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Histoire de France
Légionnaires de la 13ᵉ demi-brigade à Bir Hakeim, juin 1942, par Len Chetwyn, Imperial War Museums

Grande bataille

Bir Hakeim

Résistance victorieuse — l'honneur des armes retrouvé

Légionnaires de la 13ᵉ demi-brigade à Bir Hakeim, juin 1942Len Chetwyn, Imperial War Museums, 1942 — Domaine public

Quatorze jours durant, au sud de la ligne de Gazala, trois mille sept cents Français libres tiennent un puits à sec contre l'armée de Rommel. Bir Hakeim ne rend pas seulement du temps aux Alliés : elle rend la France aux armées qui combattent.

À l’aube du 27 mai 1942, la poussière se lève au sud-est et l’on comprend, dans les trous de sable, que le désert vient de se mettre en marche. Ce sont les chars de la division italienne Ariete, une colonne d’acier lancée à pleine vitesse sur un carré de cailloux nommé Bir Hakeim — un vieux fort turc écroulé, deux citernes vides, une croisée de pistes au bout de rien. Les artilleurs français laissent approcher, puis les canons de 75 tirent à bout portant tandis que les blindés s’empêtrent dans les champs de mines. Quand la poussière retombe, une trentaine de chars brûlent devant la position. Les hommes qui viennent de tenir sont des légionnaires, des Tahitiens, des Africains, des marins sans navire : ils sont trois mille sept cents et représentent, ce matin-là, tout ce qui reste d’une armée française en ligne.

Un puits à sec au bout du monde

Le 26 mai 1942, Rommel a lancé son offensive contre la ligne de Gazala, qui barre en Cyrénaïque la route de Tobrouk et de l’Égypte. Cette ligne est une suite de « boîtes » fortifiées reliées par des centaines de milliers de mines ; Bir Hakeim en est le verrou le plus méridional, isolé dans le vide, à une soixantaine de kilomètres de la mer. Le nom, en arabe, désigne un puits. Le puits est à sec depuis longtemps : toute l’eau vient par camions, rationnée à quelques litres par homme et par jour, et cette arithmétique-là décidera de tout.

La position est tenue par la 1ʳᵉ brigade française libre du général Marie-Pierre Koenig. On y trouve la 13ᵉ demi-brigade de Légion étrangère — celle de Narvik —, dont beaucoup d’engagés sont des républicains espagnols que la défaite de 1939 a jetés sur les routes de France et qui se battent ici contre le même adversaire ; le bataillon du Pacifique, venu de Tahiti et de Nouvelle-Calédonie ; des tirailleurs d’Afrique équatoriale ; des fusiliers marins servant les canons antiaériens ; des artilleurs, des sapeurs, quelques médecins. C’est la France libre en raccourci : une poignée d’hommes venus de tous les horizons de l’empire et de l’exil, sans autre légitimité que leur refus.

Ils savent ce qu’on attend d’eux. Depuis juin 1940, la France est absente des champs de bataille d’Europe ; les Alliés doutent, et l’on murmure à Londres et à Washington que les Français ne se battront plus. Koenig fait creuser, miner, camoufler. Chaque arme est enterrée, chaque homme a son trou. Le camp retranché tient dans un vaste losange de quelques kilomètres de côté, hérissé de dizaines de milliers de mines.

Quatorze jours de feu

Après l’échec de l’Ariete, Rommel laisse d’abord la position derrière lui, puis comprend qu’il ne peut ravitailler ses blindés tant que ce caillou lui reste au flanc. Début juin, l’investissement est complet : l’artillerie allemande s’installe, les assauts d’infanterie se succèdent, et les Stuka viennent en escadrilles, plusieurs fois par jour — selon les estimations, plus d’un millier de sorties aériennes s’abattront sur ce mouchoir de désert. Les blessés s’entassent dans le poste de secours enterré ; l’eau descend à une gorgée, le pain manque, la chaleur dépasse tout ce que ces hommes ont connu.

