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Histoire de France
Cosette, par Émile Bayard

Chef-d’œuvre · Littérature

Les Misérables

CosetteÉmile Bayard, 1880-1890 — Domaine public

Un forçat libéré, un évêque, une enfant : en avril 1862, Victor Hugo lance depuis son exil de Guernesey le roman de tous les misérables. L'Europe se l'arrache, l'Église le condamne, le monde ne l'a plus lâché.

Le matin du 30 juin 1861, dans une auberge de Mont-Saint-Jean, à quelques centaines de pas de la plaine où l’Empire s’est défait, un exilé de cinquante-neuf ans pose sa plume. Il vient d’écrire la dernière ligne d’un livre commencé seize ans plus tôt, interrompu par une révolution, transporté d’un tiroir de Paris à un rocher de la Manche. Victor Hugo note l’heure et le lieu comme on dresse un procès-verbal : le manuscrit est fini là, sur le champ de Waterloo. Il ne le sait pas encore, mais il vient d’achever le roman le plus lu que la France ait donné au monde.

Trente ans dans un tiroir

L’affaire avait commencé bien avant. Dès 1845, Hugo, pair de France, travaille à un roman qu’il appelle Les Misères : l’histoire d’un forçat libéré qu’un évêque sauve et qu’un policier poursuit. Il écrit pendant trois ans, puis février 1848 balaie la monarchie de Juillet, et l’écrivain, happé par la politique, referme le cahier presque au milieu d’une phrase. Viennent l’Assemblée, le coup d’État du 2 décembre 1851, la fuite à Bruxelles, Jersey, enfin Guernesey et la maison de Hauteville House où il s’installe en 1855.

C’est là, face à la mer, qu’il rouvre le manuscrit en 1860. Il ne le corrige pas : il le dilate. Le récit d’un pauvre homme devient une somme sur le siècle, où entrent la bataille de Waterloo, les couvents, l’argot, les égouts de Paris et l’insurrection de 1832. Le titre lui-même change de nature : Les Misères désignait une condition, Les Misérables désigne des hommes. Tout le livre tient dans ce glissement.

Le bagne, l’évêque et l’enfant

Hugo n’invente pas ses enfers, il les a vus. En 1839, il visite le bagne de Toulon et regarde longuement les hommes enchaînés : le forçat 24601 sortira de cette journée-là. L’évêque de Digne qui donne ses chandeliers d’argent à un voleur a lui aussi existé sous un autre nom — Monseigneur de Miollis, évêque de Digne sous l’Empire, dont la charité envers un ancien galérien était restée célèbre dans la province. Hugo lui laisse presque son prénom : Charles-François-Bienvenu Myriel, que ses ouailles appellent Monseigneur Bienvenu.

Autour d’eux se lève un peuple entier. Fantine, l’ouvrière qui vend ses cheveux, ses dents, puis elle-même, et meurt sans revoir sa fille. Cosette, la petite servante de l’auberge, qui porte un seau plus lourd qu’elle dans la nuit d’hiver. Javert, la loi faite homme, incapable de concevoir qu’un homme puisse changer, et qui se tue le jour où il comprend que si. Les Thénardier, la bassesse en ménage. Et Gavroche, l’enfant de Paris, qui meurt sous les balles en ramassant des cartouches pour les autres et en chantant. Hugo a inventé peu de figures ; il en a fixé des dizaines.

Le roman-monde

Aucun roman français n’avait jamais osé pareille démesure. Cinq parties, des centaines de chapitres, et surtout ces digressions immenses que Hugo refuse absolument de retrancher quand son éditeur le supplie. Waterloo, d’abord : soixante pages de récit de bataille au beau milieu d’un roman d’assises, parce que le siècle tout entier est sorti de ce 18 juin 1815 et qu’un des personnages y est ramassé vivant parmi les morts. Puis le couvent du Petit-Picpus, où le fugitif trouve asile ; puis un traité de l’argot, cette langue des bas-fonds que l’écrivain écoute comme un philologue ; puis les égouts de Paris, ce « Léviathan » souterrain que Jean Valjean traverse un blessé sur le dos.

