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Histoire de France
Entrée de l’Exposition universelle de 1889, par Jean Béraud

Époque · 1870 – 1918

La Belle Époque et la Grande Guerre

De l'école de Jules Ferry aux tranchées de Verdun : le zénith du génie français et le sacrifice des poilus

Entrée de l’Exposition universelle de 1889Jean Béraud, 1889 — CC0

De Sedan à l'armistice de 1918, la France relève ses ruines, donne l'école à tous ses enfants, invente le vaccin contre la rage et le cinéma, dresse la plus haute tour du monde — puis tient quatre ans dans les tranchées, au prix d'environ 1,4 million de ses fils.

Le 7 octobre 1870, un ballon s’élève de la place Saint-Pierre, à Montmartre, franchit les lignes prussiennes qui étranglent Paris et disparaît vers l’ouest. À son bord, Léon Gambetta, ministre d’une République vieille d’un mois, part organiser en province la résistance à l’invasion. La France vient de vivre Sedan et la capitulation d’un empereur ; elle va connaître encore le siège, la famine, la Commune écrasée dans le sang et la perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine. Qui aurait cru que de cette « année terrible » — le mot est de Victor Hugo — allaient sortir un demi-siècle d’éclat sans pareil, puis la plus chèrement payée des victoires ? C’est pourtant ce double récit qu’écrivent, de 1870 à 1918, deux générations de Français.

La République des instituteurs

Née d’un désastre, la IIIᵉ République, proclamée le 4 septembre 1870, s’enracine avec une vigueur que nul n’attendait. Le territoire, amputé par le traité de Francfort (10 mai 1871), est libéré dès 1873, l’indemnité de cinq milliards payée avant terme ; place de la Concorde, la statue de Strasbourg se voile de crêpe noir, et le pays se remet au travail. Vient alors l’œuvre maîtresse : par les lois de Jules Ferry, l’école devient gratuite (16 juin 1881), puis obligatoire et laïque (28 mars 1882). Dans chaque village se dresse désormais, face au clocher, la mairie-école, et une armée d’instituteurs — les « hussards noirs de la République », dira Péguy — apprend à lire à tous les enfants de France. Autour de l’école, les grandes libertés : la presse (1881), les syndicats (1884), les associations (1901). En 1905 enfin, au terme d’une crise douloureuse, la loi de séparation des Églises et de l’État dispose en son article premier que « la République assure la liberté de conscience » ; désormais, elle ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte.

Le zénith du génie français

Jamais peut-être la France n’a tant donné au monde en si peu d’années. Louis Pasteur, qui a déjà sauvé les vignes, les vers à soie et les troupeaux, vaccine contre la rage, le 6 juillet 1885, le petit Alsacien Joseph Meister ; l’Institut Pasteur ouvre trois ans plus tard. Marie Curie découvre avec Pierre le polonium et le radium (1898), et devient la première personne au monde à recevoir deux prix Nobel (1903, 1911). Le 28 décembre 1895, dans le Salon indien du Grand Café, boulevard des Capucines, les frères Lumière projettent leurs premières vues animées : le cinématographe est né, et le septième art avec lui. Déjà la tour Eiffel, trois cents mètres de fer dressés en vingt-six mois, plus haute construction du monde, domine l’Exposition universelle de 1889, centenaire de la Révolution ; celle de 1900 reçoit plus de cinquante millions de visiteurs, qui découvrent le Grand Palais, le pont Alexandre III et le tout nouveau métropolitain aux entrées d’Art nouveau dessinées par Guimard. Vers 1900, l’automobile française est la première du monde ; le 25 juillet 1909, Louis Blériot traverse la Manche en trente-sept minutes sur un monoplan de sa conception. Pendant que Monet, Renoir et leurs amis impressionnistes, d’abord moqués, apprennent à l’Europe entière à peindre la lumière, l’empire colonial, de l’Afrique à l’Indochine, s’établit au deuxième rang du monde, derrière le seul empire britannique : une dizaine de millions de kilomètres carrés à la veille de 1914.

