
Époque · 1918 – 1945
De l'entre-deux-guerres à la Libération
De la victoire épuisée à l'honneur retrouvé : les Années folles, l'abîme, la flamme
La foule attend le général de Gaulle, 26 août 1944Préfecture de police de Paris, 1944 — CC0
De la victoire épuisée de 1918 à l'honneur retrouvé de 1945 : les Années folles, les congés payés, l'abîme de 1940 et les années noires — puis la flamme de la Résistance, de l'appel du 18 juin à Paris libéré, qui ramène la France à la table des vainqueurs.
Le 11 novembre 1918, à onze heures du matin, les clairons sonnent le cessez-le-feu sur toute la ligne de front. À Paris, le canon tonne aux Invalides, les cloches lui répondent, la foule envahit les boulevards en chantant. À la Chambre, Georges Clemenceau, qui vient d’annoncer l’armistice, lance : « La France, hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’humanité, sera toujours le soldat de l’idéal. » La victoire est entière — et la France exsangue : près de 1,4 million des siens sont tombés dans la Grande Guerre, tout le nord-est du pays n’est que ruines, et il n’est guère de famille qui ne porte le deuil. De cette victoire épuisée à l’honneur retrouvé de 1945, un quart de siècle mènera la nation du plus haut au plus bas — puis de l’abîme à la table des vainqueurs.
Les Années folles
Il faut d’abord relever les ruines — villages et usines reconstruits, et dans presque chaque commune un monument aux morts où s’alignent les noms. Puis la vie reprend, avec une ardeur fiévreuse que l’on nommera les Années folles. Paris redevient la capitale mondiale des arts. À Montparnasse, aux terrasses du Dôme et de la Coupole, se croisent Picasso, Chagall, Soutine, Foujita et les Américains de la « génération perdue » venus écrire là leurs plus beaux livres. En octobre 1925, au Théâtre des Champs-Élysées, la Revue nègre révèle Joséphine Baker, reine de Paris en quelques soirs ; en 1928, le Boléro de Ravel fait le tour de la terre. Jamais tant de peintres, d’écrivains et de musiciens n’avaient choisi la France pour patrie d’élection.
L’embellie et l’orage
La fête s’éteint quand la crise mondiale, partie de Wall Street en 1929, atteint la France vers 1931 : chômage, déflation, ministères renversés ; le 6 février 1934, une émeute devant le Palais-Bourbon fait une quinzaine de morts. Au printemps de 1936, le Front populaire l’emporte et Léon Blum forme son gouvernement : des accords Matignon sortent les lois de juin 1936 — deux semaines de congés payés, semaine de quarante heures, conventions collectives. L’été venu, des centaines de milliers de Français, à tandem ou par trains bondés, découvrent la mer. Mais au-delà du Rhin, l’orage monte. Hitler, maître de l’Allemagne depuis 1933, remilitarise la Rhénanie en 1936 ; Munich, en septembre 1938, n’achète qu’un an de sursis ; le 3 septembre 1939, fidèle à sa parole envers la Pologne, la France entre en guerre.
L’effondrement
Le 10 mai 1940, la Wehrmacht attaque à l’ouest. Le 13, elle perce à Sedan, à travers les Ardennes ; en dix jours, ses blindés atteignent la mer, coupant en deux les armées alliées. Plus de trois cent mille soldats rembarquent à Dunkerque ; des millions de civils se jettent sur les routes de l’exode. Le 17 juin, le maréchal Pétain, appelé au gouvernement, annonce à la radio : « C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat. » Le 22 juin, l’armistice est signé à Rethondes — dans la clairière et le wagon mêmes de 1918, que Hitler a fait ressortir pour l’occasion. Six semaines ont suffi. La ligne de démarcation coupe le pays en deux ; l’armée allemande défile sur les Champs-Élysées.
