
Grand personnage
Victor Hugo
L'homme-siècle
Portrait de Victor HugoD’après Léon Bonnat, vers 1879 — Domaine public
Poète à vingt ans, chef du romantisme à trente, proscrit à cinquante, patriarche d'une nation à quatre-vingts : Victor Hugo a traversé son siècle en le nommant. À sa mort, deux millions de personnes suivent son cercueil de l'Arc de triomphe au Panthéon.
Dans la nuit du 31 mai au 1er juin 1885, l’Arc de triomphe est tendu de crêpe noir. Sous la voûte, un catafalque immense porte un cercueil de pauvre — celui qu’il avait réclamé dans son testament. Des cuirassiers veillent, torches au poing ; Paris ne dort pas. Au matin, le convoi descend les Champs-Élysées et gagne la montagne Sainte-Geneviève, où l’ancienne église, rendue quelques jours plus tôt à sa vocation de mausolée national, s’ouvre pour le recevoir. On estime à environ deux millions le nombre de ceux qui, ce jour-là, sont dans les rues : à peu près la population de la capitale. Jamais la France n’avait enterré ainsi un homme qui n’était ni roi, ni soldat, ni saint : un poète.
« Ce siècle avait deux ans »
Il naît à Besançon le 26 février 1802, troisième fils d’un officier de l’Empire, Léopold Hugo, et de Sophie Trébuchet, une Nantaise. L’enfance est un voyage : Naples, puis Madrid où son père sert le roi Joseph, et où l’enfant apprend l’espagnol et la solitude des pensionnats. Le ménage se déchire ; la mère ramène ses fils à Paris, dans le jardin des Feuillantines dont il gardera toute sa vie la mémoire.
L’ambition est précoce et démesurée : « Je veux être Chateaubriand ou rien », aurait-il écrit à quatorze ans sur un carnet — le mot est rapporté par ses biographes, la tradition l’a retenu. À vingt ans paraissent les Odes et poésies diverses, que Louis XVIII récompense d’une pension royale ; la même année, il épouse Adèle Foucher. Le jeune homme est alors monarchiste et catholique : il ne cessera plus, pendant soixante ans, de se déplacer — vers le romantisme, vers la République, vers le peuple.
La bataille d’Hernani
La révolution littéraire, il l’annonce en 1827 dans la préface de Cromwell : que le théâtre cesse d’obéir aux règles héritées du Grand Siècle, qu’il mêle le sublime et le grotesque comme la vie les mêle. Le 25 février 1830, à la Comédie-Française, la première d’Hernani tourne à la mêlée. Hugo, se défiant de la claque, a distribué les places à sa jeunesse : rapins, poètes, sculpteurs, dont Théophile Gautier en gilet écarlate. Les classiques sifflent, les romantiques répliquent ; la bataille se rejouera à chaque représentation. La pièce tient, et toute une génération avec elle.
L’année suivante paraît Notre-Dame de Paris. Le roman est un acte : la cathédrale, alors dégradée et menacée par les démolisseurs auxquels Hugo avait déjà déclaré la guerre dans un pamphlet retentissant, redevient dans l’imagination française le cœur de pierre du royaume. C’est de ce livre que naît, pour une large part, le mouvement qui conduira à la grande restauration entreprise à partir de 1844 : Notre-Dame de Paris doit son salut à un romancier de vingt-neuf ans.
Suivent les années de gloire : Les Feuilles d’automne, Le roi s’amuse interdit par la censure au lendemain de sa première, Lucrèce Borgia, Ruy Blas. L’Académie française l’élit le 7 janvier 1841, après trois échecs ; Louis-Philippe le fait pair de France en 1845. À quarante ans, Hugo est installé, riche, décoré — et le malheur va faire de lui un géant.
Le 4 septembre de Villequier
Léopoldine, sa fille aînée, s’est mariée en février 1843. Le 4 septembre de la même année, à Villequier, dans un coude de la Seine, la barque où elle se promène avec son mari Charles Vacquerie chavire. Elle a dix-neuf ans ; il se noie en tentant de la sauver. Hugo, en voyage dans le Sud-Ouest, l’apprend cinq jours plus tard par un journal, dans un café.
