
Grande bataille
Castillon
Victoire française — fin de la guerre de Cent Ans
La bataille de CastillonAuteur inconnu, vers 1484 — Domaine public
Le 17 juillet 1453, devant un camp hérissé de canons, la vieille chevalerie anglaise se brise sur l'artillerie des frères Bureau. Talbot y meurt, la Guyenne retourne au roi : la guerre de Cent Ans s'achève sans traité, sur une victoire française.
Vers le milieu du jour, une poussière monte derrière le camp français, du côté de la Dordogne. Un éclaireur galope l’annoncer à John Talbot, qui vient de bousculer au prieuré Saint-Laurent un détachement de francs-archers et laisse souffler ses hommes : les Français lèvent le siège, ils fuient. Le vieux capitaine ne demande pas d’autre preuve. Il a passé soixante-cinq ans, il a fait toute la guerre, il a l’habitude des Français qui se dérobent. Il ordonne d’avancer. La poussière, en réalité, n’est que celle des valets et des chevaux de bât qu’on éloigne du camp avant le combat. En cette matinée du 17 juillet 1453, sur la rive de la petite Lidoire, l’Angleterre continentale marche sans le savoir vers son dernier quart d’heure.
Trois siècles d’Angleterre en Guyenne
Il faut mesurer ce qui se joue. La Guyenne est anglaise depuis 1152, depuis que Aliénor d’Aquitaine, répudiée par le roi de France, a porté son immense duché au Plantagenêt Henri d’Anjou. Trois siècles : les Bordelais n’ont jamais connu d’autre souverain que celui de Londres, et ils s’en trouvent bien. Le vin de Guyenne descend la Gironde vers l’Angleterre, l’Angleterre renvoie ses draps et ses laines ; la fidélité gasconne est aussi une affaire de tonneaux.
Or l’étau se resserre. Depuis que Jeanne d’Arc a rendu au royaume la foi en lui-même, Charles VII a patiemment refait un État et une armée : les compagnies d’ordonnance de 1445, premières troupes permanentes et soldées d’Occident, les francs-archers de 1448, et surtout une artillerie royale confiée à deux frères sortis de la bourgeoisie parisienne, Jean et Gaspard Bureau. À Formigny, le 15 avril 1450, la Normandie bascule en une après-midi. L’année suivante, la Guyenne tombe presque sans combattre : Bordeaux ouvre ses portes le 30 juin 1451, Bayonne au mois d’août.
La conquête, pourtant, se fait mal accepter. Les officiers du roi taxent, les marchands perdent leur marché anglais, et dès l’année suivante Bordeaux rappelle ses anciens maîtres. Le 17 octobre 1452, une flotte anglaise paraît dans l’estuaire ; six jours plus tard, la ville accueille en libérateur John Talbot, comte de Shrewsbury, l’homme que les mères françaises nomment pour effrayer leurs enfants. Presque toute la Guyenne se retourne. Charles VII, cet hiver-là, comprend qu’il faudra reconquérir deux fois.
Le camp des frères Bureau
Au printemps de 1453, trois armées royales entrent en Guyenne. L’une d’elles vient mettre le siège devant Castillon, sur la Dordogne, verrou de la route de Bordeaux. Et là, Jean Bureau fait une chose que l’on n’avait jamais vue : au lieu de disposer ses pièces pour battre la muraille, il retranche son artillerie tout entière dans un camp fortifié, adossé à la rivière, ceint d’un fossé profond et d’un talus que le tracé sinueux rend flanquant — chaque saillant bat le pied du saillant voisin. Les chroniqueurs parlent d’environ trois cents bouches à feu ; le chiffre est traditionnel et les historiens le tiennent pour généreux, mais nul ne conteste que le parc fût considérable.
Ce n’est plus un camp, c’est une machine. Couleuvrines et veuglaires y sont pointées non vers le ciel des murailles, mais à hauteur d’homme, sur les seuls chemins par lesquels on peut approcher. Il ne manque plus qu’un ennemi assez brave pour venir s’y jeter.
