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Histoire de France
La bataille d’Ivry, 14 mars 1590, par Charles Auguste de Steuben, gravé par Lechard

Grande bataille

Ivry

Victoire royale décisive

La bataille d’Ivry, 14 mars 1590Charles Auguste de Steuben, gravé par Lechard, XIXᵉ siècle — Domaine public

Le 14 mars 1590, dans une plaine de Normandie, Henri IV renverse en une heure l'armée de la Ligue et entre dans la légende derrière son panache blanc. Une victoire qui n'ouvre pas les portes de Paris, mais le long chemin de la réconciliation.

Au petit matin du 14 mars 1590, dans la plaine rase qui s’étend entre Nonancourt et Ivry, un homme de trente-six ans passe au pas devant ses escadrons. Il porte le titre de roi de France depuis sept mois et n’en possède presque rien : ni Paris, ni Reims, ni le trésor de ses pères, ni la moitié de ses villes. Il a une armée deux fois moins nombreuse que celle qui lui fait face, quelques pièces d’artillerie bien servies, et sur son casque un bouquet de plumes blanches que tous ses cavaliers peuvent voir de loin. En face, les lanciers wallons et espagnols de la Ligue achèvent de se ranger. Avant midi, Henri de Bourbon saura s’il est roi autrement que par le nom.

Un roi sans royaume

Le 1ᵉʳ août 1589, devant Paris révolté, le moine Jacques Clément a frappé Henri III d’un coup de couteau ; le roi mourant, dernier des Valois, a reconnu pour successeur son cousin Henri de Navarre. La loi salique est claire, mais la France ne l’entend pas : la Ligue catholique refuse un souverain protestant, proclame roi sous le nom de Charles X le vieux cardinal de Bourbon, et reçoit l’or et les soldats de Philippe II d’Espagne. Paris, Rouen, Toulouse, Orléans, Amiens ferment leurs portes. Le royaume est coupé en deux, et le roi légitime doit conquérir son héritage province par province.

Il commence par vaincre. En septembre 1589, avec une poignée d’hommes retranchés dans les défilés d’Arques, près de Dieppe, il tient tête au duc de Mayenne et le contraint à la retraite ; en novembre, il pousse une audacieuse attaque jusque dans les faubourgs de Paris. L’hiver venu, il travaille la Normandie, dont les ports le relient à l’Angleterre d’Élisabeth. En mars 1590, il assiège Dreux lorsqu’on lui annonce que Mayenne s’avance, renforcé de lanciers wallons et espagnols envoyés des Pays-Bas. Le roi lève aussitôt le siège : c’est la bataille rangée qu’il cherche depuis un an.

Deux armées dans la plaine de Saint-André

Le terrain choisi est une vaste plaine découverte, au nord d’Ivry, où rien ne gêne le mouvement des chevaux : le lieu rêvé pour une affaire de cavalerie. Les chiffres varient selon les sources, mais l’ordre de grandeur ne fait pas de doute : environ onze mille hommes du côté royal, dont près de trois mille cavaliers, contre seize à vingt mille ligueurs, mieux pourvus en cavalerie lourde et en infanterie étrangère — lansquenets allemands, Suisses, Wallons, Espagnols.

Henri IV range son armée en lignes minces, alternant escadrons de cavalerie et manches d’arquebusiers, pour que le feu soutienne le choc. Le maréchal de Biron commande la réserve, le duc de Montpensier et le maréchal d’Aumont les ailes ; le roi se place au centre, à la tête de son propre escadron, comme un simple capitaine. En face, Mayenne confie sa cavalerie de choc aux lanciers du comte d’Egmont, la meilleure troupe montée d’Europe, et compte sur leur masse pour emporter la décision d’un seul élan.

« Ralliez-vous à mon panache blanc »

Avant l’engagement, le roi met pied à terre et prie devant ses troupes, puis remonte en selle et parle. Aucun des témoins ne rapporte exactement les mêmes mots, et la phrase qui a traversé les siècles doit sa forme définitive aux écrivains du siècle suivant — Hardouin de Péréfixe d’abord, Voltaire ensuite. Mais tous s’accordent sur l’essentiel : faute d’uniformes, dans la fumée et la poussière d’une mêlée de cavalerie, le roi offre son propre casque comme point de ralliement.

Mes compagnons, si les cornettes vous manquent, ne perdez point de vue mon panache blanc : vous le trouverez toujours au chemin de l’honneur et de la victoire.

