
Grande bataille
Marignan
Victoire française — le Milanais conquis
La bataille de Marignan, d’après le bas-relief du PrimaticeLouis-Joseph Masquelier, XVIIIᵉ siècle — Domaine public — Gallica / BnF
En deux jours de septembre 1515, un roi de vingt et un ans brise devant Milan les carrés suisses réputés invincibles. Marignan lui ouvre le Milanais, la paix perpétuelle avec les cantons et le grand printemps de la Renaissance française.
La lune est tombée derrière les rizières et l’on se bat toujours. Il est près de minuit, ce 13 septembre 1515, dans la plaine détrempée qui sépare Milan du bourg de Marignan : les piquiers suisses et les gendarmes français, aveuglés par la poussière et par la nuit, ne se reconnaissent plus qu’au cri et à la langue. Les trompettes du roi sonnent dans le noir pour rallier ce qui peut l’être. Alors on cesse, d’épuisement, à quelques pas les uns des autres, et chacun dort sur place, l’arme au poing, en attendant l’aube pour recommencer. La tradition veut que François Iᵉʳ, qui a eu vingt et un ans la veille, ait passé cette nuit-là sur l’affût d’un canon, le heaume en tête, au milieu de son artillerie.
Un roi de vingt et un ans et un duché à reprendre
Il règne depuis huit mois. Le 1ᵉʳ janvier, Louis XII s’est éteint sans fils ; le 1ᵉʳ janvier, le comte d’Angoulême est devenu François Iᵉʳ, et le 25 janvier il a reçu à Reims l’onction des rois. Grand, magnifique, nourri de chevalerie et déjà tourné vers l’Italie où la France poursuit depuis vingt ans un rêve brillant et ruineux, il n’a qu’une idée : reprendre le Milanais, héritage revendiqué par sa maison, perdu par son prédécesseur.
L’affaire n’est pas mince. Le duché est tenu par Maximilien Sforza, mais il est surtout gardé par les Suisses. Depuis Grandson, Morat et Nancy, où ils ont abattu Charles le Téméraire, les cantons passent pour la meilleure infanterie du monde ; deux ans plus tôt, à Novare, ils ont taillé en pièces l’armée de Louis XII. Leurs carrés hérissés de piques de six mètres, avançant au pas et au son du cor, n’ont jamais rompu. Ils ne se croient pas invincibles : ils le sont.
Le passage impossible
Toute l’Europe attend donc le roi de France aux deux portes habituelles des Alpes, le Mont-Cenis et le Montgenèvre, où les Suisses se sont solidement établis. Il passe ailleurs. Sur le conseil du maréchal Trivulce, Milanais rallié à la France, l’armée s’engage plus au sud, par la vallée de l’Ubaye et le col de Larche, dans un dédale de sentiers muletiers que nulle armée n’a jamais franchis. Des milliers de pionniers, conduits par l’ingénieur Pedro Navarro, taillent la route à la pioche, comblent les ravins, jettent des ponts de fortune. Les canons — la grande artillerie de bronze qui fait depuis Castillon la supériorité du roi de France — sont démontés, halés à bras d’homme, remontés sur l’autre versant.
Fin août, la colonne débouche en Piémont dans le dos de l’ennemi. La surprise est complète : à Villafranca, un coup de main de la cavalerie française, où sert Bayard, enlève à table le commandant des troupes du pape, Prospero Colonna. Les Suisses, tournés, refluent sur Milan. Une partie des cantons, lassés, négocie et accepte de rentrer chez eux ; mais les montagnards d’Uri, de Schwytz et d’Unterwald, poussés par l’ardent cardinal Matthieu Schiner, évêque de Sion, veulent la bataille.
Le soir des géants
Le 13 septembre, vers quatre heures de l’après-midi, ils sortent de Milan et marchent droit sur le camp français, à peine ébauché autour du hameau de Zivido. Trois énormes carrés, vingt mille hommes, sans presque de cavalerie ni de canons : le courage nu contre la machine. Le choc est d’une violence que les vieux capitaines n’ont jamais vue. Les piques crèvent l’avant-garde du connétable Charles de Bourbon ; les lansquenets allemands au service du roi, les bandes noires, se jettent au-devant d’elles avec la haine que les gens d’Empire portent aux Suisses ; le roi lui-même charge à plusieurs reprises à la tête de sa gendarmerie. Quand la nuit vient, rien n’est décidé.
