
Grand thème
Le sacre des rois de France
Reims, la sainte ampoule et le plus ancien rituel royal d'Occident
Charles X, roi de FranceFrançois Gérard, s. d. — Domaine public
Pendant mille ans, la France a fait ses rois à Reims, par une onction que nul autre souverain d'Europe ne recevait. Le sacre ne couronnait pas seulement un homme : il faisait de lui un être à part, presque un prêtre, et un guérisseur.
Le 17 juillet 1429, dès l’aube, Reims regarde passer une procession que la ville n’espérait plus voir. Quatre barons, en armes et à cheval, escortent depuis l’abbaye Saint-Remi un abbé qui porte, suspendue à son cou, une petite fiole de verre. Derrière eux entre dans la cathédrale un dauphin de vingt-six ans que l’Angleterre appelle « soi-disant roi », et près de l’autel se tient une fille de dix-sept ans, en armure, l’étendard à la main. Quelques heures plus tard, quand l’archevêque aura versé sur la tête de Charles VII quelques gouttes d’un chrême que l’on dit venu du ciel, la guerre de Cent Ans aura changé de sens. C’est là tout le mystère français : il ne suffisait pas d’hériter d’un royaume, il fallait être oint.
L’huile des rois
L’idée vient de la Bible : Samuel verse l’huile sur la tête de Saül, puis sur celle de David, et le roi d’Israël devient christus, l’oint du Seigneur. Les Francs s’en souviennent quand, en 751, ils déposent le dernier Mérovingien et élèvent Pépin le Bref à Soissons ; des sources un peu postérieures rapportent qu’il y reçut l’onction, peut-être des mains de saint Boniface. Le fait est certain, en revanche, pour la seconde cérémonie : le 28 juillet 754, à Saint-Denis, le pape Étienne II oint de sa main Pépin, sa femme et ses deux fils, dont un enfant nommé Charles — le futur Charlemagne. Aucun roi d’Occident n’avait encore été fait ainsi. En quelques gouttes d’huile, une dynastie sans droit du sang recevait un droit divin, et les Carolingiens fondaient pour mille ans la manière française de faire un roi.
Restait à donner à ce geste un lieu et une origine. Reims les avait tous les deux : c’est là que Clovis s’était fait baptiser par saint Remi, vers 496, et que le premier roi chrétien des Francs était sorti des fonts en soldat du Christ.
La colombe de Reims
Vers 878, un successeur de Remi sur le siège de Reims, l’archevêque Hincmar, écrit la vie du saint évêque. Il y raconte que le jour du baptême de Clovis, la foule était si dense que le clerc porteur du saint chrême ne put atteindre l’autel ; alors une colombe descendit, tenant au bec une ampoule remplie d’une huile envoyée du ciel. La sainte ampoule était née. Il faut le dire nettement : c’est une tradition, non un fait, et elle apparaît près de quatre siècles après la scène qu’elle décrit. Mais aucune légende n’a servi plus efficacement une couronne. Le roi de France ne serait pas oint d’un chrême consacré comme les autres : il le serait d’une huile miraculeuse, inépuisable, unique au monde. De là naîtra le titre de roi très chrétien, et l’orgueil très ancien de la fille aînée de l’Église.
Reims devint ainsi la cathédrale des sacres. Le privilège de l’archevêque fut confirmé par le pape Urbain II en 1089, et de Louis le Pieux, sacré dans la ville en 816, à Charles X en 1825, le compte traditionnel donne trente-trois rois oints sous ses voûtes. Les exceptions sont rares, et c’est leur rareté qui fait la règle : Hugues Capet fut sacré à Noyon en 987, Louis VI à Orléans le 3 août 1108, et Henri IV, Reims tenant alors pour la Ligue, dut se faire sacrer à Chartres le 27 février 1594, avec le chrême d’une autre ampoule, celle de Marmoutier. On pouvait déplacer le lieu ; on ne pouvait pas se passer du rite.
Le matin du sacre
Qu’on imagine la scène, telle que l’ordonnent les vieux ordines. Le roi a passé la veille en prières au palais du Tau, contre la cathédrale. Au matin, deux évêques viennent frapper à sa porte, et le chantre demande par trois fois qu’on leur livre le roi que Dieu a donné aux Francs. On le conduit à l’autel. Il jure d’abord ses serments : maintenir la paix de l’Église et le peuple chrétien, empêcher les rapines et les iniquités, faire régner dans tous ses jugements l’équité et la miséricorde.
