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Histoire de France
Combat de rue pendant les guerres de Vendée, par Jules Benoit-Lévy

Grand thème

Les guerres de Vendée

1793-1796 : la tragédie vendéenne, mémoire d'un peuple

Combat de rue pendant les guerres de VendéeJules Benoit-Lévy, début du XXᵉ siècle — Domaine public

Au printemps de 1793, le bocage se lève contre la Révolution. Trois ans de guerre civile, de victoires paysannes et de massacres, dont la France débat encore : ce qui s'est passé, ce que disent les chiffres, ce que se disputent les historiens.

Le 12 mars 1793, sur la place de Saint-Florent-le-Vieil, au bord de la Loire, les garçons des Mauges sont convoqués pour le tirage au sort. Ils sont venus, mais ils ne tireront pas. La garde nationale fait feu ; la foule reflue, revient, s’empare d’une pièce de canon. En trois jours, la même scène se répète de Machecoul aux Herbiers, de Cholet à Chantonnay : un pays de haies, de chemins creux et de clochers vient de dire non. Nul n’imagine alors que cette émeute de paysans va devenir la plus longue et la plus meurtrière des guerres civiles françaises.

Le feu prend au bocage

La cause immédiate tient en une ligne : le décret du 24 février 1793 lève trois cent mille hommes pour les frontières menacées. Mais la mèche courait depuis longtemps. La constitution civile du clergé, votée en juillet 1790, avait exigé des prêtres un serment que la majorité d’entre eux, dans l’Ouest, refusa ; on avait chassé les curés que le pays aimait, on les avait traqués, déportés, remplacés par des « jureurs » qu’il ne reconnaissait pas. L’exécution de Louis XVI, le 21 janvier 1793, avait consommé la rupture. Que la Révolution, après avoir pris les prêtres, vienne prendre les fils : c’en était trop.

L’insurrection est immédiate et brutale. À Machecoul, à partir du 11 mars, plusieurs centaines de patriotes et de fonctionnaires sont massacrés — la guerre civile commence par là, et le récit le doit à la vérité. Le pays soulevé n’est pas le seul département de la Vendée : c’est ce que les contemporains appelleront la Vendée militaire, un quadrilatère d’environ huit cent mille âmes à cheval sur quatre départements, les Mauges angevines, le bocage vendéen, le pays de Retz, le Marais.

Un peuple qui va chercher ses chefs

Le trait le plus singulier de cette guerre est là : les paysans n’ont pas été soulevés par des chefs, ils sont allés les chercher. À Le Pin-en-Mauges, ils vont tirer de sa boutique Jacques Cathelineau, colporteur et voiturier, que sa piété fera surnommer le saint de l’Anjou. À Maulévrier, ils prennent le garde-chasse Jean-Nicolas Stofflet, ancien soldat. Puis ils frappent aux portes des gentilshommes restés sur leurs terres : Bonchamps, d’Elbée, Lescure, et ce Henri de La Rochejaquelein qui n’a pas vingt et un ans et à qui la tradition prête ces mots devant ses paysans de Saint-Aubin :

Si j’avance, suivez-moi ! Si je recule, tuez-moi ! Si je meurs, vengez-moi !

— Mots attribués à Henri de La Rochejaquelein, avril 1793, rapportés par la tradition et par les Mémoires de sa veuve

Dans le Marais breton et le pays de Retz, un ancien officier de marine, François-Athanase Charette de La Contrie, lève sa propre armée et gardera jusqu’au bout son indépendance. L’ensemble se donne un nom qui dit tout de sa nature : l’Armée catholique et royale. Sur la poitrine, les hommes cousent un cœur rouge surmonté d’une croix.

Le printemps des victoires

L’été de 1793 est celui de la stupeur républicaine. Chemillé, Thouars, Fontenay-le-Comte le 25 mai, Saumur le 9 juin, Angers le 18 : les colonnes bleues sont bousculées les unes après les autres par une armée sans uniformes ni ravitaillement, qui connaît chaque haie, tire à couvert et charge en criant Rembarre !. Le 12 juin, à Saumur, les chefs élisent Cathelineau généralissime — un colporteur commande à des marquis.

