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Histoire de France
Le général de Gaulle en 1964, par Auteur inconnu

Grand personnage

Charles de Gaulle

L'homme du 18 juin

Le général de Gaulle en 1964Auteur inconnu, 1964 — Domaine public

Le 18 juin 1940, un général de brigade presque inconnu parle à la France depuis Londres et refuse la défaite. Trente ans durant, Charles de Gaulle relèvera l'État, rendra Paris aux Français et donnera à la République ses institutions.

Londres, le 18 juin 1940, dans un studio de la BBC. Un officier français de quarante-neuf ans, arrivé de Bordeaux la veille dans un petit avion, s’installe devant un micro. Il n’a aucune troupe, aucun territoire, aucun mandat : il est général de brigade à titre temporaire depuis trois semaines et sous-secrétaire d’État d’un gouvernement qui vient de tomber. La veille, le maréchal Pétain a demandé l’armistice. Charles de Gaulle lit un texte de quelques minutes, que personne n’enregistrera et que peu de Français entendront ce soir-là. Il y dit que la guerre n’est pas finie, qu’elle est mondiale, et que rien n’est perdu. De cette parole sans force naîtra la France libre.

Le soldat des trois blessures

Il naît à Lille le 22 novembre 1890, dans une famille catholique et lettrée du Nord dont le père enseigne les lettres et l’histoire. Sorti de Saint-Cyr en 1912, il rejoint le 33ᵉ régiment d’infanterie d’Arras, que commande alors le colonel Pétain. La Grande Guerre le blesse trois fois : à Dinant en août 1914, en Champagne au printemps 1915, enfin devant Verdun, au village de Douaumont, le 2 mars 1916, où il est laissé pour mort puis fait prisonnier. Suivent trente-deux mois de captivité en Allemagne et cinq tentatives d’évasion, toutes manquées — sa haute taille le trahissait. Il en garde une frustration qui ne le quittera jamais : avoir manqué la victoire.

L’entre-deux-guerres fait de lui un officier d’état-major brillant et solitaire, qui écrit. Dans Vers l’armée de métier, publié en 1934, il réclame un corps cuirassé professionnel de près de cent mille hommes, capable de percer et d’exploiter — quand la doctrine officielle mise sur le front continu et la fortification. Le livre se vend mal en France ; il est lu ailleurs. En mai 1940, à la tête d’une 4ᵉ division cuirassée improvisée, il conduit à Montcornet, le 17 mai, l’une des rares contre-attaques françaises de la campagne, puis réduit en partie la tête de pont allemande d’Abbeville, du 28 au 30 mai. Trop tard, et trop peu. Le 5 juin, Paul Reynaud l’appelle au gouvernement.

« Quoi qu’il arrive »

Le texte du 18 juin ne promet rien qu’un devoir. Il s’achève par ces mots :

Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas.

— Appel du 18 juin 1940, prononcé sur les ondes de la BBC

En août, une affiche placardée dans Londres résume la position devant les Français qui s’y trouvent : « La France a perdu une bataille ! Mais la France n’a pas perdu la guerre ! » Un tribunal militaire de Vichy le condamne à mort par contumace le 2 août 1940. Il n’a d’abord que quelques milliers de volontaires, deux ou trois navires et l’appui réticent de Churchill. Tout est à bâtir : une administration, une armée, une légitimité.

Elle vient d’abord de l’Empire. Le Tchad, le Cameroun, le Congo se rallient à l’automne 1940 ; le 27 octobre, le manifeste de Brazzaville institue un Conseil de défense de l’Empire, embryon d’État. Elle vient ensuite du sang versé : à Bir Hakeim, en juin 1942, la brigade du général Koenig tient seize jours contre Rommel et rend aux Alliés le sentiment que la France se bat encore. Elle vient enfin de la France elle-même. Envoyé en métropole par parachutage dans la nuit du 1ᵉʳ au 2 janvier 1942, Jean Moulin réunit mouvements, partis et syndicats : le Conseil national de la Résistance tient sa première séance à Paris le 27 mai 1943, rue du Four. Moulin est arrêté à Caluire le 21 juin suivant et meurt sous la torture. De Londres à Alger, où siège à partir de juin 1943 le Comité français de la Libération nationale, la France combattante est devenue un État.

