Aller au contenu
Histoire de France
Le massacre de la Saint-Barthélemy, par François Dubois

Époque · 1559 – 1598

Les guerres de Religion

Quarante ans de guerres civiles, de Wassy à l'édit de Nantes — la plus rude épreuve de l'ancienne France

Le massacre de la Saint-BarthélemyFrançois Dubois, vers 1572-1584 — Domaine public

Huit guerres en quarante ans, un royaume déchiré entre deux fois, la nuit sanglante de la Saint-Barthélemy — puis un roi converti qui rend la paix aux consciences par l'édit de Nantes. De la mort d'Henri II au triomphe d'Henri IV, la plus rude épreuve de l'ancienne France.

Le 30 juin 1559, rue Saint-Antoine, Paris est en fête. Un tournoi célèbre la paix du Cateau-Cambrésis ; le roi Henri II veut courir une dernière lance contre Gabriel de Montgomery, capitaine de sa garde écossaise. Le bois se brise ; un éclat traverse la visière du casque doré et s’enfonce au-dessus de l’œil. Le 10 juillet, le roi meurt dans de grandes souffrances. La monarchie la plus puissante d’Europe passe aux mains d’un adolescent fragile, François II, puis d’un enfant, Charles IX, sous la régence de Catherine de Médicis. Dans ce royaume à la tête vacillante mûrit la question que nul ne pourra plus ajourner : celle de la foi.

Deux France face à face

Depuis un quart de siècle, la Réforme gagne la France. Un Picard de Noyon, Jean Calvin, réfugié à Genève, a donné au protestantisme français sa doctrine et sa langue avec l’Institution de la religion chrétienne, parue en latin en 1536 puis en français en 1541. De Genève partent pasteurs et libelles ; les églises réformées se comptent par centaines vers 1560 — plus d’un millier selon certaines estimations — et la Réforme conquiert une part de la haute noblesse : le prince de Condé, l’amiral Gaspard de Coligny, la maison de Bourbon-Navarre. Déjà, sous la Renaissance finissante, François Ier puis Henri II avaient sévi contre l’« hérésie » ; mais les bûchers ne suffisent plus. Le royaume compte désormais deux France, qui prient le même Dieu en se vouant l’une l’autre à l’enfer.

Catherine de Médicis, régente, tente d’abord la concorde. Son chancelier Michel de L’Hospital prêche l’apaisement aux états généraux d’Orléans :

Ôtons ces mots diaboliques, noms de partis, factions et séditions : luthériens, huguenots, papistes ; ne changeons le nom de chrétien.

— Michel de L’Hospital, discours aux états généraux d’Orléans, 13 décembre 1560

Le colloque de Poissy, en 1561, puis l’édit de janvier 1562, qui accorde aux réformés un culte limité hors des villes closes, ne contentent personne : trop pour les uns, trop peu pour les autres. Il ne manque qu’une étincelle.

Wassy, l’engrenage

Le 1er mars 1562, à Wassy, en Champagne, le duc François de Guise, passant avec sa troupe, trouve des huguenots assemblés pour le prêche dans une grange. Des pierres volent, les gens d’armes chargent : une cinquantaine de morts selon les récits du temps. Wassy met le feu au royaume : la première guerre éclate. Il y en aura huit en trente-six ans, coupées d’édits de pacification aussitôt violés. Dreux, Jarnac et Moncontour scandent ces années de fer ; les chefs tombent — Guise assassiné devant Orléans en 1563, Condé abattu à Jarnac en 1569 — et le royaume s’accoutume aux villes pillées, aux églises dévastées, aux prêches massacrés. La paix de Saint-Germain, en 1570, semble enfin tenir. Pour la sceller, on marie la sœur du roi, Marguerite de Valois, à un prince protestant, Henri de Navarre. Toute la noblesse huguenote monte à Paris pour les noces, célébrées le 18 août 1572, dans une ville ardemment catholique, surpeuplée, chauffée à blanc par ses prédicateurs.

