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Histoire de France
Le château de Chambord, par Denis Cheyrouze

Chef-d’œuvre · Architecture

Chambord

Le château de ChambordDenis Cheyrouze, 2021 — Tous droits réservés

En 1519, François Iᵉʳ fait planter des pilotis de chêne dans un marais de Sologne pour y élever le plus étrange des châteaux. Chambord n'est pas une demeure : c'est une couronne de pierre posée sur un désert, le songe d'un roi de vingt-cinq ans.

Il n’y a rien. Un marais de Sologne, des joncs, un mince ruisseau nommé le Cosson, une maison de chasse en ruine que les comtes de Blois avaient laissée s’effondrer sous les bruyères. Des fièvres montent de l’eau dormante, les charrois s’enlisent, aucune ville n’est à portée. C’est là, en cet automne de 1519, qu’un roi de vingt-cinq ans, revenu de Marignan avec la gloire et le goût de l’Italie, ordonne d’élever « un beau et somptueux édifice ». Les charpentiers commencent par enfoncer dans la boue des milliers de pieux de chêne : avant d’être un chef-d’œuvre, Chambord est une forêt renversée sous la vase.

Un marais pour un manifeste

Rien n’obligeait François Iᵉʳ à bâtir ici. Nulle route, nul port, nul verrou stratégique — seulement une forêt giboyeuse et le silence. C’est précisément le propos. Le vainqueur de Marignan ne veut pas d’un palais utile : il veut un objet sans nécessité, une démonstration. Le mot de « rendez-vous de chasse », que l’on répète depuis cinq siècles, est le plus grand euphémisme de l’histoire de l’architecture française. Chambord est un manifeste : la preuve, posée en pleine solitude, que la volonté d’un prince peut y faire surgir une ville de pierre blanche.

Le chantier durera près de vingt-huit ans, tout le règne. Jusqu’à mille huit cents ouvriers y peinent aux plus belles années : maçons, tailleurs, charpentiers, terrassiers venus du Blésois et d’ailleurs, logés dans un village de baraques. Il faut assécher, la tradition veut même qu’on ait songé un temps à détourner la Loire, avant de se contenter de canaliser le Cosson. Il faut charrier le tuffeau, cette pierre tendre et lumineuse du Val de Loire qui se taille comme du bois et blanchit au soleil. Il faut recommencer : quand le roi est fait prisonnier à Pavie en 1525, les travaux s’arrêtent net et ne reprennent qu’après son retour. À sa mort, en 1547, le donjon est debout, les terrasses achevées, mais Chambord n’est pas fini — il ne le sera vraiment que sous Louis XIV.

L’escalier qui ne se croise jamais

Le plan déconcerte encore. Là où le Moyen Âge dispose les salles au hasard des besoins, Chambord obéit à une géométrie : un donjon carré flanqué de quatre grosses tours rondes, et, à l’intérieur, quatre vastes salles voûtées disposées en croix grecque autour d’un noyau central. Cette rigueur-là ne vient pas des maçons de Blois ; elle vient d’Italie, des traités de Vitruve relus par la Renaissance. Le vieux donjon féodal s’y trouve retourné en machine intellectuelle.

Au cœur de la croix, l’invention qui fait la gloire du lieu : l’escalier à doubles révolutions. Deux vis enroulées autour d’un même axe évidé, deux rampes qui montent ensemble du rez-de-chaussée aux terrasses sans jamais se rencontrer — on s’y voit, par les jours de la colonne, on ne s’y croise pas. Les visiteurs en font le jeu depuis cinq cents ans ; les architectes y reconnaissent une idée d’une audace pure.

À qui la doit-on ? La tradition la donne à Léonard de Vinci, que François Iᵉʳ avait fait venir à Amboise et qui avait dessiné des escaliers à vis multiples. Léonard est mort au Clos Lucé le 2 mai 1519, quelques mois avant l’ouverture du chantier : il n’a pu ni diriger les travaux ni signer les plans, et aucun document ne lui attribue Chambord. L’attribution reste donc débattue. D’autres noms circulent avec autant de vraisemblance : Domenico da Cortona, dit le Boccador, auteur d’une maquette de bois aujourd’hui perdue, et les maîtres maçons français Jacques Sourdeau et Pierre Nepveu, dit Trinqueau, qui menèrent l’ouvrage. La vérité tient peut-être en ceci : Chambord est italien d’esprit et français de main.

