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Histoire de France
Le Serment des Horaces, par Jacques-Louis David

Chef-d’œuvre · Art

David et le néoclassicisme

Le Serment des HoracesJacques-Louis David, 1784-1785 — Domaine public

Trois frères tendent leurs bras vers trois épées : en 1784, Le Serment des Horaces impose à l'Europe un art de la ligne et du devoir. Peintre du Salon, puis de la Convention, puis de l'Empereur, Jacques-Louis David a mis son pinceau au service de trois régimes — et formé toute une école.

Une salle nue, trois arcades, un sol de dalles. Au centre, un vieillard tend à bout de bras trois épées dont les lames se croisent en un point ; devant lui, ses trois fils, jambes écartées, bras tendus vers le fer, prêtent serment de vaincre ou de mourir. À droite, dans l’ombre, trois femmes s’effondrent : l’une d’elles est mariée à l’ennemi qu’ils vont combattre, l’autre en est la sœur. Rien ne bouge, tout est arrêté à l’instant du serment. Aucune couleur inutile, aucun décor, aucune grâce — une lumière de sculpture, des plis de pierre, un dessin qui coupe. Le Serment des Horaces, peint à Rome en 1784 et montré au Salon de 1785, fit l’effet d’un coup de poing dans un siècle de fêtes galantes. Il n’annonçait pas seulement une esthétique : il annonçait une époque.

Un élève obstiné

Jacques-Louis David, Parisien, orphelin de père tué en duel, entre à l’Académie royale et concourt quatre fois en vain pour le prix de Rome. Après l’échec de 1773, il tente de se laisser mourir de faim. Il l’obtient à la cinquième tentative, en 1774, et part pour l’Italie où il passe cinq années à dessiner l’antique — au moment même où les fouilles d’Herculanum et de Pompéi et les écrits de Winckelmann remettent la Grèce à la mode dans toute l’Europe.

Il en revient avec une doctrine. Le sujet doit être moral, la composition claire, le dessin souverain, la couleur sobre ; le modèle est la statuaire romaine, et le maître français est Poussin. C’est ce qu’on appellera le néoclassicisme, et David en devient d’un coup le chef incontesté, en France puis partout : son atelier accueillera jusqu’à quatre cents élèves.

Le peintre de la Révolution

Élu député de Paris à la Convention en 1792, David vote la mort du roi, siège au Comité de sûreté générale, obtient la suppression de l’Académie royale, et organise les grandes fêtes civiques. Il entreprend Le Serment du Jeu de paume, qu’il n’achèvera pas, faute d’avoir pu suivre le sort politique de ceux qu’il y avait dessinés.

Le 13 juillet 1793, Marat est assassiné dans sa baignoire par Charlotte Corday. Trois mois plus tard, David offre à la Convention un tableau : un corps glissé hors de l’eau, un bras pendant qui tient encore la plume, une lettre dans l’autre main, une caisse de bois en guise de table, un fond sombre et vide qui occupe la moitié de la toile. Sur la caisse, il a peint trois mots comme une inscription funéraire :

À Marat, David.

— Dédicace peinte dans La Mort de Marat, 1793

Le tableau est d’une efficacité redoutable, et il est aussi une construction : la peau de Marat, rongée par la maladie, y est lisse, la baignoire sabot devient un sarcophage, la scène d’un fait divers sanglant prend la forme d’une déposition de croix. Après Thermidor, David est emprisonné deux fois comme robespierriste, et échappe de peu à la peine capitale. Il peint en prison son seul paysage.

Il faut ajouter que ce néoclassicisme ne resta pas dans les cadres. David dessina les costumes des fêtes révolutionnaires, les uniformes des représentants du peuple, le mobilier, les décors de cortège ; par lui, l’antique descendit dans la rue, sur les meubles, dans les coiffures et jusque dans les prénoms que l’on donnait aux enfants. Le style Directoire, puis le style Empire, avec leurs sphinx, leurs palmettes et leurs sièges à pieds de griffon, sortent de la même source. Peu de peintres ont autant changé l’apparence quotidienne d’un pays.

Le peintre de l’Empereur

Libéré, il met vingt ans à peindre Les Sabines, puis se rallie au Consulat. En 1804, Napoléon le nomme premier peintre de l’Empereur. Il produit alors la plus vaste machine de propagande picturale de l’histoire de France : Le Sacre, dix mètres sur six, cent quatre-vingt-onze personnages identifiables, trois ans de travail.

Là encore, le tableau arrange. La scène choisie n’est pas le couronnement de l’Empereur par lui-même, jugé trop provocant, mais celui de Joséphine qu’il couronne : Napoléon est donc en mouvement, bras levés, au centre. Madame Mère figure au balcon d’honneur alors qu’elle avait refusé de venir à Paris. Le pape, qui assistait les bras croisés, a reçu un geste de bénédiction sur intervention de l’Empereur. Chacune de ces retouches est documentée par les esquisses, et l’on peut les suivre au Louvre comme on suivrait la rédaction d’un communiqué.

Ce qu’il reste

Il reste une école, et elle a compté. De l’atelier de David sortent Gérard, Gros, Girodet, et surtout Ingres, qui portera la ligne à un degré d’abstraction que son maître n’avait pas prévu. Par eux, la peinture française domine l’Europe pendant deux générations ; et c’est contre eux que Delacroix et les romantiques devront se battre, ce qui est une autre manière de mesurer leur poids. Baudelaire, qui préférait la couleur, a trouvé pour David la formule la plus juste qu’on ait écrite sur lui :

David, cet astre froid.

— Charles Baudelaire, Le Musée classique du Bazar Bonne-Nouvelle, 1846

Il reste aussi une leçon politique, que le tableau ne cache pas : la peinture peut servir. David a peint l’idéal romain sous Louis XVI, le martyr sous la Convention, le sacre sous l’Empire, et son talent n’a jamais faibli. Banni comme régicide au retour des Bourbons, il refusa de demander sa grâce et mourut à Bruxelles en 1825 ; la France ne laissa pas revenir son corps, qui repose toujours en Belgique, et seul son cœur fut inhumé au Père-Lachaise.

Il reste enfin, au Louvre, quelques-unes des toiles les plus visitées du monde, et cette évidence : de tous les artistes qui ont traversé la Révolution et l’Empire, c’est un peintre qui en a fixé les images dans la mémoire des hommes.