Il se tait presque dix ans. Puis la douleur devient Les Contemplations (1856), livre partagé en deux versants, « Autrefois » et « Aujourd’hui », séparés par un abîme daté de 1843. On y trouve le plus simple et le plus déchirant des poèmes français, celui d’un père qui marche vers un cimetière un bouquet de houx vert à la main : « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai. » Aucune éloquence, aucune image : rien que la marche d’un homme. La langue française n’a jamais été plus nue ni plus haute.
« Détruire la misère »
Il y avait, dès 1829, le cri du Dernier Jour d’un condamné contre l’échafaud ; il y aura, jusqu’au bout, les suppliques envoyées à travers l’Europe pour arracher des hommes au bourreau. La Deuxième République fait de Hugo un représentant du peuple, et le 9 juillet 1849, à la tribune de l’Assemblée législative, il prononce le discours qui contient tout son siècle :
Je ne suis pas de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde ; la souffrance est une loi divine ; mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère.
— Discours sur la misère, Assemblée législative, 9 juillet 1849
Le 2 décembre 1851, le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte le trouve dans la rue, à tenter d’organiser la résistance. Traqué, il gagne Bruxelles sous un faux nom. Il ne reverra la France que dix-neuf ans plus tard.
Les rochers de Guernesey
Bruxelles, puis Jersey, puis — expulsé de Jersey en 1855 — Guernesey, où il achète en 1856 Hauteville House, cette maison qu’il décore lui-même de haut en bas et couronne d’un belvédère de verre tourné vers l’horizon marin. C’est là, debout devant la mer, qu’il écrit le plus haut de son œuvre : Les Châtiments, foudre en vers lancée contre l’usurpateur ; La Légende des siècles, épopée de l’humanité entière ; Les Travailleurs de la mer ; et surtout, en 1862, Les Misérables, qui donnent à Jean Valjean, à Fantine et à Gavroche une place dans la mémoire des hommes.
En 1859, l’empereur décrète une amnistie ; beaucoup de proscrits rentrent. Hugo répond par une déclaration qui fait le tour de l’Europe : il partagera jusqu’au bout l’exil de la liberté, et quand la liberté rentrera, il rentrera. Le mot d’un poète était devenu une force politique — la seule que n’ait jamais réduite un régime portant pourtant le nom de Napoléon.
Il tient parole. Le 5 septembre 1870, au lendemain de la proclamation de la République, il descend du train à la gare du Nord ; la foule veut le porter en triomphe, il demande qu’on le laisse aller. Il reste dans Paris assiégé, publie des appels aux Français et aux Allemands, donne ses droits d’auteur pour des canons. Après la Commune, il plaide sans relâche la clémence pour les vaincus. Élu sénateur de la Seine en 1876, il est devenu autre chose qu’un écrivain : une conscience. Les dernières années sont douces, avec Georges et Jeanne, les enfants de son fils mort, dont il tire L’Art d’être grand-père (1877). Le 27 février 1881, pour son entrée dans sa quatre-vingtième année, Paris défile un jour entier sous ses fenêtres ; l’avenue où il habite prend son nom de son vivant.
Il meurt le 22 mai 1885 d’une congestion pulmonaire. Son testament, écrit deux ans plus tôt, tient en quelques lignes :
Je donne cinquante mille francs aux pauvres. Je désire être porté au cimetière dans leur corbillard. Je refuse l’oraison de toutes les églises ; je demande une prière à toutes les âmes. Je crois en Dieu.
— Testament de Victor Hugo, 2 août 1883
Ce qu’il reste
La France n’a pas seulement enterré Hugo : elle s’est comptée autour de lui. Le Panthéon, rendu pour lui à sa fonction de temple des grands hommes, l’est resté. Ses statues, ses avenues, ses lycées couvrent le pays ; ses vers sont parmi les premiers que l’on apprend et les derniers que l’on oublie ; Les Misérables demeurent le roman français le plus lu dans le monde, joué et chanté sur tous les continents.
Il reste surtout une langue. Nul n’a fait sonner le français sur une étendue pareille : de l’ode à la chanson de rue, du drame en alexandrins à l’épopée des humbles, de la satire politique au murmure d’un père devant une tombe. Le siècle avait deux ans quand il est né ; il l’a traversé tout entier, et il en a fixé la voix. C’est pourquoi la France, qui a eu des rois plus puissants et des soldats plus glorieux, n’a jamais eu de plus grand écrivain.
Dans le même temps