Paris outragé, Paris libéré

Le 25 août 1944, la 2ᵉ division blindée de Leclerc entre dans Paris insurgé. De Gaulle gagne le ministère de la Guerre, puis l’Hôtel de Ville, où il prononce l’un des discours les plus célèbres de notre histoire :

Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière.

— Discours de l’Hôtel de Ville, 25 août 1944

Le Gouvernement provisoire de la République française, qu’il préside, a la tâche redoutable de relever un pays ruiné sans le laisser sombrer dans la guerre civile. En moins de deux ans, il rétablit l’autorité de l’État, fait juger les collaborateurs par des cours régulières, nationalise le charbon, l’électricité et les grandes banques — et signe deux textes qui changent la vie des Français : l’ordonnance du 21 avril 1944, qui accorde le droit de vote aux femmes, exercé pour la première fois en avril 1945, et les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 créant la Sécurité sociale. Puis, en désaccord avec le retour au régime des partis, il démissionne brusquement le 20 janvier 1946.

La traversée du désert

Il fonde en 1947 le Rassemblement du peuple français, mouvement de masse qui s’essouffle au début des années cinquante. Alors commence sa traversée du désert : la retraite à La Boisserie, sa maison de Colombey-les-Deux-Églises, les visiteurs rares, et l’écriture. Les trois volumes des Mémoires de guerre paraissent de 1954 à 1959. Leur première phrase — « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France » — est entrée dans la langue au même titre qu’un vers de Hugo.

Le fondateur

La crise algérienne du 13 mai 1958 le ramène au pouvoir : investi président du Conseil le 1ᵉʳ juin, il fait rédiger une Constitution que le pays approuve par référendum le 28 septembre par près de 80 % des suffrages exprimés. La Vᵉ République est proclamée le 4 octobre 1958 ; il en devient le premier président en janvier 1959. Onze années d’ouvrage suivent : le nouveau franc, mis en circulation le 1ᵉʳ janvier 1960, et le redressement de la monnaie ; la décolonisation conduite à son terme, avec l’indépendance de quatorze États africains en 1960 puis, après les accords d’Évian du 18 mars 1962 et un référendum, celle de l’Algérie le 3 juillet 1962 ; la réconciliation avec l’Allemagne, scellée par le traité de l’Élysée signé avec Konrad Adenauer le 22 janvier 1963 ; l’indépendance nationale enfin, avec la force de dissuasion née de l’essai du Sahara en février 1960 et le retrait de la France du commandement intégré de l’Alliance atlantique en 1966.

La crise de mai 1968 ébranle le régime ; il la surmonte en dissolvant l’Assemblée le 30 mai. Mais le 27 avril 1969, les Français repoussent son référendum sur la régionalisation et la réforme du Sénat. Il avait dit qu’il partirait : le 28 avril, à zéro heure dix, un communiqué de deux phrases tombe de Colombey — « Je cesse d’exercer mes fonctions de Président de la République. » Il ne reviendra pas.

Ce qu’il reste

Il meurt à La Boisserie le 9 novembre 1970, terrassé par une rupture d’anévrisme, à soixante-dix-neuf ans. Son testament, écrit dix-huit ans plus tôt, refusait tout honneur national : ni cérémonie d’État, ni discours, ni président ni ministre à son enterrement, seulement les compagnons de la Libération et les gens du village, et sur la dalle « Charles de Gaulle » avec deux dates. Le 12 novembre, tandis que Notre-Dame s’emplissait des grands de la terre, un corbillard modeste traversait Colombey. Annonçant sa mort à la télévision, Georges Pompidou avait dit : « Le général de Gaulle est mort. La France est veuve. »

Sur la colline de Colombey se dresse depuis 1972 une croix de Lorraine de granit haute de plus de quarante mètres — le signe adopté par la France libre dès 1940 pour l’opposer à la croix gammée, et venu des ducs de Lorraine comme de la patrie de Jeanne d’Arc. De lui datent les institutions sous lesquelles vivent encore les Français, la dissuasion, l’amitié allemande, et une idée tenace : que la France n’existe vraiment que lorsqu’elle refuse de subir. Au bout du long récit qui va de la Gaule à la Libération, il est le dernier de ceux qui, seuls contre l’évidence, ont eu raison contre elle.