
Époque · 1715 – 1789
Le siècle des Lumières
De la Régence aux états généraux : le siècle où l'Europe pense en français
La Lecture chez Madame GeoffrinAnicet Charles Gabriel Lemonnier, 1814-1824 — CC BY 3.0
Le royaume perd le Canada mais conquiert les esprits : Voltaire, l'Encyclopédie et les salons font de Paris la capitale de l'Europe pensante, avant que Yorktown et la montgolfière ne couronnent Louis XVI. Le siècle où l'Europe pense en français.
Le 1er septembre 1715, au matin, le Grand Roi s’éteint à Versailles, et la couronne de France se pose sur la tête d’un enfant de cinq ans, Louis XV. Que restera-t-il de la grandeur du feu roi ? La réponse déconcertera tous les augures. Le siècle qui s’ouvre verra la France perdre un empire au-delà des mers — et régner sur le continent comme jamais, non plus d’abord par ses armées, mais par ses idées, sa langue et son goût. De Lisbonne à Saint-Pétersbourg, dans les cours, les académies et les salons, le XVIIIᵉ siècle parlera, écrira et pensera en français.
Le Bien-Aimé
La Régence de Philippe d’Orléans (1715-1723) ramène la cour à Paris et détend les mœurs. Le système de l’Écossais Law, banque et papier-monnaie, y enivre puis ruine les Parisiens (1720). Le règne trouve son assiette avec le vieux cardinal de Fleury, précepteur du roi devenu son ministre (1726-1743) : près de vingt ans de paix, et la monnaie stabilisée en 1726 pour un demi-siècle. Quand Louis XV, parti aux armées, manque de mourir à Metz en 1744, tout un peuple prie pour lui dans les églises : la France le nomme le Bien-Aimé.
L’année suivante, le 11 mai 1745, près de Tournai, le roi et le dauphin assistent en personne à la bataille de Fontenoy. Face à la colonne anglo-hanovrienne qui s’avance, la tradition — fixée par Voltaire, et sans doute embellie — veut qu’un officier français ait lancé : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! » Le mot est légendaire ; la victoire du maréchal de Saxe, elle, est bien réelle, et livre les Pays-Bas autrichiens. La paix d’Aix-la-Chapelle, en 1748, rendra pourtant toutes ces conquêtes, au grand dépit de l’opinion.
Quelques arpents de neige
L’épreuve suivante sera plus cruelle. Dans la guerre de Sept Ans (1756-1763), engagée à la fois sur le Rhin, sur mer et aux colonies, la France perd presque tout : Rossbach humilie ses armes en 1757, Québec tombe en 1759, Montcalm mortellement frappé sur les plaines d’Abraham. Le traité de Paris, signé le 10 février 1763, cède à l’Angleterre le Canada et la rive orientale du Mississippi ; la Louisiane passe à l’Espagne ; de l’Inde ne restent que cinq comptoirs. L’opinion s’en console trop vite, sur le ton que Voltaire avait donné dès 1759 — car le mot fameux sur le Canada n’est pas une boutade lancée après le traité, mais bien une phrase de Candide :
Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut.
— Voltaire, Candide, 1759
L’histoire jugera la perte plus lourde que ne le croyait le siècle. Mais si le royaume recule au loin, il s’achève chez lui. À la mort de Stanislas Leszczynski, l’ancien roi de Pologne qui tenait le duché depuis 1737, le 23 février 1766, la Lorraine revient paisiblement à la France ; le 15 mai 1768, Gênes lui cède la Corse. L’année suivante naît à Ajaccio un enfant nommé Napoléon Bonaparte — Français de fraîche date, et bientôt le plus fameux de tous.
L’Europe pense en français
Jamais Paris n’a pareillement régné sur les esprits. Rue Saint-Honoré, Mme Geoffrin reçoit le lundi les artistes, le mercredi les gens de lettres, et soutient de ses deniers la grande entreprise du siècle ; chez la marquise du Deffand, chez Julie de Lespinasse, l’Europe entière vient apprendre l’art de la conversation. Frédéric II de Prusse écrit ses œuvres en français ; Catherine II de Russie achète la bibliothèque de Diderot — en lui en laissant l’usage, avec une pension — et le reçoit à Saint-Pétersbourg.