L’union sacrée et le miracle de la Marne

Le 28 juin 1914, l’archiduc héritier d’Autriche tombe à Sarajevo. Le 1ᵉʳ août, la France mobilise ; le 3, l’Allemagne lui déclare la guerre. Alors se produit ce que nul n’osait prédire : pas une défaillance. « Rien ne brisera devant l’ennemi l’union sacrée », affirme le président Poincaré dans son message aux Chambres, le 4 août, et le mot dit vrai : croyants et libres-penseurs, monarchistes et socialistes partent ensemble. Août est terrible — les armées refluent, le gouvernement quitte Paris. Puis vient la Marne, du 5 au 12 septembre 1914 : Joffre retourne ses armées face à l’envahisseur, Gallieni jette dans la bataille jusqu’aux taxis parisiens — l’appoint militaire fut modeste, la légende est restée — et l’ennemi recule jusqu’à l’Aisne.

Au moment où s’engage une bataille dont dépend le salut du pays, il importe de rappeler à tous que le moment n’est plus de regarder en arrière ; tous les efforts doivent être employés à attaquer et à refouler l’ennemi. Une troupe qui ne peut plus avancer devra, coûte que coûte, garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutôt que de reculer.

— Joffre, ordre du jour aux armées, 6 septembre 1914

Paris est sauvé, mais la guerre s’enterre : de la mer du Nord à la frontière suisse, quelque sept cents kilomètres de tranchées où les poilus vont endurer quatre années de boue, de froid et de feu.

Verdun, « on les aura »

Le 21 février 1916, un déluge d’obus s’abat sur Verdun : l’état-major allemand a choisi d’y user l’armée française dans une bataille sans autre horizon que l’usure. Pétain, appelé au plus fort du péril, organise la défense : sur la Voie sacrée, unique artère vers l’arrière, roule nuit et jour un camion toutes les quatorze secondes, et la noria des relèves fait passer par la fournaise les deux tiers de l’armée française. « Courage… on les aura ! », lance l’ordre du jour du 10 avril 1916. Douaumont est repris le 24 octobre ; quand la bataille s’éteint en décembre, après dix mois, la France n’a pas cédé — au prix, selon les estimations, de plus de trois cent mille morts français et allemands. L’année 1917 est la plus sombre : l’offensive du Chemin des Dames, lancée le 16 avril, se brise dans le sang ; des mutineries — lassitude d’hommes épuisés plus que révolte — touchent des dizaines de divisions, et Pétain rend à l’armée le repos, les permissions et la confiance, en attendant les chars et les Américains, entrés en guerre le 6 avril. En novembre 1917, la République appelle un vieillard indomptable de soixante-seize ans, Georges Clemenceau. « Je fais la guerre », martèle-t-il à la Chambre ; parce qu’il tient, le pays tient.

L’année de la victoire

Au printemps de 1918, l’Allemagne, libérée du front russe, joue son va-tout : ses offensives enfoncent les lignes, ses canons à longue portée bombardent Paris. Dans le péril, les Alliés se donnent enfin un chef unique : le 26 mars, à Doullens, Foch est chargé de coordonner leurs armées — il en sera bientôt le généralissime. Il pare les coups, puis frappe : seconde victoire de la Marne en juillet, contre-offensive générale à partir du 8 août — « jour noir de l’armée allemande », écrira Ludendorff — et dès lors l’ennemi ne cesse plus de reculer. Le 11 novembre 1918, à l’aube, l’armistice est signé dans le wagon de Foch, en forêt de Compiègne ; à onze heures, les clairons sonnent le cessez-le-feu, et toutes les cloches de France répondent. L’Alsace et la Lorraine reviennent à la patrie. Mais la victoire a le visage du deuil : environ 1,4 million de soldats français sont morts ou disparus — près d’un mobilisé sur six —, des millions d’autres sont blessés, dont les mutilés du visage que l’on nommera les « gueules cassées » ; il n’est guère de famille qui ne pleure un fils, un père ou un frère.

Ce qu’il reste

De la Belle Époque, la France garde des visages familiers : la tour Eiffel, le métro et ses entrées de Guimard, les toiles impressionnistes admirées dans les musées du monde entier, l’école communale, la laïcité de 1905, le cinéma né un soir de décembre à Paris. De la Grande Guerre, elle garde une mémoire gravée dans la pierre : un monument aux morts au cœur de presque chacune de ses communes et, sous l’Arc de triomphe, depuis 1920, un Soldat inconnu dont la flamme est ravivée chaque soir. Chaque 11 novembre, le pays s’arrête et se souvient : la génération qui lui avait donné Pasteur, les frères Lumière et la fée électricité fut aussi celle qui tint Verdun. Éclat et sacrifice se répondent, et disent ensemble ce que fut ce demi-siècle : le prix dont un peuple libre paie le droit de le rester.