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Histoire de France
Frontispice de l’Encyclopédie, par Benoît-Louis Prévost, d’après Charles-Nicolas Cochin

Chef-d’œuvre · Littérature

L'Encyclopédie

Frontispice de l’EncyclopédieBenoît-Louis Prévost, d’après Charles-Nicolas Cochin, 1764-1772 — Domaine public

Vingt-huit volumes, vingt-cinq années, près de cent cinquante plumes : sous la conduite de Diderot et d'Alembert, l'Encyclopédie entreprend de rassembler tout le savoir des hommes — et fait du français la langue de l'esprit européen.

Au donjon de Vincennes, l’été de 1749, un prisonnier de trente-six ans écrit sur le rebord d’une fenêtre. Il s’appelle Denis Diderot, il a été enfermé sur lettre de cachet pour sa Lettre sur les aveugles, et quatre libraires de Paris s’agitent en ville pour le faire sortir : ils ont engagé des sommes considérables dans un dictionnaire dont il est l’âme, et sans lui l’affaire est perdue. Ils obtiennent sa libération à l’automne. Ils ignorent qu’ils viennent de sauver, non pas un dictionnaire, mais le plus vaste monument que l’esprit français ait jamais confié au papier.

Le libraire, le philosophe et le géomètre

Tout commence par une opération de commerce. En 1745, le libraire André-François Le Breton et ses associés veulent traduire la Cyclopaedia de l’Anglais Ephraim Chambers, parue à Londres en 1728 : deux volumes honnêtes, sans génie. Le chantier passe de mains en mains — un traducteur anglais, un érudit allemand, puis l’abbé de Gua de Malves — et échoue à chaque fois. En 1747, Le Breton confie la direction à deux hommes jeunes et sans fortune : Diderot, touche-à-tout prodigieux, fils du coutelier de Langres, et Jean Le Rond d’Alembert, enfant trouvé sur les marches d’une église et déjà l’un des premiers géomètres d’Europe.

Ils font aussitôt éclater le cadre. Il ne s’agira plus de traduire, mais de dresser, dit Diderot, un « tableau général des efforts de l’esprit humain dans tous les genres et dans tous les siècles ». Le Prospectus de 1750 lance la souscription ; le premier volume paraît en juin 1751, ouvert par le Discours préliminaire de d’Alembert, qui demeure l’un des plus beaux textes de prose française du siècle. On y trouve la généalogie de nos idées, l’hommage à Bacon, à Descartes, à Newton, à Locke, et l’« arbre des connaissances » qui range tout le savoir sous les trois facultés de l’âme : la mémoire, la raison, l’imagination.

L’ouvrage dont nous donnons aujourd’hui le premier volume a deux objets : comme Encyclopédie, il doit exposer autant qu’il est possible l’ordre et l’enchaînement des connaissances humaines ; comme Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, il doit contenir sur chaque science et sur chaque art les principes généraux qui en sont la base, et les détails les plus essentiels qui en font le corps et la substance.

— D’Alembert, Discours préliminaire de l’Encyclopédie, 1751

Cent cinquante plumes et un forçat magnifique

Aucun homme ne pouvait porter seul un tel poids. Diderot rassemble une société de savants — près de cent cinquante collaborateurs au fil des tomes. Voltaire donne des articles de littérature et d’histoire ; Rousseau, avant la brouille, écrit la musique et l’« Économie politique » ; Montesquieu laisse en mourant un essai sur le goût ; Turgot traite de l’étymologie et des foires ; le baron d’Holbach fournit la chimie et la minéralogie ; Quesnay, médecin du roi, y installe la science économique naissante.

Mais le héros obscur de l’entreprise est un gentilhomme protestant, médecin et polygraphe, le chevalier Louis de Jaucourt. À partir de 1759 il porte à lui seul le gros de la rédaction : on lui attribue environ dix-sept mille articles, soit près du quart de l’ouvrage. Il travaillait sans rétribution, entouré de secrétaires qu’il payait de sa poche — la tradition veut qu’il ait vendu une maison pour continuer. Nulle matière ne lui semblait trop ingrate. Sans ce forçat magnifique, l’Encyclopédie se fût arrêtée à mi-course.

La gloire des mains

L’audace la plus neuve n’est pourtant pas dans les idées : elle est dans les onze volumes de planches, publiés de 1762 à 1772. Jusque-là, les livres savants regardaient de haut ceux qui travaillent. Diderot renverse la table.

On a trop écrit sur les sciences ; on n’a pas assez bien écrit sur la plupart des arts libéraux ; on n’a presque rien écrit sur les arts mécaniques.

