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Histoire de France
Portrait d’Henri IV, par Frans Pourbus le Jeune

Grand personnage

Henri IV

Le bon roi

Portrait d’Henri IVFrans Pourbus le Jeune, 1610 — Domaine public

Protestant devenu catholique, roi sans royaume qui dut conquérir sa propre capitale, il rendit à la France la paix, l'ordre et le pain. Assassiné rue de la Ferronnerie en 1610, Henri IV demeure le souverain que les Français ont le plus pleuré.

Le 14 mars 1590, dans la plaine d’Ivry, entre l’Eure et la Seine, un roi de trente-six ans passe au petit matin devant ses escadrons. Il n’a ni capitale, ni trésor, ni obéissance : Paris lui est fermé, la Ligue le dit hérétique, le roi d’Espagne paie ses ennemis, et l’armée qui lui fait face est la plus nombreuse. Il porte au casque un panache de plumes blanches. « Ralliez-vous à mon panache blanc », aurait-il lancé aux siens — le mot est rapporté par les mémorialistes du temps, dans des versions qui varient, et la formule que l’on récite aujourd’hui doit beaucoup à leurs embellissements. Deux heures plus tard, l’armée de la Ligue est rompue. Il faudra pourtant quatre années encore à Henri de Bourbon pour entrer dans sa propre capitale, et une vie entière pour relever le royaume.

L’enfant de Pau

Il naît le 13 décembre 1553 au château de Pau, fils d’Antoine de Bourbon, duc de Vendôme et premier prince du sang, et de Jeanne d’Albret, reine de Navarre. La tradition béarnaise veut que son grand-père Henri d’Albret ait frotté d’ail les lèvres du nouveau-né et lui ait fait toucher du jurançon, pour lui donner la vigueur du pays ; on montre encore à Pau la carapace de tortue qui aurait servi de berceau. Ce sont là des traditions, non des certitudes d’archives — mais elles disent de quelle terre il vient : un petit royaume pyrénéen et rude, où l’enfant court pieds nus.

Sa mère, convertie au calvinisme, l’élève dans la religion réformée. À la mort de Jeanne d’Albret, le 9 juin 1572, il devient roi de Navarre et chef du parti protestant. Le 18 août suivant, on le marie à Paris, devant Notre-Dame, à Marguerite de Valois, sœur du roi Charles IX : ce mariage devait sceller la réconciliation des deux religions. Six jours plus tard, dans la nuit du 23 au 24 août 1572, la Saint-Barthélemy égorge les protestants venus à la noce. Henri échappe au massacre en abjurant sa foi. Il restera près de quatre ans à la cour, à demi prisonnier, avant de s’évader en février 1576 et de revenir aussitôt à la religion réformée.

Le roi sans royaume

Le 10 juin 1584, la mort de François d’Anjou, dernier frère d’Henri III, fait du roi de Navarre l’héritier légitime de la couronne de France. Un protestant appelé au trône très chrétien : la Ligue se soulève, s’allie à Philippe II d’Espagne, et Rome excommunie l’héritier. La guerre reprend, où il gagne Coutras en octobre 1587. Puis tout se précipite : Henri III fait assassiner le duc de Guise à Blois en décembre 1588, se jette dans les bras de son cousin de Navarre, et tombe à son tour sous le couteau du moine Jacques Clément. Il meurt le 2 août 1589 au camp de Saint-Cloud, ayant reconnu Henri comme son successeur.

Le nouveau roi n’a guère qu’un titre. Il lui faut prendre son royaume ville après ville. À Arques, près de Dieppe, en septembre 1589, il tient tête à des forces très supérieures ; à Ivry, le 14 mars 1590, il enfonce l’armée de Mayenne et ordonne d’épargner les Français vaincus. Il met le siège devant Paris au printemps suivant : la famine y tue par milliers, et le roi laisse passer des vivres pour les plus faibles, geste que ses contemporains ont retenu. L’armée espagnole de Farnèse le contraint pourtant à lever le siège.

De ces années date le plus célèbre de ses billets, celui qu’il écrit à son compagnon Crillon. La version populaire — « Pends-toi, brave Crillon, nous avons vaincu à Arques et tu n’y étais pas » — est une réécriture tardive ; le texte que donnent les recueils de sa correspondance est daté de 1597, devant Amiens, et sonne autrement :

Brave Crillon, pendez-vous de n’avoir été ici près de moi lundi dernier, à la plus belle occasion qui se soit jamais vue et qui peut-être se verra jamais.

