
Grand personnage
Georges Clemenceau
Le Tigre, le Père la Victoire
Georges ClemenceauEmmanuel Gondouin, vers 1920 — CC0
Vendéen, médecin, journaliste, renverseur de ministères : à soixante-seize ans, Georges Clemenceau prend le pouvoir avec un programme de trois mots — « Je fais la guerre ». Un an plus tard, la France a vaincu.
Un vieil homme en canadienne et chapeau mou avance dans un boyau de tranchée, la canne enfoncée dans la boue jusqu’à la garde. Il a soixante-seize ans, il est président du Conseil, et rien ne l’empêche d’aller là où l’on tue. Les soldats le reconnaissent de loin ; ils l’appellent le Tigre, ou déjà le Père la Victoire. Il serre des mains noires de terre, écoute, tempête contre un officier qui voudrait le retenir à l’arrière. Depuis novembre 1917, la France a mis son sort entre les mains de cet homme que trois générations d’hommes politiques ont redouté — et qui n’a plus, dit-il, qu’une seule politique.
Le Vendéen qui voulut être médecin
Georges Clemenceau naît le 28 septembre 1841 à Mouilleron-en-Pareds, au cœur d’un bocage vendéen que les guerres de Vendée avaient déchiré deux générations plus tôt. Sa famille, pourtant, est de l’autre bord : hobereaux ruraux, républicains, farouchement anticléricaux. De son père Benjamin, il tiendra tout — la défiance envers les puissances établies, le goût des livres, une intransigeance qui ne cédera jamais.
Il monte à Paris étudier la médecine, soutient sa thèse en 1865, conspire contre l’Empire et connaît la prison de Mazas. Puis il part pour les États-Unis, où il enseigne le français dans un pensionnat de jeunes filles du Connecticut et épouse en 1869 l’une de ses élèves, Mary Plummer ; il en reviendra avec une admiration pour les démocraties anglo-saxonnes rare chez les hommes de sa génération.
La défaite de 1870 le jette dans la politique. Maire de Montmartre en septembre 1870, il vit la Commune du dedans : le 18 mars 1871, il tente en vain d’arracher à la foule les généraux Lecomte et Clément-Thomas, qui seront fusillés. Élu à l’Assemblée nationale, il vote contre les préliminaires de paix qui cèdent l’Alsace-Lorraine, et démissionne. Il ne l’oubliera pas pendant quarante-sept ans.
Le tombeur de ministères
De 1876 à 1893, député radical de Montmartre puis du Var, Clemenceau est la terreur de la Chambre. Il ne gouverne pas : il abat. Sa parole sèche, coupante, sans un mot de trop, renverse ministère après ministère. En mars 1885, après le repli français de Lang Son au Tonkin, il achève Jules Ferry en quelques phrases ; il combat l’expansion coloniale lorsque presque tous l’applaudissent, et refuse en pleine tribune la théorie des « races supérieures ». Il se bat aussi au sens propre : une douzaine de duels, dont celui de décembre 1892 contre Paul Déroulède — six balles échangées, aucune touchée.
Le scandale de Panama l’emporte à son tour : soupçonné de compromissions, il perd son siège en 1893 et se retrouve réduit au journalisme. C’est de cette traversée du désert que sortira son plus grand titre de gloire. À L’Aurore, dont il signe l’éditorial presque chaque jour, il reçoit en janvier 1898 la longue lettre ouverte d’Émile Zola sur l’affaire Dreyfus. C’est lui qui trouve le titre sous lequel elle entrera dans l’histoire : « J’accuse…! », publié le 13 janvier 1898. Il consacrera à l’affaire des centaines d’articles, jusqu’à la réhabilitation du capitaine en 1906.
Le premier flic de France
Sénateur du Var en 1902, ministre de l’Intérieur en mars 1906, président du Conseil du 25 octobre 1906 au 24 juillet 1909 : le contempteur des gouvernements devient gouvernement. Son ministère applique, non sans heurts, la séparation des Églises et de l’État votée en décembre 1905, crée un ministère du Travail et met sur pied les brigades mobiles de police judiciaire — qu’on appellera « brigades du Tigre ». Mais il réprime durement les grèves, envoie la troupe contre les vignerons du Midi en 1907 et les terrassiers de Draveil-Villeneuve-Saint-Georges en 1908, et rompt avec la gauche socialiste. « Je suis le premier flic de France », aurait-il lancé à la Chambre : le mot, qu’on lui prête sans qu’il soit solidement établi, résume ce que ses adversaires lui reprocheront toujours.
Vient la guerre. Écarté du pouvoir, il préside au Sénat la commission de l’armée, parcourt le front, et fait de son journal une machine de guerre contre les incapacités. La censure le frappe dès septembre 1914 ; il rebaptise alors L’Homme libre en L’Homme enchaîné, et continue. Il a vu Verdun, il a compté les morts, il sait exactement ce que coûte chaque hectare de terre reprise.
