Aller au contenu
Histoire de France
Rafale en patrouille, par Alexander Cook, U.S. Air Force

Chef-d’œuvre · Invention

Le Rafale

Rafale en patrouilleAlexander Cook, U.S. Air Force, 2021 — Domaine public

Parce qu'elle refusa de renoncer à ses spécifications, la France quitta le programme européen d'avion de combat et construisit seule le sien. Vingt ans plus tard, le Rafale de Dassault vole sous six pavillons étrangers et porte à lui seul la dissuasion aéroportée.

Istres, 4 juillet 1986. Un appareil gris sans marques d’unité s’aligne sur la piste : le Rafale A, démonstrateur technologique. Il vole ce jour-là pour prouver une thèse, et une seule — que la France est capable, seule, de concevoir l’avion de combat de sa génération. Quelques mois plus tôt, elle a quitté la table où l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et le Royaume-Uni préparaient un chasseur commun. Le pari est considérable : construire à quelques dizaines d’exemplaires ce que les autres construiront à des centaines.

Pourquoi la France est partie seule

Le désaccord de 1985 n’est pas une querelle d’orgueil, mais de cahier des charges. Les partenaires européens veulent d’abord un intercepteur destiné à décoller de bases terrestres. La France, elle, a trois exigences que les autres n’ont pas : l’appareil doit pouvoir opérer depuis un porte-avions, avec toutes les contraintes de masse et de structure que cela impose ; il doit emporter l’arme nucléaire ; et il doit remplacer à lui seul sept types d’avions différents en service dans ses armées.

À ces contraintes s’en ajoute une, plus lourde encore : la maîtrise d’œuvre. Aucun des partenaires n’accepte de la céder aux autres. Paris tire les conséquences et se retire. Le programme européen deviendra l’Eurofighter Typhoon ; le programme français deviendra le Rafale. Les deux appareils voleront, ce qui ne s’était jamais vu — deux chasseurs de même génération issus du même projet avorté.

L’omnirôle, une doctrine avant d’être une machine

Le mot que Dassault forge pour son avion n’est pas commercial, il est doctrinal. Jusque-là, une armée de l’air alignait des appareils spécialisés : intercepteurs, bombardiers, avions de reconnaissance, appareils de pénétration nucléaire. Le Rafale prétend faire tout cela avec une seule cellule, un seul entraînement, une seule chaîne logistique — et, mieux encore, changer de mission en vol.

C’est un choix de puissance moyenne : la France n’a pas les moyens d’entretenir plusieurs flottes spécialisées, elle mise donc sur la polyvalence. Techniquement, cela suppose une électronique capable de mener de front des tâches contradictoires. Le radar à antenne active de Thales, le système de guerre électronique Spectra qui détecte, identifie et brouille les menaces, la fusion des données de tous les capteurs en une image unique présentée au pilote : c’est là, plus que dans la cellule, que réside la valeur de l’appareil. Les moteurs M88 de Safran ferment la boucle — la France est l’un des rares pays au monde à savoir concevoir seule un réacteur de combat.

Le temps long, et l’épreuve du feu

Entre le démonstrateur de 1986 et l’entrée en service, il s’écoule dix-huit ans. La fin de la guerre froide, la contraction des budgets, les arbitrages successifs étirent le programme et en gonflent le coût unitaire — reproche constamment adressé au Rafale, et fondé.

L’appareil trouve sa justification à l’usage. Engagé en Afghanistan, en Libye en 2011, au Mali en 2013, au Levant ensuite, il enchaîne dans une même sortie des missions que d’autres flottes se partagent. Il assure la composante aéroportée de la dissuasion nucléaire, prolongeant la ligne stratégique ouverte par Charles de Gaulle au début de la Vᵉ République : disposer, en propre, des moyens de sa sécurité.

De l’invendable au succès d’exportation

Pendant quinze ans, le Rafale ne trouve aucun client. Il perd tous les concours auxquels il se présente, et l’on ironise à Paris sur cet avion que la France est seule à vouloir. La bascule intervient en 2015 : l’Égypte, puis le Qatar, puis l’Inde signent. Suivront la Grèce, la Croatie, les Émirats arabes unis — avec, en 2021, la plus importante commande d’appareils de combat français jamais enregistrée — puis l’Indonésie et la Serbie.

Le retournement tient à l’expérience acquise au combat, à la maturité de l’électronique, et à un argument moins technique : acheter français, c’est acheter un matériel dont l’emploi n’est soumis à l’autorisation d’aucune puissance tierce. La même logique d’autonomie qui avait fait Ariane fait vendre le Rafale.

Ce qu’il reste

Le Rafale a démontré qu’un pays de la taille de la France pouvait encore concevoir, seul et de bout en bout, l’un des systèmes techniques les plus complexes qui soient : cellule, moteur, radar, guerre électronique, armement. Ils ne sont que trois ou quatre au monde à en être capables.

Il maintient en activité une filière — Dassault, Safran, Thales et des centaines de sous-traitants — dont les compétences irriguent l’aéronautique civile. Et il pose la question de la suite : le successeur, cette fois, est étudié avec l’Allemagne et l’Espagne, et se heurte aux mêmes désaccords de maîtrise d’œuvre qui firent échouer 1985. L’histoire industrielle, comme le reste de l’histoire de France, avance rarement en ligne droite.