Les années noires
Le 10 juillet 1940, à Vichy, l’Assemblée nationale vote les pleins pouvoirs constituants au maréchal Pétain par 569 voix contre 80. L’État français remplace la République. Le 24 octobre, Pétain rencontre Hitler à Montoire, puis déclare : « J’entre aujourd’hui dans la voie de la collaboration. » De sa propre initiative, le régime promulgue le 3 octobre 1940 un premier statut des Juifs, qui les exclut de la fonction publique et de nombreuses professions ; un second, plus rigoureux encore, suit le 2 juin 1941. Les 16 et 17 juillet 1942, la police française arrête à Paris environ 13 000 Juifs, dont près de 4 000 enfants, entassés au Vélodrome d’Hiver avant Drancy et Auschwitz : c’est la rafle du Vél d’Hiv. En janvier 1943 est créée la Milice, qui traque résistants et Juifs aux côtés de l’occupant. Au total, environ 76 000 Juifs furent déportés de France ; moins de 3 % survécurent.
La flamme de la Résistance
Dès le 18 juin 1940, pourtant, un général de brigade à titre temporaire presque inconnu, Charles de Gaulle, lance de Londres, au micro de la BBC, l’appel qui sauve l’honneur. Peu l’entendent ce soir-là ; tout en sortira. La France libre rallie une partie de l’empire et se forge des soldats. Le 1er mars 1941, la colonne du colonel Leclerc enlève l’oasis italienne de Koufra, en plein Sahara ; le lendemain, il fait jurer à ses hommes — selon les mots rapportés par ses compagnons — de ne déposer les armes que lorsque les couleurs françaises flotteront sur la cathédrale de Strasbourg. Du 27 mai au 11 juin 1942, à Bir Hakeim, 3 700 Français libres du général Koenig tiennent tête à Rommel et forcent le monde à réapprendre que la France se bat. En métropole, la Résistance intérieure grandit dans l’ombre : journaux clandestins, réseaux, filières d’évasion, sabotages. Jean Moulin, parachuté en janvier 1942, unifie les mouvements : le 27 mai 1943, dans un appartement de la rue du Four, à Paris, se réunit pour la première fois le Conseil national de la Résistance. Arrêté à Caluire le 21 juin 1943, torturé, Jean Moulin meurt sans avoir parlé. Le Service du travail obligatoire, imposé en 1943, jette des milliers de jeunes gens vers les maquis, des Glières au Vercors. Et partout des anonymes cachent, nourrissent, sauvent : plus de quatre mille Français seront reconnus « Justes parmi les nations », et près des trois quarts des Juifs de France échappèrent à la déportation.
La Libération
Le 6 juin 1944, au matin, les 177 Français du commando Kieffer prennent pied à Ouistreham, dans la première vague du Débarquement de Normandie. Le 15 août, l’armée du général de Lattre, bientôt 1re armée française, débarque en Provence et libère Toulon puis Marseille. Paris s’insurge le 19 août ; le 24 au soir, les premiers blindés de la 2e DB de Leclerc atteignent l’Hôtel de Ville ; le 25, la garnison allemande capitule, et le soir même de Gaulle prononce, devant une foule immense, les mots attendus depuis quatre ans :
Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle.
— Charles de Gaulle, discours de l’Hôtel de Ville, 25 août 1944
Le 23 novembre 1944, la 2e DB entre dans Strasbourg : le serment de Koufra est tenu. Au printemps de 1945, la 1re armée — bientôt « Rhin et Danube » — franchit le fleuve, prend Stuttgart et Ulm et pousse jusqu’au Danube, tandis que la 2e DB atteint Berchtesgaden. Le 8 mai 1945, la capitulation allemande est signée à Berlin ; le général de Lattre y appose la signature de la France. La nation qui semblait rayée de la carte en 1940 reçoit une zone d’occupation en Allemagne et un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies naissantes : la France est à la table des vainqueurs.
Ce qu’il reste
De ces vingt-sept années, la France d’aujourd’hui garde des institutions et des habitudes : les congés payés, entrés dans la chair du pays, et le programme du Conseil national de la Résistance, intitulé « Les Jours heureux », dont sortira la Sécurité sociale. Elle garde des lieux de mémoire : le Mont-Valérien où furent fusillés tant de résistants, le Mémorial de la Shoah, la crypte du Panthéon où André Malraux accueillit Jean Moulin le 19 décembre 1964 — « Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège » — et où une inscription honore, depuis 2007, les Justes de France. Chaque 18 juin, la France commémore l’appel au Mont-Valérien. L’époque lègue enfin à la France contemporaine sa leçon la plus grave : un pays peut tout perdre en six semaines et tout reconquérir en quatre ans, pourvu que quelques-uns, d’abord, refusent.