À deux reprises, Rommel fait porter des sommations de reddition, avec l’argument des vainqueurs : la position est perdue, l’honneur est sauf, il n’y a plus de honte à déposer les armes. Koenig répond par le feu. Les nuits, des patrouilles sortent harceler les assiégeants ; les jours, on enterre les morts entre deux vagues de bombardiers. Le monde, cependant, s’est mis à regarder : la BBC, la presse américaine, les journaux du Caire donnent chaque matin des nouvelles de ce nom impossible, Bir Hakeim, et pour la première fois depuis deux ans on parle des Français au présent. De Londres, Charles de Gaulle fait passer à Koenig une phrase qui vaut une division :

Général Koenig, sachez et dites à vos troupes que toute la France vous regarde et que vous êtes son orgueil.

— Télégramme du général de Gaulle au général Koenig, juin 1942

La sortie

Le 10 juin, le commandement britannique ordonne l’évacuation : la brigade a rempli sa mission au-delà de tout ce qu’on espérait d’elle. Reste à sortir d’un piège fermé par les mines — les siennes et celles de l’ennemi. Dans la nuit du 10 au 11 juin, les sapeurs ouvrent en silence une brèche dans les champs de mines ; les blessés sont chargés sur les camions ; puis la colonne s’ébranle en pleine obscurité vers le sud-ouest. Les fusées éclairantes découvrent bientôt le mouvement, les mitrailleuses allemandes prennent l’axe en écharpe, des véhicules sautent, et la sortie devient une charge : on force le passage au canon, à la grenade, à la baïonnette.

En tête du véhicule de commandement, une Anglaise conduit la voiture du général : Susan Travers, ambulancière puis chauffeur, seule femme engagée à la Légion étrangère, franchit les lignes sous le feu et ramènera sa voiture criblée d’impacts. Au petit matin, environ deux mille sept cents hommes ont rejoint les lignes britanniques. Les autres sont morts, blessés graves laissés sur place ou prisonniers. Derrière eux, l’armée blindée de Rommel a perdu quatorze jours et beaucoup d’essence, et la VIIIᵉ armée britannique, qui devait être enveloppée, a pu se replier en ordre vers l’Égypte — vers El-Alamein.

Ce que le monde a compris

La portée militaire est réelle ; la portée morale est immense. Au lendemain de la sortie, la presse alliée fait de Bir Hakeim la première bonne nouvelle française depuis Dunkerque, et le crédit de la France libre change de nature : en juillet 1942, elle prend le nom de France combattante, marquant que la France n’est plus seulement un gouvernement en exil, mais une puissance en armes. Les prisonniers eux-mêmes en bénéficient : après que la France libre eut annoncé qu’elle userait de représailles, l’Allemagne fit savoir que les combattants de Bir Hakeim seraient traités en soldats réguliers et non en francs-tireurs. Il y avait deux ans que des Français n’avaient rien arraché de tel.

Quand, à Bir Hakeim, un rayon de sa gloire renaissante est venu caresser le front sanglant de ses soldats, le monde a reconnu la France.

— Charles de Gaulle, hommage aux combattants de Bir Hakeim, 1942

Ce qu’il reste

Sur le terrain, il ne reste presque rien : un mémorial de pierre au milieu du désert libyen, quelques ferrailles enfouies, et un sol que les mines rendent longtemps dangereux. La mémoire, elle, a trouvé sa place au cœur de Paris. En 1949, la station de métro aérien qui domine la Seine près de la tour Eiffel a été rebaptisée Bir-Hakeim — nom d’un puits sans eau, en Libye, devenu nom français ; le pont voisin porte la même inscription. Des dizaines de rues et de places, dans toute la France, en font autant.

Ce que ces quatorze jours ont fixé, c’est une idée simple et dure : une armée peut être battue, une nation ne l’est que si elle y consent. En cela, Bir Hakeim tient dans la mémoire du XXᵉ siècle une place comparable à celle de Verdun pour la génération précédente — non la victoire éclatante, mais la preuve que l’on tient. C’est de cette preuve, faite au fond du désert par trois mille sept cents hommes venus de partout, que la France de la Libération a tiré le droit de figurer, en 1945, parmi les vainqueurs.