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Histoire de France
Jeanne d’Arc au sacre de Charles VII, par Jean-Auguste-Dominique Ingres

Grand personnage

Jeanne d'Arc

La Pucelle d'Orléans, sainte de la patrie

Jeanne d’Arc au sacre de Charles VIIJean-Auguste-Dominique Ingres, 1854 — Domaine public

Une bergère de dix-sept ans, venue des marches de Lorraine, rend un royaume à son roi et son courage à tout un peuple. En un an, Jeanne d'Arc délivre Orléans, fait sacrer Charles VII à Reims — et paie sa mission de sa vie, sur le bûcher de Rouen.

Dans la grande salle du château de Chinon, un soir de la fin février 1429, la cour a voulu jouer la jeune paysanne qu’on lui annonce : le roi s’est dissimulé parmi les courtisans. Elle traverse la foule des seigneurs, va droit à lui et le salue. La scène, rapportée plus tard par plusieurs témoins au procès de réhabilitation, saisit l’assistance. Cette fille de dix-sept ans, qui ne sait ni lire ni écrire, vient dire au dauphin déshérité qu’il est le vrai roi, que Dieu le veut, et qu’elle lèvera pour lui le siège d’Orléans. La France est alors au plus bas de son histoire : le traité de Troyes a livré la couronne au roi d’Angleterre, Paris est occupé, et le royaume coupé en deux. Tout va changer en quelques mois.

L’enfant de Domrémy

Jeanne naît vers 1412 à Domrémy, village des marches de Lorraine fidèle au dauphin, dans une famille de laboureurs aisés, Jacques d’Arc et Isabelle Romée. Enfance pieuse et ordinaire de filer la laine et de garder parfois les bêtes — jusqu’à ses treize ans environ, lorsqu’elle affirme entendre des voix célestes : saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, dira-t-elle à ses juges. Leur message se précise avec les années : il faut « bouter les Anglais hors de France », conduire le dauphin à Reims pour qu’il y soit sacré.

En 1428, elle obtient de Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, après deux refus, une escorte de six hommes. En février 1429, vêtue en homme pour la sûreté du voyage, elle traverse en onze jours des terres tenues par l’ennemi, de la Meuse à la Loire. À Chinon, puis à Poitiers où des théologiens l’examinent trois semaines durant, elle ne se laisse pas ébranler. On ne trouve en elle, concluent les clercs, « que bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplicité ».

Orléans délivrée

Charles VII lui confie une armure blanche, un étendard portant les noms de Jésus et de Marie, et une place dans l’armée de secours. Le 29 avril 1429, Jeanne entre dans Orléans assiégée depuis sept mois. Ce que les capitaines n’osaient plus, elle l’exige : l’attaque. Le 7 mai, à l’assaut des Tourelles, un carreau d’arbalète lui traverse l’épaule ; elle fait retirer le trait, revient dans la mêlée, et sa bannière relève l’assaut. Le 8 mai au matin, les Anglais lèvent le siège. En neuf jours, la Pucelle a accompli ce que la première annonce de ses voix promettait.

L’onde de choc est immense. En juin, la campagne de la Loire nettoie Jargeau, Meung, Beaugency ; le 18 juin, à Patay, la chevalerie française écrase l’armée anglaise en rase campagne — revers exact d’Azincourt. Les villes ouvrent leurs portes l’une après l’autre.

Le sacre de Reims

Restait la seconde promesse. Jeanne presse un roi hésitant de marcher sur Reims, au cœur des terres ennemies. Le 17 juillet 1429, dans la cathédrale du sacre, Charles VII reçoit l’onction de la sainte ampoule, comme Clovis avait reçu celle du baptême dans la même ville. Jeanne se tient près de l’autel, son étendard à la main : « Il avait été à la peine, c’était bien raison qu’il fût à l’honneur », répondra-t-elle à ses juges qui s’en étonnaient. Par ce sacre, la légitimité change de camp : le roi de Bourges devient le roi très chrétien, et le traité de Troyes n’est plus qu’un parchemin.

Avant sept ans, les Anglais laisseront un plus grand gage qu’ils ne firent devant Orléans, et perdront tout en France.

— Jeanne à ses juges, 1er mars 1431 (Paris sera reprise en 1436, la Normandie en 1450)

Compiègne, Rouen, le feu

La suite est plus âpre. L’assaut sur Paris échoue en septembre 1429 ; l’hiver disperse les capitaines. Le 23 mai 1430, à une sortie devant Compiègne assiégée par les Bourguignons, Jeanne est prise. Jean de Luxembourg la vend aux Anglais pour dix mille livres. Charles VII, qu’elle a fait sacrer, ne paiera pas de rançon — silence que l’histoire juge sévèrement.

À Rouen, capitale de la France anglaise, s’ouvre en janvier 1431 un procès d’Église conduit par Pierre Cauchon, évêque de Beauvais acquis à l’occupant. Le but est politique : prouver que le sacre de Reims est l’œuvre d’une hérétique. Face à des dizaines de clercs, la jeune fille illettrée tient tête avec un bon sens et une vivacité qui traversent les siècles — les notaires du procès ont tout consigné. Piégée sur la question de la grâce, elle répond : « Si je n’y suis, Dieu m’y mette ; et si j’y suis, Dieu m’y garde. » Condamnée comme relapse au terme d’une procédure truquée, elle est brûlée vive sur la place du Vieux-Marché, le 30 mai 1431. Elle avait environ dix-neuf ans. Elle mourut en criant le nom de Jésus, et jusqu’aux soldats anglais, dit un témoin, pleuraient.

La réhabilitation et la gloire

Vingt-cinq ans plus tard, la France reconquise, un procès en nullité ordonné par le pape casse solennellement la sentence de 1431 : le 7 juillet 1456, Jeanne est proclamée morte martyre, victime d’un procès « entaché de dol et d’iniquité ». Sa mémoire ne cessera plus de grandir : l’Église la béatifie en 1909, la canonise le 16 mai 1920, et la même année la République institue en son honneur une fête nationale, célébrée le deuxième dimanche de mai. Sainte pour les uns, héroïne pour tous, elle est devenue le visage même de la patrie.

Ce qu’il reste

Jeanne d’Arc est le personnage le plus universellement connu de l’histoire de France, et le plus aimé. Orléans fête chaque 8 mai sa libératrice sans interruption ou presque depuis 1430 ; ses statues veillent sur des milliers de places et d’églises ; Reims, Chinon, Domrémy et Rouen gardent chacune un fragment de son passage, et son procès — conservé mot à mot — demeure l’un des documents les plus bouleversants du Moyen Âge.

Dans le grand récit de la guerre de Cent Ans, elle est le point de bascule : avant elle, un royaume qui meurt ; après elle, un royaume qui renaît, jusqu’à la victoire finale de Castillon. Aucune nation n’a reçu de l’histoire une figure comparable : une enfant du peuple, morte à dix-neuf ans, qui porta un roi jusqu’à l’autel du sacre et une patrie jusqu’à l’espérance.