Le 29 juin, l’assaut de Nantes échoue : la ville tient, et Cathelineau, blessé au faubourg Saint-Clément, meurt le 14 juillet à Saint-Florent-le-Vieil. C’est la limite de cette armée admirable et fragile. Elle est invincible chez elle et redoutable en embuscade — le 19 septembre encore, à Torfou, elle culbute l’armée de Mayence de Kléber. Mais elle n’a ni place forte, ni artillerie, ni administration ; et ses soldats, après la victoire, rentrent au village pour moissonner.

Cholet, et la grâce de Bonchamps

Le 17 octobre 1793, devant Cholet, quarante mille Vendéens affrontent l’armée de l’Ouest enfin regroupée. La bataille est perdue. Bonchamps et d’Elbée y sont blessés à mort. Le lendemain, à Saint-Florent-le-Vieil, où toute la population de la rive gauche s’est entassée pour passer la Loire, des milliers de prisonniers républicains sont enfermés dans l’église abbatiale, et l’armée vaincue veut les fusiller. Bonchamps agonisant fait porter son ordre : « Grâce aux prisonniers ! » Ils furent épargnés — plusieurs milliers d’hommes. Parmi eux se trouvait un sculpteur d’Angers, Pierre-Louis David. Trente ans plus tard, son fils, le grand David d’Angers, sculptera pour l’église de Saint-Florent le tombeau de Bonchamps : un homme nu, mourant, qui lève la main dans le geste du pardon. Le marbre est toujours là.

La virée de Galerne

Ce qui suit n’a pas de nom dans l’histoire militaire : ce n’est plus une campagne, c’est un exode. Plusieurs dizaines de milliers de personnes — les historiens avancent des chiffres allant de soixante mille à près de cent mille — passent la Loire dans la nuit du 18 octobre 1793, hommes en armes, femmes, vieillards, enfants, charrettes. Ils marchent vers le nord chercher un port où débarqueraient les secours anglais : c’est la virée de Galerne, du nom du vent du nord-ouest.

Granville, atteinte le 14 novembre, refuse de s’ouvrir. Il faut redescendre. Commence alors une errance de deux mois, sous la pluie, le typhus et la dysenterie. Le 12 et le 13 décembre, Le Mans est pris puis repris : dans les rues et sur les routes, la colonne est massacrée pendant deux jours — plusieurs milliers de morts, dont beaucoup de femmes et d’enfants ; les estimations vont de deux mille à plus de dix mille selon les auteurs. Le 23 décembre, à Savenay, les derniers sont acculés à la Loire et anéantis. C’est de là que date la lettre attribuée au général Westermann à la Convention — « Il n’y a plus de Vendée, citoyens républicains… » — dont il faut dire aussitôt que son authenticité est discutée : elle n’est connue que par une copie tardive, et plusieurs historiens la tiennent pour douteuse.

Les colonnes et les noyades

La Vendée militaire est écrasée ; sa destruction commence. À Nantes, le représentant en mission Jean-Baptiste Carrier, débordé par les prisons pleines et le typhus, fait noyer dans la Loire, de novembre 1793 à février 1794, des convois entiers de prêtres, de suspects et de paysans : les études sérieuses situent le nombre des victimes entre mille huit cents et quatre mille huit cents. Les contemporains rapportèrent aussi ces « mariages républicains » où l’on liait deux à deux les condamnés avant de les jeter à l’eau : l’allégation, reprise au procès de Carrier, reste débattue par les historiens. À Avrillé, près d’Angers, le champ des Martyrs conserve la mémoire d’environ deux mille fusillés.

Le 19 janvier 1794, le général Turreau signe l’instruction qui lance douze colonnes mobiles — les colonnes infernales — à travers le pays soumis :

Tous les brigands qui seront trouvés les armes à la main, ou convaincus de les avoir prises pour se révolter contre leur patrie, seront passés au fil de la baïonnette. […] Tous les villages, métairies, bois, genêts, généralement tout ce qui peut être brûlé, sera livré aux flammes.

— Instruction générale du général Turreau, 19 janvier 1794

Pendant quatre mois, on brûle les fermes, on tue sans distinction. Le 28 février 1794, aux Lucs-sur-Boulogne, une colonne massacre la population réfugiée : le mémorial local porte cinq cent soixante-quatre noms, dont plus de cent enfants, d’après la liste dressée peu après par le curé du lieu — un chiffre que certains historiens discutent. Il faut dire aussi, avec la même exactitude, que des généraux républicains protestèrent : Kléber, qui avait combattu les Vendéens sans faiblesse, condamna ces méthodes, comme d’autres officiers de l’armée de l’Ouest ; et que la Convention elle-même rappela Turreau en mai 1794, avant de le faire arrêter — il sera acquitté.

