
Chef-d’œuvre · Architecture
Notre-Dame de Paris
Notre-Dame de Paris en octobre 2017, avant l’incendieAli Sabbagh, 2017 — CC0
Depuis huit siècles et demi, la France se rassemble sous ces voûtes : sacres, Te Deum, deuils nationaux. Vandalisée par la Révolution, sauvée par un roman de Victor Hugo, ressuscitée après l'incendie de 2019, Notre-Dame de Paris est le cœur battant du pays.
Il est un peu plus de dix-neuf heures cinquante, le lundi 15 avril 2019, et la France entière regarde tomber sa flèche. Elle penche d’abord, comme un mât qui cède, puis s’abat dans la nef en une gerbe d’étincelles, et sur les quais un peuple hébété se met à genoux et chante. Personne, ce soir-là, n’a besoin qu’on lui explique pourquoi il pleure. Depuis huit cent cinquante ans, à ce point exact de la Seine où Paris est né, une cathédrale porte la mémoire du pays tout entier — et l’on découvre en une heure de brasier que ce n’était pas un monument que l’on aimait, mais quelqu’un.
Le rêve d’un évêque
Vers 1160, Maurice de Sully, fils de paysans du Loiret devenu évêque de Paris, prend une décision d’une audace démesurée : abattre la vieille cathédrale Saint-Étienne, trop étroite pour une ville qui déborde, et bâtir à sa place la plus vaste église du royaume. La première pierre est posée vers 1163 ; la tradition veut que le pape Alexandre III, alors réfugié en France, l’ait bénie lui-même — le fait n’est attesté par aucune source contemporaine et relève sans doute de la légende dorée du chantier.
Ce chantier durera près de deux siècles. Le maître-autel est consacré en 1182, le chœur achevé, la nef vers 1200, la façade occidentale et ses deux tours vers 1250 ; les chapelles latérales et les dernières campagnes ne s’achèvent que vers 1345. Sept ou huit générations de tailleurs de pierre, de charpentiers, de verriers se sont succédé sans qu’aucune vît l’ouvrage fini. C’est là le secret des cathédrales : on y travaillait pour des hommes qu’on ne connaîtrait jamais.
L’invention de la lumière
Notre-Dame n’est pas seulement grande — près de cent vingt-huit mètres de long, cinq vaisseaux, des voûtes à trente-trois mètres, deux tours de soixante-neuf mètres. Elle est le moment où le gothique cesse d’hésiter. Pour porter si haut des murs si minces, les maîtres d’œuvre parisiens recourent, parmi les premiers en Europe et à cette échelle, à l’arc-boutant : ces arcs jetés par-dessus le vide qui reportent au sol la poussée des voûtes et libèrent la muraille de sa fonction de soutien. Le mur peut alors disparaître, et le verre le remplacer.
De là les roses, qui sont l’orgueil du monument. Celle de la façade, ouverte vers 1225, approche les dix mètres ; celles des bras du transept, du milieu du XIIIᵉ siècle, en mesurent près de treize et passent pour les plus belles verrières de la chrétienté. La rose sud fut, dit-on, offerte par Saint Louis, qui fit déposer un temps dans la cathédrale la Couronne d’épines avant de lui construire son reliquaire, la Sainte-Chapelle. Notre-Dame est ainsi l’œuvre maîtresse du grand siècle capétien, quand la France invente une manière de bâtir que l’Europe entière appellera longtemps opus francigenum, « l’ouvrage français ».
La cathédrale de l’histoire
Aucun édifice français n’a vu passer autant d’Histoire. Le 18 août 1572, Henri de Navarre, protestant, épouse Marguerite de Valois sans pouvoir entrer dans le sanctuaire : la cérémonie est célébrée sur une estrade dressée devant le portail, et la messe se déroule à l’intérieur sans le marié. Six jours plus tard éclate la Saint-Barthélemy. Sous les Bourbons, chaque victoire des armes appelle son Te Deum ; le bourdon Emmanuel, fondu en 1686 et pesant près de treize tonnes, en sonne les volées sur Paris.