— Lettre au camp devant Amiens, septembre 1597

Le saut de Saint-Denis

Il comprend que la couronne ne se prend pas seulement à la pointe de l’épée. Le 25 juillet 1593, dans la basilique de Saint-Denis, nécropole des rois, Henri IV abjure la religion réformée et entend la messe. La phrase « Paris vaut bien une messe » lui est universellement attribuée : elle n’apparaît sous sa plume dans aucun document, et les historiens la tiennent pour apocryphe. Reims étant aux mains de la Ligue, il se fait sacrer le 27 février 1594 dans la cathédrale de Chartres.

Le 22 mars 1594, à l’aube, les portes de Paris s’ouvrent. Il entre sans combat, laisse la garnison espagnole sortir librement, interdit toute représaille et proclame l’oubli du passé. C’est là son vrai génie : ne pas punir. Une à une, les villes ligueuses se rallient, souvent moyennant finances — il achètera son royaume plutôt que de le ruiner. Rome l’absout en septembre 1595. La paix de Vervins, en mai 1598, met fin à la guerre avec l’Espagne. Et le 13 avril 1598, à Nantes, il signe l’édit qui accorde aux réformés la liberté de conscience dans tout le royaume, un culte réglementé, l’égalité civile et des places de sûreté. Ce n’est pas la tolérance moderne : c’est une paix d’État, imposée aux deux camps par un roi qui les avait tous les deux servis.

Labourage et pâturage

Reste à relever un pays exsangue. Il en confie les finances à Maximilien de Béthune, futur duc de Sully, huguenot resté fidèle à sa foi, travailleur acharné et gestionnaire impitoyable. En quelques années, la dette recule et les arriérés d’impôts sont remis aux paysans. « Labourage et pâturage sont les deux mamelles dont la France est alimentée », écrira Sully dans ses Économies royales — devise de tout un règne.

On creuse le canal de Briare pour joindre la Loire à la Seine ; on plante des mûriers pour la soie ; on relève les routes et les ponts. À Paris, le roi bâtisseur achève le Pont-Neuf, ouvre la place Dauphine et dessine la place Royale, aujourd’hui place des Vosges — première place ordonnée de la capitale. Au loin, en 1608, Samuel de Champlain fonde Québec sur le Saint-Laurent et ouvre à la France un empire d’Amérique (voir les grandes explorations). C’est de cette prospérité retrouvée que naît le mot de la poule au pot, rapporté un demi-siècle plus tard par Hardouin de Péréfixe : mot peut-être controuvé, mais qui dit exactement ce que le peuple attendait de lui — et ce qu’il crut recevoir.

Rue de la Ferronnerie

Le 14 mai 1610, le carrosse royal remonte la rue de la Ferronnerie, étroite et encombrée d’attelages. Un homme monte sur la roue et frappe deux fois. François Ravaillac, catholique exalté, tue le roi que la Ligue avait vingt ans durant désigné comme l’ennemi de Dieu. Marie de Médicis venait d’être couronnée la veille ; le dauphin a huit ans.

Le deuil qui suit n’a pas d’équivalent dans l’histoire de la monarchie. On pleure dans les campagnes un roi que l’on n’avait jamais vu. Ce chagrin ne s’éteindra pas : deux siècles plus tard, quand la Révolution eut abattu les statues royales, ce fut celle d’Henri IV, sur le terre-plein du Pont-Neuf, que l’on rétablit la première, en 1818.

Ce qu’il reste

Il reste un visage — le nez bourbon, la barbe grise, le rire — et une réputation que rien n’a entamée : le Vert-Galant, le roi qui parlait béarnais à ses soldats et sut pardonner à ceux qui l’avaient combattu. La chanson Vive Henri IV, née bien après lui, l’a fixé dans la mémoire familière des Français, et le square du Vert-Galant, à la pointe de l’île de la Cité, porte encore son surnom.

Il reste surtout une leçon politique. Sorti des guerres de Religion qui avaient déchiré la France quarante ans durant, Henri IV a montré qu’un royaume se répare par la clémence autant que par les armes, et que l’État peut tenir au-dessus des croyances de ceux qui l’habitent. Le Grand Siècle est né de sa main : c’est sur les finances de Sully, sur la paix de Vervins et sur l’édit de Nantes que s’élèveront Richelieu, puis Louis XIV. De tous les rois de France, il est le seul que l’on appelle encore, sans y penser, le bon roi Henri.