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Histoire de France
La bataille de Fontenoy, par Horace Vernet

Grande bataille

Fontenoy

Victoire française éclatante

La bataille de FontenoyHorace Vernet, 1828 — Domaine public

Le 11 mai 1745, sous les yeux de Louis XV et du dauphin, Maurice de Saxe brise la colonne anglaise et donne à la France la plus belle victoire du siècle. Trois ans plus tard, la paix rendra toutes les conquêtes : il ne restera que la gloire.

Le maréchal ne tient plus à cheval. L’hydropisie l’enfle et l’étouffe, ses médecins le donnent pour perdu, et c’est dans une voiture d’osier tressé, légère, qu’on promène au pas le long des lignes le vainqueur de la journée. De cette litière ridicule, au petit matin du 11 mai 1745, Maurice de Saxe range son armée devant un village de Hainaut dont personne en France ne connaissait le nom la veille : Fontenoy. À quelques lieues, Tournai est investie. Sur la hauteur de Notre-Dame-aux-Bois, un roi de trente-cinq ans et son fils de quinze regardent se déployer les lignes rouges. Il faut remonter à Henri IV et à Ivry, près d’un siècle et demi plus tôt, pour trouver un roi de France présent à une bataille rangée.

Le bâtard de Saxe

Il est fils naturel d’Auguste II de Pologne, luthérien, allemand de naissance, et il sera le plus grand capitaine que la France ait servi entre Villars et Bonaparte. Maurice de Saxe a fait ses premières armes presque enfant dans les Flandres, est passé au service du roi de France en 1720, a enlevé Prague par escalade en 1741 ; Louis XV lui a donné le bâton de maréchal en 1744.

La guerre dure depuis cinq ans. La mort de l’empereur Charles VI, en 1740, a ouvert la succession d’Autriche ; Frédéric II a fondu sur la Silésie ; la France, entraînée dans la querelle, s’est épuisée en Bohême avant de se faire battre à Dettingen en 1743. Pour 1745, Saxe a persuadé le roi de porter l’effort sur les Pays-Bas autrichiens, cette longue plaine de villes riches et de forteresses. Le 25 avril, l’armée met le siège devant Tournai. Cumberland, fils du roi George II, accourt au secours de la place avec Anglais, Hanovriens, Hollandais et Autrichiens. Saxe l’attendait : il laisse une partie de ses troupes devant Tournai et choisit lui-même, à une lieue de là, le terrain où l’on se battra.

Le terrain choisi

Le champ de bataille de Fontenoy est une leçon de guerre. Saxe appuie sa droite à l’Escaut, près d’Antoing, sa gauche au bois de Barry, et tient le centre par le village de Fontenoy, dont il fait crêneler les maisons. Entre ces points d’appui, il élève des redoutes armées de canons — celle d’Eu, à l’orée du bois, restera célèbre. Toute l’armée alliée qui voudra passer devra le faire par un couloir d’environ six cents toises, battu de front et d’écharpe par l’artillerie française. Le maréchal, qui ne se fait aucune illusion sur son état, a prévenu le roi que la bataille serait rude et l’a supplié de se tenir prêt à repasser l’Escaut.

Au matin, les colonnes hollandaises du prince de Waldeck se brisent trois fois sur Antoing et Fontenoy ; les Anglais tentent d’enlever la redoute d’Eu et échouent. Alors Cumberland, à vingt-quatre ans, prend le parti le plus brutal : il masse son infanterie anglaise et hanovrienne — quelque quinze mille hommes en une colonne épaisse — et l’envoie droit dans le couloir, tambours battants, comme une muraille en marche.

« Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! »

C’est là que se place la scène la plus fameuse de l’histoire militaire française. La colonne gravit la pente, franchit le feu des batteries sans se rompre, et débouche à cinquante pas des gardes françaises. Les officiers des deux camps se saluent chapeau bas. Puis les mots s’échangent, dont on discute encore la lettre exacte.

Milord Charles Hay, capitaine aux gardes anglaises, cria : « Messieurs des gardes françaises, tirez. » Le comte d’Auteroche […] leur dit à voix haute : « Messieurs, nous ne tirons jamais les premiers ; tirez vous-mêmes. »

— Voltaire, Précis du siècle de Louis XV

Voltaire, qui écrivait cette année-là son Poème de Fontenoy et venait d’être nommé historiographe de France, a fixé la formule dans la mémoire nationale, où elle s’est simplifiée en un « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! » que personne n’a probablement prononcé sous cette forme. Lord Charles Hay, dans sa propre relation, raconte qu’il tira sa gourde et but à la santé des Français en les raillant d’avoir fui à Dettingen. Que les deux troupes se soient dévisagées à portée de pistolet avec cette politesse de duellistes n’est pas contesté ; le reste appartient au génie littéraire du siècle. Ce qui suivit ne relevait plus de la courtoisie : la décharge anglaise coucha des rangs entiers de gardes françaises et de Suisses, et la colonne entra dans la ligne comme un coin.