Le 2 décembre 1804, Napoléon s’y fait couronner empereur en présence de Pie VII, dans une cathédrale que l’on a dû tendre de draperies pour masquer sa décrépitude, et prend la couronne de ses propres mains. Le 26 août 1944, au lendemain de la libération de Paris, le général de Gaulle descend les Champs-Élysées et gagne Notre-Dame : des coups de feu claquent sous les voûtes, la foule se jette au sol, et le Magnificat est chanté quand même. Viendront ensuite les messes de requiem des présidents, et cette dalle de bronze posée sur le parvis en 1924, le « point zéro des routes de France », d’où l’on mesure toutes les distances du pays. La France a fait de cette église son kilomètre initial : l’aveu est difficile à surpasser.
Le temps aveugle et l’homme stupide
Le XVIIIᵉ siècle avait méprisé le gothique ; la Révolution s’en prit à la pierre. En 1793, la cathédrale devient temple de la Raison, ses trésors sont fondus, et la galerie des Rois de la façade est décapitée — on croyait abattre les rois de France, on abattait les rois de Juda, ancêtres bibliques du Christ. Vingt et une de ces têtes, enfouies puis oubliées, ont été retrouvées par hasard en 1977 lors de travaux rue de la Chaussée-d’Antin ; on les voit aujourd’hui au musée de Cluny, le visage encore taché de la couleur d’origine.
Ruinée, promise à la démolition, Notre-Dame fut sauvée par un livre. En 1831, Victor Hugo publie Notre-Dame de Paris et rend la cathédrale à la nation en la peuplant de Quasimodo, d’Esmeralda et de Frollo.
Sur le front de cette vieille reine de nos cathédrales, à côté d’une ride, on trouve toujours une cicatrice. […] Le temps est aveugle, l’homme est stupide.
— Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, livre III, 1831
Le succès du roman fait le reste : l’opinion s’émeut, l’État ouvre un concours, et en 1844 Jean-Baptiste Lassus et Eugène Viollet-le-Duc entreprennent une restauration de vingt ans. Ils refont les statues, dressent la flèche de bois et de plomb qui culminera à près de quatre-vingt-seize mètres, et posent au sommet des tours ce peuple de chimères songeuses que le Moyen Âge n’avait jamais connu et que le monde entier croit médiéval.
La forêt et la résurrection
Le feu du 15 avril 2019 naît sous les combles, vers dix-huit heures vingt, et dévore en quelques heures la charpente du XIIIᵉ siècle que l’on appelait « la forêt » : treize cents chênes environ, abattus vers 1160-1170, huit siècles de bois sec. La flèche s’effondre, les voûtes cèdent en trois points. Mais quelque cinq cents sapeurs-pompiers de Paris, montant dans la tour nord au moment où le beffroi commençait à brûler, sauvent les tours, la structure et le trésor ; la Couronne d’épines sort du brasier de main en main.
Le chantier qui suit tient de la gageure et du serment. Près de deux mille chênes sont choisis dans les forêts françaises pour refaire la charpente à l’identique, à la hache et à l’assemblage de bois, comme au XIIIᵉ siècle ; des centaines de tailleurs de pierre, de charpentiers, de couvreurs, de facteurs d’orgues, de verriers redécouvrent des gestes que l’on croyait éteints. Environ huit cent quarante millions d’euros de dons affluent du monde entier. Le 7 décembre 2024, l’archevêque de Paris frappe par trois fois les portes rouvertes et réveille le grand orgue ; le lendemain, l’autel est consacré.
Ce qu’il reste
Il reste la preuve, faite deux fois en deux siècles, que la France ne laisse pas mourir ce qu’elle a bâti. Un roman l’a sauvée du pic des démolisseurs ; cinq années de travail l’ont relevée du feu. Notre-Dame n’a jamais été un monument achevé : elle est un chantier permanent, commencé sous les Capétiens et jamais clos, où chaque siècle ajoute sa pierre et répare celle du précédent.
Il reste surtout ce que le soir du 15 avril a révélé sans qu’on l’eût demandé : sous les divisions du temps présent, un pays entier reconnaît encore sa maison. Devant elle, sur le parvis, la dalle du point zéro rappelle que toutes les routes de France partent de là et, d’une certaine manière, y reviennent.