
Grande bataille
Valmy
Victoire française — l'invasion arrêtée
La bataille de ValmyHorace Vernet, 1826 — Domaine public
Le 20 septembre 1792, sur un plateau de Champagne, une canonnade de plusieurs heures suffit à arrêter l'armée prussienne qui marchait sur Paris. Le lendemain, la Convention abolissait la royauté.
Le brouillard couvre le plateau jusqu’au milieu de la matinée. Quand il se lève, les Prussiens découvrent devant eux, à quinze cents mètres, une ligne française qu’ils n’attendaient pas là : des bataillons rangés autour d’un moulin à vent, sur une croupe entre Valmy et Gizaucourt, et une artillerie déjà en batterie. Il est environ dix heures, ce 20 septembre 1792. La canonnade commence ; elle durera l’essentiel de la journée.
L’été de l’invasion
La France a déclaré la guerre au « roi de Bohême et de Hongrie » le 20 avril 1792. La campagne s’ouvre mal : les premières colonnes envoyées en Belgique se débandent, les officiers émigrent par centaines, l’armée manque de cadres. Le 25 juillet, le duc de Brunswick, commandant en chef des armées coalisées, signe à Coblence un manifeste qui menace Paris d’une « exécution militaire » si la famille royale subit la moindre atteinte. Connu à Paris le 1ᵉʳ août, le texte produit l’effet inverse de celui qu’il visait : il précipite la journée du 10 août et la chute de la monarchie.
L’invasion suit. Longwy capitule le 23 août, Verdun le 2 septembre. Entre la Meuse et Paris, il ne reste plus que la forêt d’Argonne, longue barrière boisée que Dumouriez, venu du Nord, occupe en en tenant les défilés. Il les appelle les Thermopyles de la France. Le 14 septembre, les coalisés forcent le passage de la Croix-aux-Bois ; la ligne est tournée. Dumouriez se replie vers le sud, sur Sainte-Menehould, et rappelle à lui Kellermann, qui accourt de Metz avec l’armée du Centre. Les deux corps font leur jonction le 19 septembre.
Vingt mille coups de canon
La manœuvre de Brunswick est habile : au lieu d’attaquer de front, il contourne les positions françaises par l’ouest pour leur couper la route de Châlons et de Paris. Le 20 septembre au matin, les Français combattent donc à front renversé, l’ennemi entre eux et la capitale. Kellermann occupe le plateau du moulin de Valmy avec le gros des troupes, Dumouriez le soutient sur sa droite. On compte environ cinquante mille hommes du côté français, environ trente-cinq mille du côté coalisé — Prussiens, contingents hessois et autrichiens, émigrés —, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume II présent en personne.
La bataille est presque entièrement une affaire de canons. Les batteries françaises, servies selon le système de Gribeauval — l’artillerie la plus moderne d’Europe, héritée de l’armée royale —, tirent avec une justesse et une cadence que les coalisés n’avaient pas prévues. Les estimations d’époque évaluent à une vingtaine de milliers le nombre de coups tirés au total dans la journée. Un caisson explose près de Kellermann, dont le cheval est tué sous lui ; l’infanterie ne rompt pas.
C’est au moment où les colonnes prussiennes s’ébranlent vers le plateau que Kellermann lève son chapeau à la pointe de son épée et crie « Vive la Nation ! » — le cri est repris de proche en proche par toute la ligne. Brunswick fait avancer son infanterie une première fois, la suspend, la reprend, puis renonce définitivement dans l’après-midi : la position est trop forte, l’artillerie adverse intacte, et l’armée française, qu’on lui avait décrite comme une cohue, ne bouge pas. Les pertes sont faibles : quelques centaines d’hommes au total, environ trois cents du côté français.
Ni « va-nu-pieds », ni miracle
La légende républicaine a fait de Valmy la victoire des seuls volontaires en sabots. L’exactitude oblige à corriger. La moitié environ des troupes engagées appartenait aux régiments de ligne de l’ancienne armée royale, soldats de métier encadrés par des officiers de métier ; Kellermann lui-même, gentilhomme lorrain, servait depuis 1752. Les bataillons de volontaires de 1791 et 1792 ont tenu — c’est déjà beaucoup pour des troupes neuves sous le feu —, mais ils ont tenu à côté de professionnels et derrière une artillerie savante. Valmy est la victoire d’une armée mixte, non d’une improvisation.
La retraite prussienne, elle, ne s’explique pas seulement par la journée du 20. Depuis des semaines, les pluies de Champagne ont défoncé les chemins ; la dysenterie ravage les bivouacs et les convois de subsistance ne suivent plus. Brunswick, qui n’a jamais cru à cette campagne, négocie et rétrograde : les coalisés repassent la frontière au début d’octobre. La route de Paris est refermée.
Le lendemain
Le 20 septembre, à Paris, la Convention nationale tenait sa première séance. Le 21 septembre, elle décrétait l’abolition de la royauté ; le 22, elle datait les actes publics de l’an I de la République. La coïncidence des deux journées — la canonnade et le décret — a fixé pour longtemps l’image d’une République née sous le feu.
Un témoin, du côté prussien, en a tiré la formule la plus célèbre. Goethe accompagnait le duc de Saxe-Weimar dans la campagne. Près de trente ans plus tard, dans le récit qu’il en publia sous le titre Campagne de France (1822), il rapporte ces mots dits le soir même autour d’un feu de bivouac :
De ce lieu et de ce jour date une ère nouvelle de l’histoire du monde, et vous pourrez dire : j’y étais.
— Goethe, Campagne de France, publié en 1822
La phrase, écrite longtemps après l’événement, relève autant du jugement rétrospectif que du souvenir ; elle n’en a pas moins fait la fortune du nom de Valmy.
Ce qu’il reste
Le moulin qui donna son nom à la bataille a disparu au XIXᵉ siècle ; il a été relevé au XXᵉ, puis reconstruit de nouveau après avoir été détruit par la tempête de décembre 1999. Le plateau porte aujourd’hui une statue de Kellermann et un monument. Fait rarement démenti : le maréchal, que Napoléon fit duc de Valmy en 1808, demanda que son cœur fût déposé sur le champ de bataille — il y repose, sous une colonne dressée non loin du moulin, depuis sa mort en 1820.
Militairement, Valmy fut une canonnade sans assaut décisif ; politiquement, elle sépara deux régimes. Elle ouvrit aussi le cycle des guerres qui devait occuper la France pendant vingt-trois ans, de la Champagne à Austerlitz, et donner à Napoléon Bonaparte, alors capitaine d’artillerie de vingt-trois ans, l’armée dont il ferait l’instrument de l’Empire. Pour comprendre l’enchaînement des mois qui suivirent — procès du roi, guerre étendue à l’Europe, insurrections intérieures —, il faut suivre la chronologie de la Révolution et le dossier des guerres de Vendée.
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