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Histoire de France
Dans une tranchée de première ligne, 1916, par Agence de presse Meurisse

Grande bataille

Verdun

Victoire défensive française

Dans une tranchée de première ligne, 1916Agence de presse Meurisse, 1916 — Domaine public

Trois cents jours et trois cents nuits, sur vingt kilomètres de collines retournées, l'armée française a tenu. Verdun n'est pas seulement une bataille : c'est le nom que le courage porte en France.

À sept heures un quart, le matin du 21 février 1916, le ciel se déchire au-dessus des bois gelés de la Woëvre. Sur un front d’à peine vingt kilomètres, plus de mille deux cents bouches à feu allemandes ouvrent ensemble : mortiers de 210, obusiers de 305, et les monstrueuses pièces de 420 qui avaient broyé Liège. Neuf heures durant, la terre est labourée jusqu’à trois mètres de profondeur ; les arbres du bois des Caures sont tondus comme à la faux, les tranchées disparaissent, les hommes sont enterrés vivants et déterrés par l’obus suivant. On a parlé d’un million de projectiles pour cette seule journée — le chiffre est incertain, la vision ne l’est pas. Quand l’infanterie allemande sort enfin de ses abris, à la fin de l’après-midi, elle croit n’avoir plus qu’à marcher sur un cimetière. Des trous d’obus, pourtant, des hommes se relèvent.

Le bois des Caures

Ils appartiennent aux 56ᵉ et 59ᵉ bataillons de chasseurs à pied, et leur chef s’appelle Émile Driant. Colonel de réserve, écrivain, ancien député de Nancy, il avait alerté les pouvoirs publics dès l’été 1915 sur le désarmement de la place de Verdun, dont on avait retiré les canons pour les envoyer ailleurs. On ne l’avait guère écouté. Avec un peu plus de mille deux cents chasseurs, il retarde pendant deux jours l’assaut de tout un corps d’armée. Le 22 février au soir, tandis qu’il couvre le repli de ses derniers hommes, Driant tombe, frappé à la tête. À peine plus d’une centaine de ses chasseurs reverront les lignes françaises. Ces quarante-huit heures, arrachées à la mort, ont donné à l’état-major le temps de comprendre ; elles ont sans doute sauvé Verdun.

Car le calcul allemand est froid. Erich von Falkenhayn n’a pas choisi Verdun pour sa valeur stratégique mais pour sa valeur sentimentale : il sait que la France ne cédera pas un pouce de ce sol et qu’elle y jettera, division après division, la substance de son armée. Le mémorandum où il aurait proposé de « saigner à blanc » l’adversaire est discuté par les historiens, mais la manœuvre, elle, est bien celle d’une machine à broyer.

Douaumont perdu

Le 25 février, l’irréparable. Le fort de Douaumont, le plus puissant du système, cuirassé et enfoui sous des mètres de béton, est enlevé presque sans combat par une poignée de Brandebourgeois qui s’y glissent par un fossé mal gardé : la garnison se réduisait à quelques dizaines de territoriaux servant les tourelles. En Allemagne, les cloches sonnent, les écoles ferment. En France, on cache la nouvelle et l’on comprend que tout peut être perdu.

Cette nuit-là, le général Philippe Pétain reçoit le commandement de la IIᵉ armée. Homme sans éclat et sans phrase, il apporte deux idées qui vont tout changer : le feu tue, donc c’est l’artillerie qui doit conduire la défense ; et l’homme s’use, donc il faut relever les unités avant qu’elles ne se brisent. Le 10 avril, dans un ordre du jour qui fera le tour de la France, il écrit à ses soldats :

Courage, on les aura !

— Général Pétain, ordre du jour du 10 avril 1916

La Voie sacrée

Verdun n’est reliée à l’arrière que par une route étroite venue de Bar-le-Duc et par une voie ferrée à écartement réduit, le « Meusien ». Cette route de campagne va devenir l’artère d’une bataille. Jour et nuit, sous la neige puis sous la poussière, les camions s’y succèdent en noria — un véhicule toutes les quatorze secondes environ, selon le compte des officiers chargés de la régulation. Les voitures en panne sont poussées dans le fossé pour ne pas rompre le fil ; des territoriaux, à genoux, jettent sans arrêt de la pierre concassée sous les roues. Par cette saignée passent les obus, le pain, les hommes neufs, et repassent, en sens inverse, les régiments hébétés. Maurice Barrès lui donnera son nom : la Voie sacrée.

Au bout de la route, le « tourniquet » : Pétain fait tourner les divisions comme on change une garde, huit ou quinze jours au feu, puis le repos. Le procédé coûte cher en transport, mais il évite l’anéantissement des unités — et il fait de Verdun l’affaire de toute la nation, puisque la presque totalité des divisions françaises y passera tour à tour. Il n’est bientôt plus une famille de France qui n’ait un fils, un frère ou un père « là-haut ».

