, la Grande Armée regardait l’Angleterre depuis les falaises de Boulogne. Quand la troisième coalition se forme à l’été 1805 — Londres, Vienne, Saint-Pétersbourg — Napoléon tourne le dos à la mer et lance ses sept corps vers le Rhin en un mouvement d’une rapidité inouïe. La marche est réglée comme une horloge : le 20 octobre, à Ulm, le général autrichien Mack se rend avec son armée presque sans avoir combattu ; le 13 novembre, les Français entrent dans Vienne. La campagne semble gagnée, et elle ne l’est pas : les Russes de Koutouzov ont su se dérober, et l’armée impériale, désormais loin de ses bases, s’étire dangereusement dans une Europe hostile où la Prusse hésite encore à se joindre aux coalisés.

Napoléon quitte donc Vienne et s’avance en Moravie, jusqu’aux environs de Brünn. Là, il fait ce qu’aucun de ses adversaires n’imagine : il s’arrête, il choisit son champ de bataille, et il attend qu’on vienne l’y attaquer. Le terrain est une ondulation de plateaux et de vallons, coupée au sud d’étangs à demi gelés, dominée au centre par les hauteurs de Pratzen. C’est la clef de tout — et Napoléon décide de l’abandonner.

Le piège

Tout, dans les jours qui précèdent, est calculé pour donner à l’ennemi l’ivresse de sa supériorité. L’Empereur retire ses troupes du plateau de Pratzen. Il dégarnit ostensiblement son aile droite, réduite à quelques bataillons, et laisse voir des avant-postes qui reculent. Il envoie un aide de camp demander une entrevue au tsar Alexandre, comme un homme qui cherche à gagner du temps. Au quartier général allié, le jeune souverain et son entourage se persuadent que les Français sont épuisés, qu’ils veulent la paix, qu’il faut leur couper la route de Vienne avant qu’ils ne s’échappent. Koutouzov, le seul qui doute, est écarté ; on adopte le plan de l’Autrichien Weyrother, lu aux généraux dans la nuit — faire glisser vers le sud le gros de l’armée, franchir les Goldbach, envelopper cette droite française si commodément faible.

C’est très exactement ce que Napoléon attend. Il a rappelé de Vienne le corps de Davout : les hommes de Friant couvrent environ cent dix kilomètres en quarante-huit heures, par le froid, pour venir tenir la droite au moment précis où elle craquera. La veille au soir, l’Empereur dicte à ses soldats une proclamation d’une extraordinaire assurance :

Je conduirai moi-même vos bataillons ; je me tiendrai loin du feu, si, avec votre bravoure accoutumée, vous portez le désordre et la confusion dans les rangs ennemis.

— Proclamation à la Grande Armée, 1ᵉʳ décembre 1805

Le soleil d’Austerlitz

Au petit matin, un brouillard épais noie les fonds. Les colonnes alliées descendent du plateau vers le sud, exactement comme prévu, et se jettent contre Davout et les régiments de Legrand, qui plient, se raidissent, cèdent un village, le reprennent — Telnitz et Sokolnitz changent de mains toute la matinée. Pendant ce temps, sur la butte de Zuran, Napoléon regarde se vider le plateau. Il interroge Soult : combien de temps pour monter là-haut ? Vingt minutes, aurait répondu le maréchal ; l’échange est rapporté par les mémorialistes et il faut le tenir pour tel, mais il dit la vérité de la journée. Le soleil perce enfin la brume, ce « soleil d’Austerlitz » que l’Empereur invoquera bien plus tard, à la Moskowa, comme le souvenir d’un présage.

Vers neuf heures, les divisions Saint-Hilaire et Vandamme sortent du brouillard et escaladent Pratzen. La surprise est totale : les alliés, qui croyaient les Français en fuite, les découvrent au sommet, en travers de leur propre armée. Le centre est coupé en deux. À l’autre bout du champ, sur le mamelon du Santon hérissé de canons, Lannes tient le verrou du nord tandis que la cavalerie de Murat, cuirassiers en tête, écrase les escadrons de Bagration. Au centre encore, la Garde impériale russe se rue sur les carrés français et enfonce un bataillon du 4ᵉ de ligne : les chasseurs à cheval de la Garde et les mamelouks contre-attaquent, et le prince Repnine reste aux mains des Français. Il est à peine midi et la bataille est jouée.

Les étangs de Satschan

Reste le plus dur : l’aile sud alliée, engagée contre Davout, se retrouve prise à revers par les vainqueurs de Pratzen. Il faut fuir, et la seule issue passe entre les étangs de Satschan et de Menitz. Des unités entières s’engagent sur la glace sous le feu de l’artillerie française qui la fait éclater. Le récit de la catastrophe a grandi très vite : le bulletin impérial parlera de milliers de noyés, et l’image des Russes engloutis a traversé le siècle. La vérité est plus mesurée. Quand on fit vider les étangs les semaines suivantes, on n’y retrouva que peu de corps ; les historiens estiment aujourd’hui les noyades à quelques centaines d’hommes au plus, et probablement bien moins. La déroute, elle, fut réelle et totale.

Le bilan du soir est écrasant. Les coalisés laissent environ quinze mille tués et blessés, douze mille prisonniers, plus de cent quatre-vingts canons et des dizaines de drapeaux ; les Français comptent quelque huit mille hommes hors de combat, chiffres qu’il faut prendre, de part et d’autre, avec la prudence due aux comptages de bataille. Le tsar Alexandre pleure sur son cheval ; l’empereur François II vient deux jours plus tard solliciter une entrevue au bivouac.

« Soldats, je suis content de vous »

Le 3 décembre, Napoléon dicte à la Grande Armée l’ordre du jour le plus célèbre de l’histoire militaire française : « Soldats, je suis content de vous », et il promet à chacun qu’il lui suffira de dire « j’étais à la bataille d’Austerlitz » pour qu’on réponde : « voilà un brave. » Les conséquences politiques suivent en cascade. Le 26 décembre, la paix de Presbourg dépouille l’Autriche de la Vénétie, du Tyrol et de ses dernières possessions d’Allemagne du Sud. L’été suivant naît la Confédération du Rhin, et le 6 août 1806, François II dépose la couronne du Saint-Empire romain germanique : une institution vieille de mille ans meurt des suites d’une matinée de Moravie.

Ce qu’il reste

À Paris, l’Empereur fait fondre le bronze des canons pris à l’ennemi pour élever au milieu de la place Vendôme une colonne enroulée d’un ruban de bas-reliefs, inaugurée en 1810 : la Rome antique convoquée pour dire une victoire française. Le nom d’Austerlitz s’inscrit partout — sur un quai et un pont de la Seine, sur une gare, sur l’arc de triomphe de l’Étoile, dans la langue même, où « son Austerlitz » désigne le chef-d’œuvre d’une vie.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Ni Rocroi ni Fontenoy n’avaient offert ce spectacle d’une intelligence dominant entièrement le hasard : un terrain choisi, une faiblesse feinte, un adversaire conduit à faire précisément ce qu’on souhaitait qu’il fît. Les armées de la Révolution, depuis Valmy, avaient donné à la France des soldats d’une espèce nouvelle ; Austerlitz montre ce qu’un seul homme pouvait en tirer. Toute la gloire et tout le vertige de l’épopée impériale tiennent dans cette matinée du 2 décembre 1805, sommet dont la Grande Armée ne redescendrait qu’au prix que l’on sait.