Alors paraissent les regalia, montés de l’abbaye de Saint-Denis où ils dorment entre deux règnes : la couronne dite de Charlemagne, l’épée Joyeuse que la légende donne pour celle de l’empereur, le sceptre fleurdelisé, la main de justice d’ivoire, les éperons d’or, le manteau semé de lys. L’abbé de Saint-Remi apporte la sainte ampoule sous un dais ; l’archevêque en tire une parcelle avec une aiguille d’or, la mêle au saint chrême, et procède aux onctions — sur la tête, la poitrine, entre les épaules, aux épaules, aux plis des bras et aux mains. C’est le moment décisif. Cette huile fait du roi plus qu’un laïc : les clercs du Moyen Âge le disent personne mixte, presque « évêque du dehors ». Il communiera sous les deux espèces, privilège que l’Église ne concédait alors qu’aux prêtres.
Vient l’investiture : gants, anneau, sceptre, main de justice, puis la couronne que les douze pairs de France soutiennent ensemble de la main — six laïcs, ducs de Bourgogne, de Normandie et d’Aquitaine, comtes de Flandre, de Champagne et de Toulouse ; six ecclésiastiques, l’archevêque-duc de Reims, les évêques-ducs de Laon et de Langres, les évêques-comtes de Beauvais, de Châlons et de Noyon. Le roi est conduit au trône dressé dans le jubé. L’archevêque crie : Vivat rex in aeternum — que le roi vive à jamais. La foule répond « Noël ! », les trompettes sonnent, on lâche les oiseaux dans la nef, et le Te Deum monte sous les voûtes les plus hautes du royaume.
Ce jour-là, en 1429, une paysanne de Domrémy pleura près du trône. Jeanne d’Arc avait fait tenir son étendard dans le chœur, et l’on rapporta d’elle un mot que les témoins du procès en nullité redirent longtemps après :
Il avait été à la peine, c’était bien raison qu’il fût à l’honneur.
— Propos de Jeanne d’Arc sur son étendard, rapportés au procès en nullité (1456)
Le roi te touche
Le sacre ne s’achevait pas à la cathédrale. Dans les jours qui suivaient, le nouveau roi gagnait l’abbaye Saint-Remi, puis la salle où l’on avait rassemblé les malades des écrouelles — ces adénites tuberculeuses qui gonflaient le cou et guérissaient parfois d’elles-mêmes. Le roi passait, touchait chaque visage, et prononçait la formule : « Le roi te touche, Dieu te guérit. » Ils venaient de tout le royaume et souvent d’au-delà : plusieurs centaines, et jusqu’à plus de deux mille au sacre de Louis XVI, en 1775. Les rois d’Angleterre avaient prétendu au même pouvoir ; ils y renoncèrent. En France, le geste dura jusqu’au bout, la formule s’infléchissant avec le temps en une prière plus prudente : « Dieu te guérisse. »
L’ampoule brisée
Le 7 octobre 1793, sur la place Royale de Reims, le conventionnel Philippe Rühl fit briser publiquement la sainte ampoule au pied de la statue déboulonnée de Louis XV. Le geste était juste dans sa logique : c’était mille ans de légitimité que l’on cassait sur une pierre. Des témoins recueillirent pourtant des parcelles du verre et de la matière séchée ; l’une d’elles, authentifiée sous la Restauration, servit une dernière fois.
Car il y eut un dernier sacre. Napoléon, en 1804, s’était couronné lui-même à Notre-Dame de Paris, devant un pape qu’il avait fait venir : tout, dans cette cérémonie, disait qu’elle ne devait rien à Reims. Louis XVIII ne se fit pas sacrer. Charles X le voulut : le 29 mai 1825, il reçut l’onction dans la cathédrale de Reims, avec les fastes d’autrefois, puis alla toucher une centaine de malades à l’hôpital Saint-Marcoul. La France de 1825 n’y crut plus guère ; cinq ans plus tard, le dernier roi sacré de France prenait le chemin de l’exil.
Ce qu’il reste
Reims resta la cathédrale de la nation, et la nation le vérifia dans le feu. Le 19 septembre 1914, les obus allemands incendièrent les échafaudages de la façade ; le plomb fondu coula par les gargouilles, et l’ange au sourire du portail nord tomba en morceaux sur le parvis. L’émotion fut universelle. La tête de l’ange, patiemment recollée, fut remise en place le 13 février 1926, et l’on en fit le visage même de la France blessée qui sourit encore.
C’est dans cette cathédrale relevée que, le 8 juillet 1962, le général de Gaulle et le chancelier Adenauer assistèrent ensemble à une messe : la réconciliation franco-allemande fut scellée à l’endroit exact où l’on faisait les rois de France. La République n’oint plus personne, mais elle a gardé l’idée qui se cachait sous l’huile : que le pouvoir n’est pas une propriété, qu’il est reçu, qu’il oblige, et qu’il se prête un jour, devant un peuple assemblé, à des serments que l’on n’a pas le droit de trahir.