
Grand personnage
Napoléon Iᵉʳ
L'empereur des Français
Napoléon Iᵉʳ sur le trône impérialSailko, 2016 — CC BY 3.0
D'un cadet corse sans fortune, l'Europe fit un empereur et la France une légende. En quinze ans, Napoléon Iᵉʳ gagna Austerlitz, dota le pays d'un Code civil et d'une administration qui le régissent encore, puis s'éteignit sur un rocher de l'Atlantique.
Le 2 décembre 1805, au matin, le brouillard se déchire au-dessus du plateau de Pratzen et un soleil pâle se lève sur la Moravie. Il est là, immobile sur son cheval, entouré des maréchaux de la Grande Armée, et il regarde l’armée austro-russe glisser vers le sud pour tourner sa droite — exactement où il l’attendait. Un an jour pour jour après avoir posé la couronne sur sa tête à Notre-Dame, l’empereur des Français va livrer la bataille la plus parfaite du siècle. Il a trente-six ans. Vingt-six ans plus tôt, un petit Corse mal dégrossi, qui parlait le français avec un accent dont on riait, entrait à l’école militaire de Brienne.
L’enfant d’Ajaccio
Napoléon Buonaparte naît à Ajaccio le 15 août 1769, l’année qui suit le rattachement de la Corse à la France, dans une famille de petite noblesse insulaire. À neuf ans il quitte l’île pour le collège d’Autun, puis pour Brienne, où il passe cinq années solitaires et studieuses ; l’École militaire de Paris fait de lui, en 1785, un lieutenant d’artillerie de seize ans. L’artillerie : l’arme des mathématiciens, la seule où le talent l’emporte sur la naissance. Il lit tout, Plutarque, Rousseau, les campagnes de Frédéric II, et attend son heure.
Elle vient avec la Révolution. Au siège de Toulon, livrée aux Anglais, le jeune capitaine comprend d’un coup d’œil que la ville tombera si l’on prend le promontoire qui commande la rade ; on l’écoute, la place est reprise le 19 décembre 1793, et il est fait général de brigade à vingt-quatre ans. Le 13 vendémiaire an IV (5 octobre 1795), il balaie au canon l’insurrection royaliste devant l’église Saint-Roch. Le Directoire lui confie alors ce qu’il croit être un commandement secondaire : l’armée d’Italie.
L’Italie, l’Égypte, le pouvoir
Elle est en haillons, mal payée, sans chevaux. En un an, il lui fait traverser les Alpes ligures, battre séparément les Piémontais et les Autrichiens, franchir le pont d’Arcole dans les marais de l’Alpone (15-17 novembre 1796), écraser Alvinczi à Rivoli le 14 janvier 1797. Le général de vingt-sept ans traite en souverain, redessine l’Italie, signe seul la paix de Campo-Formio le 18 octobre 1797 et envoie à Paris des tableaux, de l’or et des bulletins qui se lisent comme des chansons de geste.
L’Égypte, en 1798, est une autre affaire : victoire aux Pyramides le 21 juillet, désastre naval à Aboukir le 1ᵉʳ août sous les canons de Nelson, armée prisonnière de sa conquête. Mais il a emmené cent soixante-sept savants, fondé l’Institut d’Égypte, et ses ingénieurs exhument à Rosette, en juillet 1799, une pierre gravée en trois écritures qui livrera à Champollion la clef des hiéroglyphes. L’expédition militaire échoue ; l’aventure scientifique fonde l’égyptologie.
Il rentre seul, à temps. Les 18 et 19 brumaire an VIII (9 et 10 novembre 1799), avec Sieyès et son frère Lucien, il renverse le Directoire à Saint-Cloud. La Révolution s’achève ; le Consulat commence.
Les masses de granit
C’est là, et non sur les champs de bataille, qu’il faut chercher son œuvre la plus durable. En cinq ans, le Premier consul refait une France que dix années de tourmente avaient laissée sans monnaie sûre, sans administration, sans paix religieuse. La Banque de France est créée en janvier 1800 ; la loi du 28 pluviôse an VIII (17 février 1800) place à la tête de chaque département un préfet qui, deux siècles plus tard, y siège encore ; le franc germinal, en 1803, donne au pays une monnaie qui ne bougera pas jusqu’en 1914. Le Concordat signé avec Pie VII en 1801 rouvre les églises et referme le schisme. Les lycées naissent en 1802, la Légion d’honneur la même année, et le 21 mars 1804 est promulgué le Code civil, dont il a présidé en personne un grand nombre de séances de rédaction. Il appelait ces institutions, devant son Conseil d’État, des « masses de granit » jetées sur le sol de la France.