La mitraille et les oies sauvages

Vers midi, tout paraît perdu. Le centre est crevé, les charges de cavalerie se brisent l’une après l’autre sur ce carré mouvant. Autour du roi, on tient conseil ; plusieurs conseillent de faire repasser l’Escaut à Louis XV avant que la retraite ne devienne une déroute. Le roi refuse de quitter le champ. Saxe, qu’on est allé chercher dans sa litière, se hisse sur un cheval et donne le seul ordre qui pouvait sauver la journée : qu’on cesse de charger en désordre, qu’on amène du canon à portée de mitraille et qu’on frappe tout à la fois.

Le duc de Richelieu fait avancer quatre pièces qui tirent à bout portant dans la masse. Au même instant s’ébranlent la maison du roi — gardes du corps, gendarmes, mousquetaires, la fleur de la noblesse — et les six régiments de la brigade irlandaise. Ces hommes-là sont les fils des Wild Geese, les « oies sauvages » qui avaient quitté l’Irlande après la capitulation de Limerick en 1691 pour ne pas servir le roi d’Angleterre. La tradition veut qu’ils aient chargé en criant « Souvenez-vous de Limerick ». Ils y laissèrent une part terrible de leur effectif et enlevèrent un drapeau anglais. Sous la mitraille, sous la cavalerie, sous les baïonnettes irlandaises, la colonne ondule, s’arrête, se disloque et reflue. Il est deux heures ; l’armée alliée bat en retraite sur Ath.

Le prix d’une victoire

Les pertes furent lourdes des deux côtés — sans doute près de sept mille hommes pour les Français, davantage encore pour les coalisés, selon des estimations qui varient beaucoup. Le roi parcourut le champ avec le dauphin. On lui prête ces mots, rapportés par Voltaire : « Voyez ce que coûte une victoire. Le sang de nos ennemis est toujours le sang des hommes ; la vraie gloire est de l’épargner. » Le mot n’est pas garanti par un témoin direct ; il ressemble pourtant à ce roi mélancolique que la France venait d’appeler le Bien-Aimé.

La récolte, elle, fut immense. Tournai tomba en juin, puis Gand, Bruges, Oudenarde, Ostende. Bruxelles se rendit en février 1746, Anvers, Mons, Charleroi, Namur dans la foulée ; Rocourt, Lawfeld, Maastricht achevèrent l’ouvrage. En trois campagnes, Maurice de Saxe avait conquis les Pays-Bas autrichiens tout entiers, ce que Louis XIV n’avait jamais obtenu, même après Denain. Le roi lui donna Chambord, où le maréchal mourut en 1750.

Vint alors le paradoxe. Au traité d’Aix-la-Chapelle, le 18 octobre 1748, la France rendit tout : les places, les provinces, la plaine flamande arrosée du sang de Fontenoy. Louis XV voulait, dit-on, traiter « en roi et non en marchand » ; l’opinion ne lui en sut aucun gré. On dit alors que l’on avait « travaillé pour le roi de Prusse », seul bénéficiaire réel de huit ans de guerre, et l’expression est restée dans la langue.

Ce qu’il reste

Il reste une phrase, la plus courtoise de toutes les phrases de guerre, que les écoliers ont récitée pendant un siècle et demi et dont on sait qu’elle fut arrangée par Voltaire — ce qui ne lui ôte rien, car elle dit vrai sur un temps où l’on se tuait sans se haïr. Il reste, à Fontenoy même, une croix celtique élevée par des Irlandais à la mémoire de leur brigade, et le souvenir d’une bataille gagnée avec des exilés venus chercher chez nous la revanche de leur propre patrie.

Il reste surtout l’image d’un roi debout sur sa hauteur, refusant de partir, et d’un maréchal mourant qui gagne sa bataille depuis un panier d’osier. Le siècle des Lumières n’a pas connu de journée plus éclatante, et le sort de ses conquêtes dit assez ce que valent les armes sans la politique : la France n’y gagna rien — sinon que l’Europe, quelques années encore, la crut invincible.