Le bilan et le mot

Combien de morts ? Les historiens situent le plus souvent la perte de la Vendée militaire entre cent cinquante mille et deux cent mille personnes, toutes causes et tous camps confondus, sur environ huit cent mille habitants : combats, épidémies, famine, massacres, et les pertes républicaines qui furent lourdes. Aucun chiffre n’est certain ; tous disent la même chose.

Sur le mot à donner à cela, la France débat depuis deux siècles, et le débat mérite d’être exposé sans tricherie. Dès l’hiver de 1794-1795, Gracchus Babeuf, révolutionnaire irréprochable, publie Du système de dépopulation et forge le terme de populicide pour désigner ce qu’il tient pour un projet d’extermination. En 1985, Reynald Secher soutient en Sorbonne une thèse publiée sous le titre Le Génocide franco-français : la Vendée-Vengé, préfacée par Pierre Chaunu et Jean Meyer : il fonde la qualification de génocide sur les décrets de la Convention des 1er août et 1er octobre 1793, qui ordonnent de détruire la Vendée, d’incendier ses bois et d’en évacuer les habitants.

En face, Jean-Clément Martin et la majorité des historiens universitaires refusent le mot, sans rien nier des faits : ils y voient une guerre civile atroce, doublée de massacres de masse et d’une politique de destruction, mais soulignent que les décrets visent des rebelles en armes et non un groupe humain comme tel, au sens de la convention des Nations unies de 1948 — et que les Vendéens ralliés étaient épargnés. Des propositions de loi tendant à faire reconnaître un génocide vendéen ont été déposées à l’Assemblée nationale, notamment en 2007 et en 2013 ; aucune n’a été adoptée. Le lecteur a ici les deux thèses et les mêmes faits : il jugera.

La paix, enfin

La guerre, pourtant, n’était pas finie. Les accords de La Jaunaye, le 17 février 1795, accordent aux insurgés la liberté du culte et l’exemption de conscription ; la reprise des armes suit l’échec du débarquement de Quiberon. Stofflet est fusillé à Angers le 25 février 1796 ; Charette, pris et conduit à Nantes, est fusillé place Viarme le 29 mars 1796 : il refusa le bandeau et commanda lui-même le feu. Le général Hoche achève alors une pacification d’un genre nouveau — colonnes légères, désarmement méthodique, clémence et respect des prêtres — qui réussit là où la terreur avait échoué. Le Concordat de 1801 fera le reste, en rendant à ce pays ce pour quoi il s’était levé : ses messes et ses curés. Au nord de la Loire, la chouannerie, guérilla distincte née dans le Maine et la Bretagne, s’éteindra plus lentement encore. À Sainte-Hélène, Napoléon aurait résumé la Vendée d’un mot rapporté par Las Cases : une « guerre de géants ».

Ce qu’il reste

Il reste un paysage. Les fermes rebâties, les calvaires aux carrefours, les chemins creux où l’on montre encore les caches à prêtres : la Vendée est un pays qui se souvient à voix basse. Il reste un mémorial, inauguré en 1993 aux Lucs-sur-Boulogne, où Alexandre Soljenitsyne vint prononcer un discours comparant les utopies révolutionnaires française et russe et le prix payé par les paysans ; un chemin de la Mémoire y grave les noms des villages détruits, et l’Historial de la Vendée, ouvert en 2006 à côté, raconte cette histoire aux écoliers. Il reste enfin ce cœur surmonté d’une croix, cousu sur les poitrines de 1793, devenu l’emblème d’un département.

Et il reste une leçon d’exactitude. Cette même terre a donné à la République Georges Clemenceau, né à Mouilleron-en-Pareds, le Père la Victoire : les deux visages sont vrais, et la Vendée n’appartient à personne. Ce qui s’est passé entre 1793 et 1796 n’a besoin ni d’être grossi ni d’être tu. Un peuple s’est levé pour son roi et pour sa foi ; la République naissante, assiégée, a répondu par le fer et le feu ; et cent cinquante mille à deux cent mille Français sont morts de la main d’autres Français. C’est assez pour que l’on s’en souvienne exactement.