Le peuple des cheminées

Puis l’on monte, et l’on découvre ce que nul n’attendait. Les terrasses de Chambord ne sont pas un toit : c’est une place publique suspendue, hérissée de lucarnes, de clochetons et de souches de cheminées incrustées d’ardoise en losanges noirs. Une foule minérale, un village pour géants où la cour venait, dit-on, regarder les départs de chasse et les feux d’artifice. La légende veut qu’il y ait là une cheminée par jour de l’année ; le compte officiel du domaine en dénombre deux cent quatre-vingt-deux, avec quatre cent vingt-six pièces et soixante-dix-sept escaliers. Au-dessus de tout, la lanterne, haute d’une cinquantaine de mètres au-dessus du sol, couronnée non d’une croix ni d’une girouette, mais d’une immense fleur de lys.

Partout, sur les voûtes, les linteaux, les cheminées, court le même animal : la salamandre, emblème personnel du roi, couronnée, crachant le bon feu et éteignant le mauvais — Nutrisco et extinguo. On la compte par centaines. Chambord ne dit pas seulement la puissance du royaume : il signe, à chaque pierre, le nom d’un homme.

L’empereur reçu dans le désert

En décembre 1539, François Iᵉʳ y reçoit son grand adversaire, l’empereur Charles Quint, qu’il laisse traverser la France pour aller mater Gand. On tapisse les murs, on jonche le sol de fleurs et d’herbes, on illumine les terrasses. Le rival est conduit dans le donjon inachevé, et les chroniqueurs rapportent qu’il en sortit ce jugement :

Un abrégé de ce que peut effectuer l’industrie humaine.

— Mot prêté à Charles Quint, décembre 1539, rapporté par les chroniqueurs du temps

Le mot, comme souvent, doit être reçu avec prudence : il court de plume en plume depuis le XVIᵉ siècle. Mais il dit juste. Chambord n’a jamais servi à rien, et c’est là sa raison d’être. François Iᵉʳ lui-même n’y a séjourné que quelques semaines en tout, par courtes visites de chasse : on emportait alors les tapisseries, les lits et la vaisselle, et le château retombait au silence.

Les siècles de passage

Le château traverse ensuite l’histoire de France comme une scène qu’on éclaire par intermittence. Louis XIV l’achève, y ramène la cour et y fait donner, le 14 octobre 1670, la création du Bourgeois gentilhomme : Molière et Lully jouent leur comédie-ballet dans une salle dressée pour l’occasion, devant un roi qu’il faut faire rire — l’un des sommets du théâtre de Molière. Le roi de Pologne détrôné Stanislas Leszczynski y vit quelques années. Louis XV le donne au maréchal de Saxe, vainqueur de Fontenoy, qui y règne en petit souverain avec son régiment de cavalerie et y meurt en 1750.

Vient l’abandon : la Révolution disperse le mobilier, le XIXᵉ siècle y installe des propriétaires successifs, le duc de Bordeaux — le « comte de Chambord » — en tire son nom de prétendant. L’État l’achète en 1930. Neuf ans plus tard, à la veille de la guerre, ses salles immenses deviennent le dépôt des chefs-d’œuvre évacués des musées nationaux : La Joconde, sortie du Louvre en camion, passe par Chambord avant de poursuivre sa fuite vers le Sud. En 1981, le château et son parc entrent au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Ce qu’il reste

Il reste le mur : trente-deux kilomètres de pierre enfermant cinq mille quatre cent quarante hectares de forêt, d’étangs et de landes — le plus vaste parc clos d’Europe, presque la superficie de Paris intra-muros, où cerfs et sangliers vivent comme au temps des Valois. Et il reste, au bout de l’allée, cette silhouette invraisemblable qui monte au-dessus des chênes, blanche sur le ciel gris de Sologne, aussi étrangère au paysage qu’au premier jour.

Chambord n’aura protégé aucune frontière, abrité aucun gouvernement, servi aucun dessein. Il n’aura été que le rêve d’un roi de vingt-cinq ans revenu d’Italie ébloui, la preuve qu’un royaume assez sûr de lui peut se payer l’inutile et le rendre éternel. C’est à ce titre qu’il demeure le monument le plus juste de toute la Renaissance française : non pas ce que la France avait besoin de bâtir, mais ce qu’elle avait envie d’être.