— Diderot, Prospectus de l’Encyclopédie, 1750

Il descend donc dans les ateliers, interroge les compagnons, se fait expliquer les tours de main, fait dessiner les outils un à un. On voit l’épinglier tirer, tronçonner et empointer son fil ; le gantier tailler sa peau ; le fondeur couler ; les forges du Périgord fumer sur une double page ; les manufactures de glaces, les papeteries, les métiers à bas, la marine, l’imprimerie même. Ces gravures composent le plus grand inventaire des techniques jamais dressé en Europe, et elles portent une idée neuve : le travail des mains est un savoir, digne du burin et de la postérité. On lit dans ces planches la curiosité même du siècle, celle qui portera bientôt la montgolfière au-dessus des toits de Paris.

Les orages et les complicités

L’ouvrage n’avança jamais sans tempête. Dès février 1752, à la suite du scandale de la thèse de l’abbé de Prades, un arrêt du Conseil du roi supprime les deux premiers volumes. En 1757, l’article « Genève » de d’Alembert soulève l’indignation des pasteurs et de Rousseau ; d’Alembert, lassé, se retire de la direction l’année suivante. En mars 1759, le privilège est purement et simplement révoqué ; le 3 septembre de la même année, Rome condamne l’Encyclopédie et l’inscrit à l’Index.

Elle continue pourtant, et c’est là le paradoxe très français de l’affaire : elle continue avec la complicité tacite de l’État. Le directeur de la Librairie, Malesherbes, homme de robe et de scrupule, protège ce qu’il est chargé de surveiller. La tradition rapportée par la fille de Diderot veut qu’il ait fait prévenir le philosophe d’une perquisition imminente ; Diderot, désespéré, demandant où cacher ses papiers, Malesherbes lui aurait répondu de les envoyer chez lui — personne n’irait les y chercher. L’anecdote est peut-être embellie ; elle dit vrai sur le fond. Les dix derniers volumes de texte paraissent ainsi en 1765, sous une fausse adresse de Neuchâtel, avec la permission de n’être pas vus.

Le coup le plus cruel vint des amis. En 1764, corrigeant des épreuves, Diderot découvre que Le Breton, terrifié par les foudres officielles, a fait raboter en secret des centaines de passages après son bon à tirer. Des articles entiers étaient mutilés, les manuscrits détruits : rien n’était réparable. Diderot en fut au désespoir, écrivit au libraire une lettre d’une violence inouïe — puis reprit sa tâche. Il y avait vingt-cinq ans de sa vie dans ces volumes ; il les mena jusqu’au bout.

L’Europe pense en français

En 1772, quand paraît le dernier volume de planches, l’affaire commerciale s’est muée en événement européen. On contrefait l’Encyclopédie à Genève, à Lucques, à Livourne, à Yverdon ; on la réédite en formats plus maniables et moins chers, in-quarto puis in-octavo, jusqu’à toucher les cabinets de province. Les travaux de l’historien Robert Darnton ont estimé à quelque vingt-cinq mille le nombre d’exemplaires vendus en Europe avant 1789 — chiffre inouï pour un ouvrage de ce prix.

Or tout cela s’écrit et se lit en français. À Berlin, à Saint-Pétersbourg, à Naples, à Stockholm, on discute des articles de Diderot dans la langue française, devenue pour un siècle la langue commune des esprits. Catherine II achète la bibliothèque de Diderot et lui en laisse l’usage ; l’Europe savante prend ses habitudes à Paris. Jamais le rayonnement intellectuel du royaume n’a été si large ni si tranquille.

Ce qu’il reste

Il reste d’abord les livres eux-mêmes, ces vingt-huit volumes in-folio que l’on rencontre encore dans les bibliothèques anciennes, et dont les planches sont devenues la mémoire visuelle de la France d’avant les machines : c’est là, et presque nulle part ailleurs, que l’on peut voir travailler un tailleur de limes ou un imprimeur de 1760. Il reste ensuite une idée, qui a fait le tour du monde et qu’aucun écran n’a démentie : que le savoir se doit d’être ordonné, écrit, illustré et mis à la portée de tous.

Tout ce qui s’est appelé depuis dictionnaire, encyclopédie, vulgarisation, tout ce qui prétend rassembler et transmettre descend, de près ou de loin, de l’atelier de la rue Taranne où Diderot corrigeait ses épreuves. Ce fut l’entreprise la plus caractéristique du siècle des Lumières et l’un des sommets de la France des sciences : une nation qui, faute de pouvoir tout inventer, entreprit au moins de tout comprendre — et de le dire clairement.