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Histoire de France
La Liberté guidant le peuple, par Eugène Delacroix

Époque · 1815 – 1870

Le XIXᵉ siècle

De Waterloo à Sedan : le demi-siècle où la France entre à toute vapeur dans le monde moderne

La Liberté guidant le peupleEugène Delacroix, octobre-décembre 1830 — Domaine public

De Waterloo à Sedan, la France change plus qu'en huit siècles : le rail, l'école, le suffrage universel, l'abolition de l'esclavage, le Paris d'Haussmann. Trois régimes tombent, le romantisme triomphe, l'industrie s'élance — le demi-siècle qui fait entrer la France dans le monde moderne.

Un matin d’août 1837, sur la place de l’Europe, à Paris, une foule endimanchée entoure une machine qui fume et qui gronde. La reine Marie-Amélie prend place dans l’un des wagons ; un sifflet déchire l’air, et le premier chemin de fer de voyageurs de France s’élance vers Saint-Germain-en-Laye. Dix-neuf kilomètres en moins d’une demi-heure : ce que nulle diligence n’avait jamais fait. Dans ce panache de vapeur, c’est un monde qui commence. Entre Waterloo et Sedan, en cinquante-cinq ans, la France va changer davantage qu’elle n’avait changé en huit siècles ; trois régimes tomberont dans ce vertige, et la France moderne en sortira.

Le retour des lys

Au lendemain de l’Empire, la monarchie revient sans ramener l’Ancien Régime. Louis XVIII, frère du roi décapité, règne selon la Charte du 4 juin 1814, qui conserve le Code civil, l’égalité devant la loi et les biens nationaux : la France aura désormais deux Chambres, un budget voté, une tribune. En 1823, l’expédition d’Espagne conduite par le duc d’Angoulême enlève le fort du Trocadéro et rend son trône à Ferdinand VII : l’armée française a retrouvé la victoire. Mais Charles X, sacré à Reims en 1825 avec la pompe des anciens jours, heurte le pays nouveau. En juin 1830, une armée débarque à Sidi-Ferruch, près d’Alger, qui capitule le 5 juillet : ainsi commence la conquête de l’Algérie, qui occupera la France des décennies durant. La victoire ne sauve pas le trône. Le 25 juillet, des ordonnances suspendent la liberté de la presse et dissolvent la Chambre ; Paris se hérisse de barricades, et en trois journées — les Trois Glorieuses des 27, 28 et 29 juillet 1830 — la branche aînée des Bourbons est renversée. Louis-Philippe d’Orléans sera « roi des Français ».

Le roi-bourgeois et la vapeur

La monarchie de Juillet a pour souverain un prince en redingote, parapluie au bras, qui envoie ses fils au collège. Sous ce règne prosaïque, la France s’équipe. La loi Guizot du 28 juin 1833 impose à chaque commune d’entretenir une école primaire : des milliers de classes s’ouvrent en quelques années. Les hauts-fourneaux s’allument au Creusot, repris en 1836 par les frères Schneider ; les banques et les caisses d’épargne se multiplient ; après la ligne de Saint-Germain viennent celles de Versailles, d’Orléans, de Rouen. « Enrichissez-vous », lance Guizot à la tribune — le mot, souvent cité hors de son contexte, dit l’esprit d’un règne qui croit au travail et à l’épargne. Mais le pays légal se réduit à quelque deux cent mille électeurs censitaires, et la prospérité n’apaise pas l’attente.

La France est une nation qui s’ennuie.

— Lamartine, discours à la Chambre des députés, janvier 1839

La conquête romantique

L’ennui, du moins, n’est pas dans les lettres. Le 25 février 1830, à la Comédie-Française, la première d’Hernani tourne à la bataille rangée entre classiques et jeunes romantiques : Victor Hugo l’emporte, et avec lui toute une génération. Delacroix expose au Salon de 1831 La Liberté guidant le peuple, drapeau au poing sur la barricade ; Berlioz déchaîne sa Symphonie fantastique ; le vieux Chateaubriand, enchanteur du siècle, achève ces Mémoires d’outre-tombe qui paraîtront au lendemain de sa mort, en 1848. Lamartine et Vigny, Musset et George Sand, Balzac surtout, qui dresse dans La Comédie humaine le cadastre de la société nouvelle : rarement la France avait porté tant de génies à la fois. Le romantisme est une conquête, et elle est française.