— Harangue d’Henri IV avant la charge, dans la forme que lui donne Hardouin de Péréfixe, Histoire du roy Henry le Grand (1661)

Ce n’est pas une figure de style : c’est un ordre tactique, et c’est un engagement. Le point de ralliement de l’armée sera l’endroit précis où le roi se battra. Il n’y a pas d’autre manière, pour un souverain contesté, de faire d’une troupe hétéroclite de huguenots béarnais et de catholiques royalistes une seule armée.

Une heure qui décide d’un règne

La journée s’ouvre par un duel d’artillerie où les canonniers royaux, mieux placés, font des ravages dans les escadrons ligueurs immobiles. Puis les lanciers d’Egmont s’ébranlent. Le choc est terrible ; la ligne royale plie, ondule, et pendant quelques minutes on perd le roi de vue. C’est le moment que choisit Henri IV pour lancer sa contre-charge, au plus épais, ses cavaliers déchargeant leurs pistolets à bout portant avant de mettre l’épée à la main. Le panache blanc reparaît en avant de la mêlée ; l’armée royale se rue à sa suite. Egmont tombe, tué dans la charge. La cavalerie de la Ligue, désorganisée, se rompt et s’enfuit vers l’Eure ; Mayenne, entraîné dans la déroute, ne s’arrêtera qu’à Mantes. Tout s’est joué en une heure, deux au plus.

Reste l’infanterie étrangère, abandonnée en pleine plaine. Les Suisses de Mayenne posent les armes et obtiennent capitulation ; on les épargne. Les lansquenets allemands, que l’on tient pour les artisans de bien des ruines, sont taillés en pièces. Et c’est alors que le roi, lancé au milieu des fuyards, aurait crié à ses cavaliers l’ordre qui vaut tout un programme de règne — « Sauvez les Français ! » —, cri rapporté par la tradition plus que solidement attesté, mais parfaitement conforme à sa politique constante : les vaincus d’Ivry ne sont pas des ennemis, ce sont des sujets. Les pertes ligueuses se comptent par milliers ; celles du roi, par centaines.

Le chemin de Paris

Une victoire ne fait pas un royaume. Henri IV enlève Mantes, Vernon, verrouille la Seine, puis vient mettre le siège devant Paris au mois de mai. La capitale, qui compte alors quelque deux cent mille âmes, résiste quatre mois derrière ses murs, poussée par les prédicateurs de la Ligue ; la famine y fait des dizaines de milliers de morts, et l’on y moud des ossements pour en tirer du pain. Le roi laisse passer les convois de vivres et les femmes qui sortent de la ville : il ne veut pas d’une capitale morte. En septembre, Alexandre Farnèse, duc de Parme, descend des Pays-Bas avec l’armée d’Espagne et contraint le roi à lever le siège.

Il faudra donc encore quatre ans. Quatre ans de sièges, de trêves, de patience, jusqu’à l’abjuration de Saint-Denis, le 25 juillet 1593, au sacre de Chartres, le 27 février 1594 — Reims étant aux mains de la Ligue —, puis à l’entrée dans Paris le 22 mars 1594, qui se fait presque sans une goutte de sang. La garnison espagnole quitte la ville sous les yeux du roi. Le règne s’achèvera sur l’édit de Nantes, en 1598, qui referme enfin les guerres de Religion et ouvre le siècle des Bourbons. Ivry n’a pas donné Paris à Henri IV ; Ivry a rendu la chose possible en détruisant l’unique armée capable de lui interdire le royaume.

Ce qu’il reste

Le village a pris le nom de la journée : on dit Ivry-la-Bataille. Sur la plaine, un obélisque dressé au début du XIXᵉ siècle marque l’endroit où l’on croit que le roi chargea. Mais le vrai monument est une expression entrée dans la langue française : suivre le panache blanc, c’est marcher derrière celui qui prend pour lui le poste le plus exposé. Peu de mots ont mieux résumé une idée du commandement — et l’on a pu observer que la phrase la plus célèbre d’Henri IV lui a peut-être été prêtée, sans que cela retire rien à la vérité du geste qu’elle décrit.

Ivry vaut surtout par ce qui suit la victoire. Un vainqueur ordinaire eût exploité sa chance jusqu’au massacre ; celui-là fait épargner les Suisses, ravitailler Paris affamé, et finit par acheter la paix du royaume au prix de sa propre foi. La France de la fin du XVIᵉ siècle sortait de trente ans de guerre civile, exsangue et coupée en deux ; c’est de ce roi vainqueur et clément que sortira l’ordre du Grand Siècle, et c’est à Chartres, faute de Reims, que la vieille liturgie du sacre est venue certifier ce que la plaine de Saint-André avait déjà décidé.