La nuit de la Saint-Barthélemy

Le 22 août 1572, un tireur embusqué blesse l’amiral de Coligny d’un coup d’arquebuse. L’attentat manqué affole une cour qui redoute la vengeance armée des huguenots : dans la nuit du 23 au 24 août, veille de la Saint-Barthélemy, le conseil réuni autour de Charles IX décide la mort des chefs protestants. Vers l’aube sonne le tocsin de Saint-Germain-l’Auxerrois, paroisse du Louvre. Coligny est tué dans son logis, son corps jeté par la fenêtre. Alors la tuerie échappe à ceux qui l’ont ordonnée : milice bourgeoise et foule se ruent sur les maisons huguenotes, tuent hommes, femmes et enfants, pillent et jettent les corps à la Seine, trois jours durant, malgré les ordres tardifs de cesser. Les historiens estiment à environ trois mille le nombre des victimes parisiennes ; l’onde gagne la province — Orléans, Lyon, Rouen, Bordeaux, Toulouse — et porte le bilan à environ dix mille morts, selon les estimations. Rien, ni la peur d’un complot ni les fureurs du temps, n’excuse ce crime, qui épouvanta une partie de l’Europe. Le 26 août, Charles IX en assume la responsabilité devant le parlement. Henri de Navarre, épargné, ne sauve sa vie qu’en abjurant, et demeure captif de la cour. Loin d’anéantir le protestantisme, le massacre l’enracine dans ses bastions du Midi et de l’Ouest — et la guerre reprend.

La guerre des trois Henri

Charles IX meurt en 1574, hanté, disent des récits du temps, par la Saint-Barthélemy. Son frère Henri III hérite d’un royaume ingouvernable. En 1584, la mort du dernier frère du roi fait d’Henri de Navarre, revenu à la foi réformée, l’héritier légitime du trône : perspective insupportable aux catholiques zélés. La Ligue, reformée sous le duc Henri de Guise et alliée à l’Espagne, dresse Paris contre son propre roi : le 12 mai 1588, journée des Barricades, Henri III doit fuir sa capitale. Aux états généraux de Blois, le 23 décembre 1588, il fait poignarder le duc de Guise par ses gardes, les Quarante-Cinq ; le cardinal de Guise, frère du duc, est tué le lendemain. « Il est plus grand mort que vivant », aurait dit le roi devant le corps — mot rapporté par la tradition. Paris se soulève, la Sorbonne délie les sujets de leur fidélité : le roi se jette dans les bras de son cousin de Navarre. Les deux Henri assiègent Paris quand, le 1er août 1589, à Saint-Cloud, le moine dominicain Jacques Clément poignarde Henri III, qui meurt le lendemain après avoir reconnu Navarre pour successeur en le pressant de se faire catholique. La couronne échoit à un roi protestant que la moitié du royaume refuse.

Le panache blanc et la paix des consciences

Il faudra près de dix ans à Henri IV pour conquérir puis apaiser son royaume. Vainqueur à Arques en 1589, puis à Ivry le 14 mars 1590 — où, selon la tradition, il harangua ses cavaliers en leur montrant son panache blanc, « au chemin de l’honneur et de la victoire » —, il assiège Paris sans le réduire, et comprend que la force seule ne rendra pas la France à son roi. Le 25 juillet 1593, dans la basilique de Saint-Denis, il abjure solennellement le protestantisme. Le mot fameux « Paris vaut bien une messe », sans doute apocryphe car attesté seulement sous des plumes plus tardives, résume pourtant le choix d’un roi qui place le royaume au-dessus des partis. Sacré à Chartres le 27 février 1594 — Reims est aux mains de la Ligue —, il entre dans Paris le 22 mars 1594 presque sans coup férir, et pardonne : nulle proscription, nulle vengeance. Restait à chasser l’Espagnol, protecteur de la Ligue : la paix de Vervins, le 2 mai 1598, clôt la guerre étrangère. Peu auparavant, le 13 avril 1598, le roi a signé à Nantes l’édit qui porte ce nom : liberté de conscience dans tout le royaume, liberté de culte dans des lieux déterminés, accès des réformés à toutes les charges, chambres de justice mi-parties, et des places de sûreté, telles La Rochelle et Montauban. Ni les zélés d’un bord ni de l’autre n’en furent satisfaits : marque des grands compromis. Un État posait, presque le premier en Europe, que l’unité du royaume n’exigeait plus l’unité de la foi. On a nommé cela la paix des consciences ; ce fut d’abord une victoire de l’État sur les factions.

Ce qu’il reste

De ces quarante années, la France a retenu la plus grave de ses leçons : qu’il n’est point de pire malheur que la guerre civile, et que le royaume périt quand l’État cesse d’être au-dessus des partis. Les « politiques », ces modérés qui placèrent le salut commun au-dessus du triomphe d’une cause, ont préparé l’idée moderne de l’État souverain, que le Grand Siècle portera à son sommet. L’édit de Nantes vécut près d’un siècle, jusqu’à sa révocation en 1685 ; la mémoire de ces guerres demeure double — les bûchers et la Saint-Barthélemy, mais aussi un roi de Navarre devenu le plus aimé des rois de France. Les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, soldat huguenot, gardent la plainte de cette France « mère affligée » ; l’édit de 1598 garde la preuve qu’après le pire, la concorde est possible, pourvu qu’un État juste s’en fasse le garant.