Quarante-Huit, la République généreuse

En février 1848, trois journées de barricades emportent la monarchie de Juillet. La République, proclamée le 24 février, se montre d’abord généreuse comme une aurore : le décret du 5 mars établit le suffrage universel masculin — le corps électoral passe d’environ deux cent cinquante mille à plus de neuf millions d’hommes — et le 27 avril 1848, sur le rapport de Victor Schœlcher, l’esclavage est aboli dans toutes les colonies françaises. Cette fois, l’abolition est définitive ; elle honore à jamais la République qui l’a signée.

Considérant que l’esclavage est un attentat contre la dignité humaine ; qu’en détruisant le libre arbitre de l’homme, il supprime le principe naturel du droit et du devoir…

— Décret d’abolition de l’esclavage, 27 avril 1848

L’idylle est brève. La fermeture des ateliers nationaux, ouverts pour occuper les chômeurs de Paris, jette en juin les faubourgs sur les barricades : du 23 au 26 juin 1848, l’armée du général Cavaignac reprend la ville quartier par quartier ; les morts se comptent par milliers, les déportés aussi, et la République en demeure blessée. En décembre, un nom rallie les campagnes : Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon, est élu président avec près des trois quarts des suffrages. Le 2 décembre 1851, il brise par un coup d’État la Constitution qu’il avait jurée ; la résistance est réprimée, les arrestations et les déportations se comptent par milliers. Victor Hugo prend le chemin de l’exil, d’où il jettera Les Châtiments et, en 1862, Les Misérables. Un an après le coup d’État, l’Empire est rétabli.

La fête impériale

« L’Empire, c’est la paix », promet Napoléon III à Bordeaux en octobre 1852. Ce sera surtout la prospérité. Le baron Haussmann, préfet de la Seine de 1853 à 1870, perce dans le vieux Paris des boulevards de lumière, plante des squares, élève les pavillons de Baltard aux Halles, double la ville d’un réseau d’égouts et d’eaux nouvelles. Le réseau ferré passe d’environ trois mille kilomètres à plus de dix-sept mille ; le Crédit lyonnais naît en 1863 ; Aristide Boucicaut fait du Bon Marché le modèle du grand magasin moderne, prix affichés et entrée libre. Les expositions universelles de 1855 et de 1867 font défiler à Paris les souverains de l’Europe. Les armes servent la diplomatie : la Crimée (Sébastopol, 1855), puis l’Italie (Magenta et Solférino, juin 1859) rendent à la France le premier rang et lui rapportent Nice et la Savoie, dont les habitants votent le rattachement en 1860. En novembre 1869 enfin, l’impératrice Eugénie inaugure le canal de Suez, percé par Ferdinand de Lesseps : deux mers jointes par une volonté française.

L’Empire se fait libéral sur le tard — ministère Émile Ollivier en janvier 1870, plébiscite triomphal en mai. Mais en juillet, la querelle de la succession d’Espagne, envenimée par la dépêche d’Ems, précipite la France dans une guerre mal préparée contre la Prusse. Le 2 septembre 1870, encerclé dans Sedan avec une armée entière, Napoléon III remet son épée au roi de Prusse ; deux jours plus tard, la République est proclamée à Paris. La fête impériale s’achève, l’épreuve commence.

Ce qu’il reste

On habite encore, souvent sans le savoir, dans ce demi-siècle. Le Paris que le monde entier vient voir est celui d’Haussmann ; les mairies, les gares et les écoles de nos communes viennent de Guizot et de ses successeurs ; le chemin de fer, le grand magasin, la banque de dépôt sont nés là. Le suffrage universel proclamé en 1848 ne sera plus durablement remis en cause, et la liberté rendue aux esclaves ne leur sera jamais reprise : le nom de Schœlcher est resté celui d’une des plus belles pages du droit français.

Restent enfin les œuvres — Les Misérables, La Comédie humaine, la Liberté de Delacroix — et une leçon d’énergie : en deux générations, un pays vaincu à Waterloo s’était refait une capitale, une industrie, une école et des lois. Sur les décombres de Sedan naîtra une république durable ; c’est elle qui conduira la France vers la Belle Époque.