Elle ne décide rien non plus. On se cherche à la lueur des mèches, on s’entretue au hasard, puis le silence tombe sur une plaine où les deux armées reposent à portée de voix. Trivulce, qui s’était trouvé, disait-il, à dix-huit batailles, jugea que celles-là n’avaient été que jeux d’enfants et que celle-ci fut un combat de géants — le mot, rapporté par les chroniqueurs, a fait le tour de l’Europe.
L’aube et le lion de Saint-Marc
À la première clarté du 14, tout recommence. Mais la nuit a servi à Galiot de Genouillac, grand maître de l’artillerie : ses pièces sont replacées, et elles prennent en écharpe les colonnes suisses qui reviennent à l’assaut. Les boulets ouvrent dans les carrés des sillons que la discipline referme aussitôt, et que la charge des gendarmes rouvre. Vers huit heures, sur le flanc, on voit accourir les bannières de Venise : Barthélemy d’Alviano arrive de Lodi au cri de « Marco ! Marco ! ». L’appoint est modeste, mais il tombe à l’heure juste. Les Suisses comprennent qu’ils ne passeront pas.
Ce qui suit force le respect de leurs vainqueurs : sans débandade, piques hautes, emmenant leurs blessés et leurs drapeaux, ils reprennent la route de Milan. Derrière eux, la plaine porte, selon les estimations les plus couramment retenues, quelque seize mille morts des deux camps — chiffre approximatif, comme tous ceux de ce temps, mais qui dit l’ampleur du carnage.
Escoutez, tous gentilz Galloys, la victoire du noble roy Françoys…
— Clément Janequin, La Guerre, chanson publiée en 1528, que la tradition attache à Marignan
Le roi fait chevalier
Le soir de la victoire, dit-on, François Iᵉʳ voulut recevoir l’ordre de chevalerie de la main du plus vaillant de ses capitaines et s’agenouilla devant Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, qui lui donna l’accolade avant de jeter son épée en l’air. La scène est rapportée dès le XVIᵉ siècle et les historiens la tiennent pour douteuse ; elle n’en a pas moins fait le tour des manuels, parce qu’elle disait admirablement ce que le siècle voulait croire : que la royauté nouvelle, savante et somptueuse, se voulait encore fille de la vieille chevalerie.
Le reste fut affaire de traités. Milan se rendit, Maximilien Sforza abdiqua contre une pension. À Bologne, en décembre, le roi rencontra le pape Léon X : de cette entrevue sortit le concordat de 1516, qui donna au roi de France la nomination des évêques et des abbés et lia pour trois siècles la couronne à l’Église de France. Le 29 novembre 1516, à Fribourg, fut signée avec les cantons une paix dite perpétuelle — elle le fut presque : elle tint jusqu’à la fin de la monarchie, et les Suisses, renonçant à leur politique de conquête, devinrent les soldats les plus fidèles des rois.
Ce qu’il reste
Marignan est de ces batailles dont la date, seule, a survécu : 1515, apprise par cœur par des générations d’écoliers, devenue le repère où le Moyen Âge finit et où commence la France de la Renaissance. C’est vrai plus qu’on ne le croit. De Bologne, le roi ramena l’idée d’un art nouveau et, l’année suivante, Léonard de Vinci, qui vint mourir en Touraine ; quatre ans plus tard s’ouvrait le chantier de Chambord. La victoire d’un roi de vingt et un ans fut le premier acte d’un règne qui donna à la France ses châteaux, sa langue d’État et ses collections.
Il en resta aussi une leçon plus grave, que la suite se chargea de rappeler : dix ans après Marignan, le même roi perdait tout à Pavie et y était fait prisonnier. Le Milanais ne fut jamais gardé. Ce qui demeure, c’est la journée elle-même — l’artillerie hissée par-dessus les Alpes, la nuit passée sur un affût, les piquiers vaincus qui s’en vont en ordre — et le mot de Trivulce sur ce combat de géants, où deux courages également entiers se rencontrèrent sans que l’un pût mépriser l’autre.