Au centre du livre, l’insurrection républicaine des 5 et 6 juin 1832, qui suit les funérailles du général Lamarque et s’achève dans le sang autour du cloître Saint-Merri. Hugo n’a rien inventé de ces journées : il s’était trouvé pris sous la fusillade dans le passage du Saumon. Trente ans plus tard, il en fait la barricade de la rue de la Chanvrerie, où meurent Éponine, Gavroche et Enjolras — et où un forçat sauve la vie d’un jeune homme qu’il n’a aucune raison d’aimer.

Avril 1862 : l’Europe entière

Le contrat signé en octobre 1861 avec le jeune éditeur bruxellois Albert Lacroix est resté légendaire dans l’histoire de la librairie : environ trois cent mille francs — le chiffre le plus souvent cité — pour huit années d’exploitation, somme sans équivalent pour un livre au XIXᵉ siècle, empruntée par l’éditeur à ses risques et périls. En regard, Lacroix organise ce qui ressemble au premier lancement mondial : la première partie, Fantine, paraît à Bruxelles le 3 avril 1862 et à Paris le lendemain ; les suivantes en mai, les dernières le 30 juin. Les traductions sortent presque en même temps à Londres, Leipzig, Madrid, Milan, Rotterdam, Varsovie, et jusqu’à Rio de Janeiro.

Le succès dépasse tout. Les témoignages d’époque décrivent la foule assiégeant les librairies parisiennes dès l’aube, les exemplaires enlevés en quelques heures, les ouvriers se cotisant pour acheter un volume qu’on se lira à voix haute le soir. Une anecdote célèbre veut que Hugo, impatient depuis Guernesey, ait télégraphié à son éditeur un simple « ? » auquel celui-ci aurait répondu « ! » : la correspondance n’est attestée par aucun document et relève très probablement de la légende — mais elle dit assez ce que fut ce printemps-là.

Un livre à l’Index

La critique, elle, se déchire. Lamartine consacre à son vieux compagnon de gloire une étude intitulée Considérations sur un chef-d’œuvre, ou le danger du génie : il admire et s’effraie. Barbey d’Aurevilly éreinte. Les journaux conservateurs dénoncent un livre qui flatte les bas-fonds ; d’autres reprochent au poète ses digressions et sa grandiloquence. En 1864, Rome inscrit Les Misérables à l’Index des livres prohibés — Hugo, qui avait déjà vu Notre-Dame de Paris condamnée, s’en accommode fort bien.

Rien de tout cela n’entame le livre. Sa force tient à ce que sa préface annonce en une phrase, datée de Hauteville-House le 1ᵉʳ janvier 1862 :

Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; […] tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles.

Victor Hugo, préface des Misérables

Ce qu’il reste

Aucun livre français n’a été autant repris. Le théâtre s’en empare du vivant de l’auteur, le cinéma dès ses premières années, et les adaptations se comptent depuis par dizaines, sur tous les continents. La comédie musicale créée à Paris en 1980, puis reprise à Londres en 1985, est devenue l’un des spectacles les plus joués de la planète : des millions de spectateurs qui n’ont jamais ouvert le roman connaissent Fantine et la barricade. La langue elle-même a cédé : un gavroche désigne aujourd’hui un gamin des rues, une cosette une petite fille martyrisée, et l’on dit d’un homme qu’il est « un Javert » sans avoir à s’expliquer.

Mais l’essentiel est ailleurs. Dans ce livre, la France du XIXᵉ siècle s’est regardée tout entière — ses bagnes, ses ateliers, ses barricades, ses couvents, ses égouts — et a décidé que le dernier des hommes valait un roman de mille cinq cents pages. De la cathédrale de Notre-Dame de Paris au champ de bataille où s’acheva l’Empire, Hugo aura tout pris pour matière ; il n’aura jamais rien écrit de plus grand que l’histoire d’un pain volé.