La grande entreprise, c’est l’Encyclopédie : à partir de 1751, sous la conduite de Diderot et de d’Alembert, dix-sept volumes de textes et onze de planches, deux fois interdits, toujours repris, achevés en 1772 — l’inventaire raisonné de tous les savoirs et de tous les métiers. Autour d’elle, une constellation comme la France n’en avait jamais portée : Montesquieu, qui donne en 1748 De l’esprit des lois ; Voltaire, patriarche de Ferney, qui obtient en 1765 la réhabilitation du supplicié Calas ; Rousseau, qui publie en 1762 l’Émile et Du contrat social ; Buffon, qui déroule depuis 1749 son Histoire naturelle. On peut discuter leurs idées ; on ne discute pas leur règne. Quand l’Académie de Berlin met au concours, en 1783, les causes de l’universalité de la langue française — c’est Rivarol qui sera couronné —, la question même dit tout : aucune autre langue ne peut prétendre au titre.
Des laboratoires aux places royales
Le siècle qui raisonne est aussi un siècle qui mesure. Lavoisier, fermier général et chimiste de génie, pèse tout, nomme l’oxygène et fonde, avec la nomenclature de 1787, la chimie moderne ; le jeune Laplace commence à soumettre le ciel au calcul ; Lalande enseigne l’astronomie au Collège de France et la met à la mode des salons.
Et le siècle bâtit avec une grâce que l’Europe copie. À Nancy, Stanislas offre à sa ville la place royale dessinée par Emmanuel Héré, fermée des grilles dorées de Jean Lamour (1755) — la future place Stanislas. À Paris, Gabriel ordonne la place Louis XV, qui deviendra la Concorde, et Soufflot élève sur la montagne Sainte-Geneviève l’église dont Louis XV pose la première pierre en 1764 — le futur Panthéon. Fragonard donne à la peinture sa légèreté, Houdon fixe dans le marbre le sourire de Voltaire, et la porcelaine de Sèvres, le meuble, la mode achèvent de faire de la France l’arbitre du goût.
La mer, l’Amérique et le ciel
Louis XVI monte sur le trône le 10 mai 1774, à dix-neuf ans, sérieux, pieux, passionné de géographie et de marine. Sartine puis Castries lui refont une flotte digne de ce nom ; et quand les colonies anglaises d’Amérique proclament leur indépendance, la France y voit l’heure de la revanche. Franklin, arrivé à Paris à la fin de 1776, y est fêté comme un sage de l’Antiquité ; La Fayette s’embarque dès 1777, à dix-neuf ans ; l’alliance est signée le 6 février 1778. Rochambeau débarque en 1780 avec près de six mille hommes, l’amiral de Grasse ferme la baie de la Chesapeake en septembre 1781, et le 19 octobre 1781, à Yorktown, l’armée de Cornwallis capitule devant Washington, Rochambeau et La Fayette réunis. Le traité de 1783 consacre l’indépendance des États-Unis : la France aura été la sage-femme de la liberté américaine.
Les dernières années du règne semblent élargir le monde. Le 1er août 1785, La Pérouse quitte Brest avec la Boussole et l’Astrolabe pour la plus ambitieuse des grandes explorations. Le ciel même est conquis : après le premier essai public d’Annonay, le 4 juin 1783, la montgolfière des frères Montgolfier emporte, le 21 novembre 1783, Pilâtre de Rozier et le marquis d’Arlandes au-dessus de Paris. Pour la première fois de son histoire, l’homme vole — et il vole en France.
Mais la gloire s’est payée à crédit. La guerre d’Amérique a creusé une dette immense — plus d’un milliard de livres selon les estimations — que ni Necker ni Calonne ne parviennent à combler. L’assemblée des notables refuse en 1787 l’impôt qui toucherait tous les ordres ; le 8 août 1788, le roi convoque les états généraux, que la France n’avait plus vus depuis 1614. Le 5 mai 1789, à Versailles, ils s’ouvrent en grand cortège. Le siècle des Lumières a fini son œuvre ; commence la Révolution.
Ce qu’il reste
De ce siècle aimable et hardi, la France garde des pierres et des idées : la place Stanislas et la Concorde, le Panthéon de Soufflot, les bustes de Houdon, la Lorraine et la Corse françaises. Elle garde surtout un titre que nul ne lui dispute : celui d’avoir été, pendant trois quarts de siècle, la capitale de l’esprit humain — le français restera la langue des chancelleries jusqu’au XXᵉ siècle, et l’Encyclopédie demeure l’aïeule de tous les inventaires du savoir.
Elle garde enfin une amitié. En juillet 1917, un officier américain, le colonel Stanton, saluera d’un mot la dette de son pays sur une tombe de Paris : « La Fayette, nous voici ! » L’Amérique se souvenait que sa liberté avait eu, au siècle des Lumières, des accoucheurs français.