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Histoire de France
Louis XVI donnant ses instructions à La Pérouse, 29 juin 1785, par Nicolas-André Monsiau

Grand thème

Les grandes explorations

De Jacques Cartier au commandant Charcot : la France au bout du monde

Louis XVI donnant ses instructions à La Pérouse, 29 juin 1785Nicolas-André Monsiau, 1817 — Domaine public

Cinq siècles durant, des marins de Saint-Malo, de Brest et de Toulon ont porté la France au bout des cartes : le Saint-Laurent, le Pacifique, les glaces australes, les fonds de la mer. Récit de l'appel du large.

Le 24 juillet 1534, sur une pointe de la baie de Gaspé, une trentaine d’hommes en pourpoint dressent une croix de trente pieds. Elle porte un écusson à trois fleurs de lys et une inscription taillée en lettres capitales : Vive le Roy de France. Autour d’eux, les Iroquoiens du chef Donnacona regardent faire ces étrangers venus de Saint-Malo, et le chef proteste — il a compris. Le capitaine s’appelle Jacques Cartier ; il ne sait pas encore qu’il vient d’ouvrir, pour quatre siècles, le chemin de la France vers l’ouest.

Le royaume se tourne vers l’ouest

Le premier à partir n’était pourtant pas breton. Dix ans plus tôt, en 1524, le Florentin Giovanni da Verrazzano appareille pour le compte de François Iᵉʳ, à bord de la Dauphine, armée par des banquiers lyonnais. Il longe la côte de l’Amérique du Nord, entre dans une immense baie abritée et la baptise du nom de son maître : Nouvelle-Angoulême. C’est la rade de New York. Le roi de France entend bien contester au Portugal et à l’Espagne le fameux partage du monde, et il demande, dit la tradition, à voir « la clause du testament d’Adam » qui l’en exclurait.

Cartier, lui, ira trois fois. En 1535, il remonte le grand fleuve que les gens du pays appellent la « rivière de Canada » — de kanata, le mot iroquoien qui désigne un village et qui, par malentendu heureux, donnera son nom à un pays entier. Il atteint Stadaconé, où sera Québec, puis Hochelaga, au pied d’une colline qu’il nomme le Mont Royal : Montréal. L’hiver qui suit est atroce. Le froid fend le bois des navires, et le scorbut emporte vingt-cinq de ses hommes. C’est un fils de Donnacona, Domagaya, qui sauve les autres en montrant la décoction d’un arbre que la relation nomme annedda — un cèdre blanc, selon toute vraisemblance. En quelques jours, les malades se relèvent. Trois siècles avant que la médecine ne comprenne pourquoi, la forêt canadienne venait de guérir la marine française.

Québec, 3 juillet 1608

Le vrai fondateur vient plus tard. Samuel de Champlain, cartographe admirable et homme de patience, cherche sur le fleuve un lieu tenable. Il le trouve à l’endroit où le Saint-Laurent se resserre, sous un cap.

Je cherchay lieu propre pour nostre habitation, mais je n’en peu trouver de plus commode, ny mieux situé que la pointe de Quebecq, ainsi appellé des sauvages, laquelle estoit remplie de noyers.

— Samuel de Champlain, Les Voyages (1613)

L’Habitation de Québec est bâtie le 3 juillet 1608, sous le règne d’Henri IV. Sur vingt-huit hommes, huit passeront l’hiver. Mais Champlain revient, encore et encore, vingt fois l’Atlantique, nouant avec les Hurons et les Algonquins les alliances qui feront tenir la colonie. À Port-Royal, en Acadie, il avait inventé contre l’ennui et le scorbut l’Ordre de Bon Temps : chaque jour, un compagnon différent chargé de la table et de la chasse. On appelle Champlain le père de la Nouvelle-France ; il l’est.

Après lui viennent les coureurs de bois, ces Français partis vivre à l’indienne du côté des Grands Lacs, et les missionnaires, qui furent souvent les premiers géographes du continent. En 1673, le jésuite Jacques Marquette et Louis Jolliet descendent le Mississippi jusqu’aux abords de l’Arkansas et établissent qu’il coule vers le golfe du Mexique. Le 9 avril 1682, Robert Cavelier de La Salle atteint le delta, plante les armes du roi et nomme l’immense bassin Louisiane, en l’honneur de Louis XIV. Cinq ans plus tard, égaré au Texas, il tombe sous les coups de ses propres hommes révoltés.

Le traité de Paris de 1763 met fin à la Nouvelle-France : le Canada passe à l’Angleterre — Voltaire avait raillé ces « quelques arpents de neige » —, et la Louisiane est cédée à l’Espagne (voir le siècle des Lumières). L’empire disparaît ; la langue reste. C’est tout le fait français d’Amérique, et il vit encore.