L’enfer aux deux rives

Le printemps déplace le fer sur la rive gauche de la Meuse, où les Allemands veulent faire taire les batteries françaises. Ce sont les mois du Mort-Homme et de la cote 304, deux mamelons sans nom que l’artillerie rabote de plusieurs mètres et que l’on prend, que l’on perd, que l’on reprend jusqu’à l’épuisement.

Sur la rive droite, en juin, le fort de Vaux entre dans la légende par la porte du vrai. Assiégé, coupé de tout, le commandant Sylvain-Eugène Raynal y résiste une semaine avec quelques centaines d’hommes : on se bat au corps à corps dans les couloirs souterrains, à la grenade et au lance-flammes, et surtout on meurt de soif. Le 4 juin, Raynal lâche son dernier pigeon voyageur, Vaillant, qui atteint Verdun mourant, gazé, son message au tube ; l’oiseau sera cité à l’ordre. Le 7 juin, à bout d’eau, la garnison se rend ; l’assaillant, dit-on, rend les honneurs à Raynal et lui laisse son épée.

L’été est le moment critique. Le village de Fleury-devant-Douaumont change de mains une quinzaine de fois. Le 23 juin, les Allemands attaquent avec des obus au phosgène et approchent de Souville, dernier verrou devant la ville ; le général Nivelle lance alors son ordre du jour resté célèbre :

Vous ne les laisserez pas passer, mes camarades.

— Général Robert Nivelle, ordre du jour du 23 juin 1916 (source attestée de la formule « Ils ne passeront pas », souvent prêtée à Pétain)

Les 11 et 12 juillet, une dernière poussée jette quelques dizaines d’Allemands sur la superstructure de Souville. Ils n’iront pas plus loin. Sur la Somme, l’offensive franco-britannique lancée le 1ᵉʳ juillet aspire désormais les réserves allemandes.

Le reflux

L’automne renverse la table. Nivelle, qui a remplacé Pétain à la tête de la IIᵉ armée, et son exécutant Charles Mangin préparent une contre-offensive minutieuse, appuyée par des pièces de 400 sur voie ferrée. Le 24 octobre, en quelques heures, les coloniaux marocains et l’infanterie française reprennent le fort de Douaumont, perdu huit mois plus tôt. Le 2 novembre, Vaux est réoccupé ; en décembre, l’attaque du 15 rend Louvemont, Bezonvaux et Vacherauville. Le 18 décembre 1916, le front est presque revenu à son tracé de février. Trois cents jours pour rien, sinon pour l’essentiel : la ligne a tenu.

Le prix est effroyable. On estime à quelque trois cent mille le nombre des morts et disparus des deux armées confondues, et à plusieurs centaines de milliers celui des blessés, gazés, mutilés. Verdun fut le tombeau des deux armées ; la France y perdit sa jeunesse, l’Allemagne y perdit sa certitude. Il faudra encore deux ans, et l’énergie du « Père la Victoire » Georges Clemenceau, pour que cette obstination trouve sa récompense.

Ce qu’il reste

Le champ de bataille n’a jamais été rendu à la charrue. Sur ces collines où la terre reste empoisonnée, la forêt a repris, mais le sol garde ses vagues d’entonnoirs, et neuf villages y sont morts sans renaître — Fleury, Douaumont, Bezonvaux, Cumières et les autres —, communes sans habitants que la République administre toujours. L’ossuaire de Douaumont, inauguré en 1932, veille sur les restes mêlés de plus de cent trente mille inconnus des deux camps ; à côté, le Mémorial de Verdun raconte la bataille aux vivants. La tranchée des Baïonnettes, elle, appartient à la légende plus qu’à l’histoire : les fusils dressés hors du sol s’expliquent vraisemblablement par un ensevelissement postérieur au combat, non par des hommes enterrés debout à leur poste — mais la légende, née d’un besoin de sens, fait elle aussi partie de la mémoire.

Verdun a fini par dépasser la France. Le 22 septembre 1984, devant l’ossuaire, François Mitterrand et Helmut Kohl demeurèrent longuement main dans la main sous la pluie, sans un mot : image devenue le contre-champ exact de 1916. Du carnage de la Meuse, la nation a tiré une formule qui lui tient lieu de devise dans l’épreuve — Ils ne passeront pas — et une leçon que résume tout le siècle : c’est à Verdun, plus qu’ailleurs, que la Grande Guerre a cessé d’être une affaire de stratèges pour devenir celle de tout un peuple, comme elle l’avait été deux ans plus tôt sur la Marne.