« Je fais la guerre »
À l’automne 1917, tout vacille : mutineries de printemps mal éteintes, effondrement russe, désastre italien de Caporetto, campagnes défaitistes, ministères qui tombent l’un après l’autre. Le 16 novembre 1917, Raymond Poincaré, qui le déteste, l’appelle. Il a soixante-seize ans. Le 20 novembre, il lit devant la Chambre une déclaration ministérielle de quelques lignes :
Ces Français que nous fûmes contraints de jeter dans la bataille, ils ont des droits sur nous.
— Déclaration ministérielle, 20 novembre 1917
Le programme tiendra en trois mots, prononcés à la tribune le 8 mars 1918 : « Politique intérieure, je fais la guerre ; politique étrangère, je fais la guerre. Toujours, je fais la guerre. » Il poursuit le défaitisme sans faiblir — Bolo Pacha fusillé, Caillaux arrêté en janvier 1918 après la levée de son immunité, Malvy jugé — au risque de passer pour un dictateur. Il multiplie les visites au front, où les photographes le saisissent dans la boue, entouré de poilus qui rient. Et surtout, quand l’offensive allemande de mars 1918 disloque le front britannique, il impose ce que trois ans de coalition n’avaient su obtenir : le 26 mars 1918, à la conférence de Doullens, Ferdinand Foch reçoit la coordination des armées alliées, puis, en avril, le commandement en chef. L’unité de commandement est faite. Sept mois plus tard, l’Allemagne demande l’armistice.
Versailles, puis la maison du Tigre
Le 11 novembre 1918, à quatre heures de l’après-midi, Clemenceau lit à la Chambre les conditions de l’armistice signé le matin même à Rethondes. Selon le compte rendu de la séance, il conclut en envoyant « le salut de la France une et indivisible à l’Alsace et à la Lorraine retrouvées ». Les députés se lèvent, chantent La Marseillaise ; le vieil homme pleure. Il a quarante-sept ans de revanche derrière lui.
Reste à faire la paix, ce qui sera plus rude que la guerre. Président de la conférence ouverte le 18 janvier 1919, il se bat pied à pied contre Wilson et Lloyd George pour obtenir des garanties matérielles. Le 19 février 1919, l’anarchiste Émile Cottin lui tire dessus en pleine rue ; une balle reste logée près du poumon, il reprend son fauteuil quelques jours plus tard. Le traité est signé le 28 juin 1919 dans la galerie des Glaces, là même où l’Empire allemand avait été proclamé en 1871. Clemenceau a renoncé au Rhin contre l’occupation temporaire de la rive gauche et des traités de garantie anglo-américains — que le Sénat des États-Unis ne ratifiera jamais. Foch et Poincaré ne lui pardonneront pas.
Sa récompense, il ne l’aura pas : en janvier 1920, la réunion préparatoire des républicains lui préfère Paul Deschanel pour la présidence de la République. Il retire sa candidature et se retire. Voyages en Égypte et aux Indes, conférences aux États-Unis en 1922, puis la petite maison de pêcheur de Saint-Vincent-sur-Jard, face à l’océan, dans sa Vendée natale. Il y écrit et jardine. Son vieil ami Claude Monet, qu’il a poussé à offrir à l’État les grandes compositions des Nymphéas — donation acceptée en 1922, installée à l’Orangerie en 1927 —, meurt avant lui ; Clemenceau lui consacre un livre. Lui-même s’éteint à Paris le 24 novembre 1929. Selon sa volonté, ni discours ni cérémonie religieuse : on l’enterre à Mouchamps, près de son père, sous une pierre qui ne porte pas son nom.
Ce qu’il reste
De tous les hommes de la Belle Époque et de la Grande Guerre, Clemenceau est celui que la France a le plus détesté avant de lui devoir le plus. Il fut tour à tour l’insurgé de Montmartre, le démolisseur de gouvernements, le défenseur d’un capitaine juif contre l’état-major, le ministre qui fit charger les grévistes, et le chef de guerre que ses ennemis eux-mêmes durent appeler au secours. Rien en lui n’était conciliant, et c’est pour cela qu’on le prit en 1917.
Ce qu’il a laissé n’est pas une doctrine : c’est un exemple de volonté. Que la France de 1918, saignée par la Marne et Verdun, ait trouvé au bord du gouffre un vieillard capable de lui rendre le goût de tenir, voilà ce que retient le récit national. Sa maison de Saint-Vincent-sur-Jard est aujourd’hui monument national ; et sur la tombe de Mouchamps, où il n’a pas voulu qu’on écrive son nom, les visiteurs viennent encore déposer des fleurs.