Le Pacifique des Lumières

Le siècle suivant envoie ses marins non plus prendre, mais mesurer. Louis-Antoine de Bougainville, ancien secrétaire d’ambassade et mathématicien, boucle de 1766 à 1769 le premier tour du monde français, avec la Boudeuse et l’Étoile. Il touche Tahiti en 1768 et la nomme Nouvelle-Cythère ; sa relation, publiée en 1771, enchantera toute l’Europe.

Je suis voyageur et marin, c’est-à-dire un menteur et un imbécile aux yeux de cette classe d’écrivains paresseux et superbes qui, dans leurs cabinets, raisonnent à l’infini sur le monde et ses habitants.

— Bougainville, Voyage autour du monde, discours préliminaire

À son bord se cachait une femme. Jeanne Barret, aide du botaniste Commerson, avait embarqué habillée en homme ; démasquée dans le Pacifique, débarquée à l’Île de France, elle regagna la France par ses propres moyens quelques années plus tard — première femme à avoir accompli le tour du monde.

Puis vient l’expédition la plus savante et la plus tragique. Le 1ᵉʳ août 1785, la Boussole et l’Astrolabe quittent Brest sous les ordres de Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse. À bord : astronomes, naturalistes, dessinateurs, une bibliothèque, des instruments — la science embarquée, telle que la voulait Louis XVI, qui avait revu lui-même les instructions. Les navires disparaissent après Botany Bay, en 1788. D’Entrecasteaux part les chercher en 1791 et meurt en mer sans les trouver. Il faudra attendre les indices recueillis en 1826, puis la confirmation de Dumont d’Urville, pour identifier Vanikoro ; les fouilles sous-marines des dernières décennies ont enfin reconstitué le naufrage. La tradition veut que le roi, dans sa prison, ait demandé jusqu’au bout si l’on avait des nouvelles de M. de La Pérouse. Le mot n’est pas certain ; il dit vrai quand même.

Les glaces et le nom d’Adèle

Le XIXᵉ siècle envoie Jules Dumont d’Urville trois fois autour du monde. Le 21 janvier 1840, au terme d’une navigation dans les glaces, il aborde une côte antarctique inconnue et la nomme terre Adélie, du prénom de sa femme. C’est aujourd’hui encore un territoire français.

Plus tard, en Afrique équatoriale, Pierre Savorgnan de Brazza remonte l’Ogooué et signe en 1880 le traité qui fonde Brazzaville ; envoyé en mission d’enquête en 1905, il dénonça les abus commis au Congo et mourut au retour, à Dakar. L’exploration ouvrait la voie à la colonisation : les deux mouvements sont inséparables, et l’histoire les juge séparément.

Le siècle du Pourquoi-Pas ?

Au XXᵉ siècle, l’appel du large devient une discipline. Jean-Baptiste Charcot, fils du grand médecin, mène deux campagnes antarctiques à bord du Français puis du Pourquoi-Pas ? ; les Anglais le surnomment le gentleman polaire. Le 16 septembre 1936, son navire sombre dans une tempête au large de l’Islande : un seul homme en réchappe.

Au même moment, l’Aéropostale porte le courrier de Toulouse à Santiago du Chili. Dans la nuit du 12 au 13 mai 1930, Jean Mermoz relie Saint-Louis-du-Sénégal à Natal en une vingtaine d’heures : l’Atlantique Sud est franchi. Antoine de Saint-Exupéry, pilote de la ligne, en tirera les plus beaux livres de la langue sur le métier d’homme. En 1943, Jacques-Yves Cousteau et l’ingénieur Émile Gagnan mettent au point le scaphandre autonome : un détendeur, deux bouteilles, et l’homme entre enfin dans la mer — la Calypso fera le reste. Paul-Émile Victor fonde en 1947 les Expéditions polaires françaises et installe la France sur les calottes. Éric Tabarly, enfin, gagne en 1964 la transatlantique anglaise avec Pen Duick II et donne à la voile française ses lettres de noblesse.

Ce qu’il reste

Il reste des noms sur les cartes du monde : le Saint-Laurent et Montréal, la Louisiane, le détroit de La Pérouse, la terre Adélie, un pont sur l’Hudson qui porte le nom de Verrazzano. Il reste surtout une langue parlée sur les rives du Saint-Laurent par des millions d’hommes, et une manière française de l’exploration — celle qui embarque des savants avec les canons, dessine les plantes, relève les côtes et rapporte des herbiers autant que des comptoirs.

Il reste enfin une géographie. Par ses terres australes, ses archipels du Pacifique, ses îles des trois océans, la France dispose de la deuxième zone économique exclusive du monde : environ onze millions de kilomètres carrés, dix-huit fois la métropole. La station Dumont-d’Urville veille en terre Adélie, les navires océanographiques travaillent des Kerguelen aux Marquises. Le pays des cathédrales et des vignes est aussi, sans presque le savoir, une puissance des trois océans — et cela, il le doit à quelques marins obstinés partis, un jour, planter une croix sur une pointe de Gaspé.