Une heure de tonnerre
Talbot arrive et n’attend rien. Ses hommes de tête, quelques centaines de cavaliers, mettent pied à terre et se ruent sur le fossé, la bannière du comte en avant. Lui-même ne combat pas : prisonnier à Rouen en 1449, libéré sur parole, il a juré de ne plus porter les armes contre le roi de France, et les chroniqueurs le montrent au milieu de la mêlée sans armure, monté sur un petit cheval, tenant son serment jusqu’à l’absurde.
Le camp s’illumine. Les couleuvrines tirent d’enfilade dans des colonnes serrées entre la rivière et le talus ; on rapporte que chaque coup abattait cinq ou six hommes à la fois. Les vagues anglaises et gasconnes se succèdent pendant près d’une heure, chacune piétinant les corps de la précédente, aucune ne franchissant le fossé. Puis, sur le flanc, paraît un corps de cavalerie bretonne — un millier de chevaux environ — qui enveloppe l’assaillant et transforme l’échec en désastre. Le cheval de Talbot est abattu d’un boulet et cloue son maître au sol ; un homme d’armes l’achève à la hache. Son fils, John, vicomte de Lisle, meurt à quelques pas. Le lendemain, dit-on, le vieux héraut du comte reconnut le corps défiguré à une dent qui lui manquait, s’agenouilla et lui rendit sa charge après quarante ans de service :
Mon seigneur et maître, c’est vous ! Je prie Dieu qu’il vous pardonne vos méfaits.
— Paroles prêtées au héraut de Talbot ; épisode rapporté par les chroniqueurs, avec des variantes
Bordeaux, dernier soir
Castillon se rend aussitôt, puis toute la Guyenne, place après place. Bordeaux, seule, tient encore trois mois : la ville sait ce qu’elle risque et négocie pied à pied. Elle capitule le 19 octobre 1453. Le roi pardonne, mais fait bâtir deux forteresses, le fort du Hâ et le château Trompette, pour tenir la ville par le col ; Jean Bureau, le maître des canons, en devient le maire.
De l’immense héritage plantagenêt, il ne reste plus à l’Angleterre que Calais, qu’elle gardera jusqu’en 1558. Et il n’y eut jamais de traité : aucune paix ne fut signée, aucune renonciation solennelle échangée — les rois d’Angleterre continueront pendant trois siècles de se dire rois de France sur leurs monnaies. La plus longue guerre de notre histoire ne s’est pas conclue, elle s’est éteinte, un jour d’été, dans la fumée d’un parc d’artillerie. Vingt-quatre ans plus tôt, dictant à Poitiers sa lettre aux Anglais, une fille de Domrémy leur avait signifié l’issue en une phrase :
Allez-vous-en en votre pays, de par Dieu.
— Jeanne d’Arc, Lettre aux Anglais, 22 mars 1429
Ce qu’il reste
Castillon est l’acte de naissance d’une France nouvelle. Ce jour-là, la chevalerie cesse d’être l’arme qui décide, et le canon prend sa place ; l’armée permanente et l’artillerie royale, les meilleures d’Europe, deviennent l’instrument d’un pouvoir sans rival au dedans comme au dehors. Louis XI héritera de cet État, ses successeurs l’emporteront au-delà des monts : la victoire de 1453 ouvre en droite ligne le chemin de la Renaissance. L’année elle-même est double — sept semaines avant Castillon, le 29 mai, Constantinople tombait aux mains des Turcs — et les manuels en ont fait, non sans raison, la borne où finit le Moyen Âge.
Sur place, la mémoire a tenu. La commune s’appelle Castillon-la-Bataille depuis 1953, année du cinquième centenaire ; un monument marque, près de la Lidoire, l’endroit où tomba Talbot, et depuis la fin des années 1970 des centaines d’habitants rejouent chaque été la journée devant les vignes de leur appellation. Il y a quelque justice à ce que la dernière bataille de la guerre de Cent Ans se commémore ainsi : sans haine, dans un pays de vin que l’Angleterre a aimé trois cents ans, et qui redevint français un après-midi de juillet.