Le soleil d’Austerlitz
Empereur des Français le 18 mai 1804, sacré à Notre-Dame le 2 décembre en présence du pape — il pose lui-même la couronne sur sa tête, puis sur celle de Joséphine —, il porte ensuite l’art de la guerre à un point que l’Europe n’avait jamais vu. Austerlitz le 2 décembre 1805, Iéna et Auerstedt le 14 octobre 1806, Friedland le 14 juin 1807, Wagram les 5 et 6 juillet 1809 : la Prusse est abattue en sept jours, l’Autriche trois fois vaincue, la Russie amenée à traiter sur un radeau du Niémen. Le continent est remodelé, ses frères assis sur des trônes, le Code civil exporté de Naples à Varsovie.
Soldats, je suis content de vous… Il vous suffira de dire : « J’étais à la bataille d’Austerlitz », pour que l’on vous réponde : « Voilà un brave. »
— Proclamation à la Grande Armée, 3 décembre 1805
Les ombres
Le récit serait faux sans elles. La loi du 20 mai 1802 rétablit l’esclavage dans les colonies où la Convention l’avait aboli, et l’expédition de Saint-Domingue s’achève en désastre. L’Espagne, envahie en 1808, devient une plaie ouverte : Baylen, la guérilla, six années d’une guerre sans front ni merci, que Goya a peinte. Le Blocus continental ruine les ports français. Et la conscription pèse d’un poids terrible sur les campagnes : selon les estimations des historiens, les guerres de la Révolution et de l’Empire ont coûté à la France entre six cent mille et un million d’hommes, pour la plupart très jeunes.
La chute de l’Aigle
En juin 1812, la Grande Armée, forte de plus de six cent mille hommes, entre en Russie. Moscou est atteinte le 14 septembre, et brûle ; la retraite commence le 19 octobre, la Bérézina est franchie fin novembre, l’armée n’existe plus. Il en lève une autre, d’adolescents, et se bat encore : Leipzig, en octobre 1813, la « bataille des Nations », est perdue. Puis vient la campagne de France de 1814, où le génie de sa jeunesse reparaît par éclairs — Champaubert, Montmirail, Montereau, une suite de victoires en quelques semaines contre des forces très supérieures — sans pouvoir empêcher la capitulation de Paris le 31 mars. Il abdique le 6 avril, et le 20, dans la cour du Cheval-Blanc à Fontainebleau, fait ses adieux à sa Garde :
Soldats de ma vieille Garde, je vous fais mes adieux. Depuis vingt ans, je vous ai trouvés constamment sur le chemin de l’honneur et de la gloire.
— Adieux de Fontainebleau, 20 avril 1814
Reste le dernier acte. Débarqué au golfe Juan le 1ᵉʳ mars 1815, il annonce que l’Aigle « volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame » ; pas un coup de fusil ne l’arrête, et il est aux Tuileries le 20 mars. Cent jours plus tard, le 18 juin, Waterloo. Les Anglais le déportent à Sainte-Hélène, rocher de l’Atlantique Sud, où il dicte pendant six ans à Las Cases et à ses compagnons le récit de sa vie — le Mémorial qui fera plus pour sa légende que dix victoires. Il y meurt le 5 mai 1821, à cinquante et un ans.
Ce qu’il reste
Son testament demandait que ses cendres reposassent « sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé ». Il fallut dix-neuf ans : le 15 décembre 1840, par un froid de glace, Paris tout entier regarda passer le char funèbre jusqu’aux Invalides, où le tombeau de porphyre l’attend encore sous le dôme.
Mais l’héritage n’est pas dans ce marbre. Il est dans le préfet et le maire, dans le lycée et le baccalauréat, dans la Banque de France et la Cour de cassation, dans le notaire et le cadastre, dans les articles du Code civil que les tribunaux appliquent chaque jour. Aucun règne, pas même celui de Louis XIV, n’a laissé une empreinte administrative aussi profonde en aussi peu d’années. Le Consulat et l’Empire tiennent en quinze années, et la France y vit encore ; quant à la gloire, elle a donné à tout un siècle sa nostalgie et son verbe, de Stendhal à Victor Hugo.