Aller au contenu
Histoire de France
Le vol des frères Montgolfier, par Claude Louis Desrais

Chef-d’œuvre · Invention

La montgolfière

Le vol des frères MontgolfierClaude Louis Desrais, 1783 — Domaine public

Le 21 novembre 1783, deux hommes s'élèvent au-dessus de Paris dans un globe de toile et de papier. En une seule année, deux papetiers d'Annonay ont donné corps au plus vieux rêve du monde et ouvert à l'humanité le chemin du ciel.

Sur la place des Cordeliers d’Annonay, ce 4 juin 1783, huit hommes retiennent à bout de bras une poche de toile de bure doublée de papier, haute comme une maison. Les états particuliers du Vivarais sont assemblés, la petite ville entière est venue. Sous l’orifice béant, on brûle de la paille hachée et de la laine ; une fumée âcre gonfle l’énorme sac, qui frémit, s’arrondit, se dresse et tire sur les mains qui le retiennent. Au signal, les huit hommes lâchent prise. Le globe s’élève à une hauteur que nul n’ose estimer, dérive une dizaine de minutes et retombe à près de deux kilomètres de là, dans une vigne. Pour la première fois, un ouvrage sorti de la main des hommes a quitté la terre et y est revenu.

Deux papetiers du Vivarais

Ils sont frères, et tout les sépare. Joseph-Michel, né en 1740, est le rêveur de la maison : esprit vagabond, inventeur de cent choses, exécrable commerçant. Jacques-Étienne, né en 1745, formé à l’architecture à Paris, est l’homme d’ordre que le père a rappelé pour tenir l’affaire. Cette affaire, c’est la papeterie de Vidalon, aux portes d’Annonay, l’une des plus réputées du royaume — le roi l’élèvera au rang de manufacture royale au lendemain de l’exploit. Le papier sera la matière même du prodige : personne en France ne sait mieux que les Montgolfier assembler de grandes surfaces légères et étanches.

La tradition veut que tout soit né d’une flambée. À Avignon, à l’automne de 1782, Joseph aurait vu du linge mis à sécher devant l’âtre se gonfler et tirer vers le haut ; d’autres versions le montrent penché sur une estampe du siège de Gibraltar, cherchant le moyen de porter des troupes par-dessus des murailles imprenables. L’anecdote est peut-être arrangée ; l’expérience, elle, est datée. Joseph coud une petite boîte de taffetas, brûle du papier sous son ouverture, et l’objet monte au plafond. Le 14 décembre 1782, à Vidalon, les deux frères font voler un ballon d’une tout autre taille. Ils se trompent d’ailleurs sur la cause : ils croient avoir découvert un fluide nouveau, un « gaz Montgolfier » dégagé par la combustion de la paille et de la laine, quand c’est simplement l’air chaud qui les porte. L’erreur n’ôte rien à la découverte : dans ce siècle qui a fait l’Encyclopédie, l’expérience précède souvent l’explication.

Le mouton, le canard et le coq

La nouvelle d’Annonay court jusqu’à Paris, où elle enflamme les esprits. Le physicien Jacques Charles choisit aussitôt une autre voie, l’hydrogène : le 27 août 1783, son globe de taffetas gommé s’élève du Champ-de-Mars et retombe à Gonesse, où des paysans épouvantés le percent à coups de fourche et le mettent en pièces. Il faudra un édit royal pour rassurer les campagnes.

Étienne, cependant, est monté à Paris. Il faut désormais voler devant le roi. Le tapissier Réveillon prête son jardin, ses ouvriers et son goût : le globe est de taffetas bleu de roi rehaussé d’or, semé de chiffres royaux et de figures du zodiaque. Une averse ruine la première machine au cours d’un essai ; une autre est bâtie en quelques jours. Le 19 septembre 1783, dans la cour des Ministres à Versailles, devant Louis XVI, Marie-Antoinette et toute la cour, le ballon emporte les premiers passagers de l’histoire de l’air : un mouton — que l’on appelait Montauciel —, un canard et un coq, enfermés dans une cage d’osier. Le vol dure environ huit minutes et s’achève à quelque trois kilomètres de là, dans le bois de Vaucresson. On y court. Les trois bêtes sont vivantes. Le coq traîne une aile, mais le mouton, dit-on, lui avait décoché une ruade avant le départ. Quant au mouton, il acheva ses jours pensionné à la ménagerie royale.

Vingt-cinq minutes au-dessus de Paris

Restait l’homme. Louis XVI, prudent, entendait qu’on éprouvât d’abord la machine sur des condamnés à mort. Un jeune physicien du Rouergue, Jean-François Pilâtre de Rozier, s’indigna qu’un tel honneur revînt à des criminels et obtint, avec le marquis François Laurent d’Arlandes, la faveur de partir le premier. Le 15 octobre 1783, dans le jardin de Réveillon, au faubourg Saint-Antoine, il monte seul dans la galerie d’un ballon retenu par des cordes : quelques dizaines de pieds, puis davantage à chaque essai. Il apprend le métier qu’aucun homme n’a jamais exercé — nourrir le feu, gouverner la flamme, tenir la machine en équilibre entre le ciel et le sol.

Le 21 novembre, un peu avant deux heures de l’après-midi, le globe est prêt dans le jardin du château de la Muette, à l’orée du bois de Boulogne. Les deux hommes prennent place aux deux bouts de la galerie circulaire ; entre eux brûle le réchaud d’osier garni de fer, qu’il faut alimenter sans relâche en bottes de paille. La foule est immense, silencieuse. On lâche les amarres.

Vous ne faites rien, et nous ne montons pas.

— Pilâtre de Rozier au marquis d’Arlandes, selon la relation du vol écrite par ce dernier

Le récit qu’en a laissé d’Arlandes est celui d’un émerveillement mêlé d’effroi. Il s’oublie à contempler Paris déroulé sous lui, la Seine, les Invalides, l’École militaire, et Pilâtre le rappelle à la paille et au feu. Des étincelles montent, trouent le taffetas ; d’Arlandes éteint les brûlures à coups d’éponge mouillée, sa redingote roussie, tandis que son compagnon surveille les cordages. Environ vingt-cinq minutes, huit à neuf kilomètres, et le globe se pose doucement sur la Butte-aux-Cailles, au milieu des moulins. Deux hommes venaient de voler.

Parmi les témoins, à la Muette, se trouvait un vieil Américain fort curieux de tout, Benjamin Franklin, qui signa le procès-verbal du vol. On lui prête cette réponse à quelqu’un qui demandait à quoi pouvait bien servir un ballon : « À quoi sert l’enfant qui vient de naître ? » Le mot est rapporté, jamais certifié. Il est resté parce qu’il était juste.

Le ciel en dix-huit mois

Dix jours plus tard, le 1er décembre 1783, Jacques Charles et Marie-Noël Robert s’élèvent du jardin des Tuileries dans un globe d’hydrogène, devant une foule que les contemporains ont évaluée à plusieurs centaines de milliers de personnes — Paris tout entier semblait avoir levé la tête. Ils volent près de deux heures, parcourent une trentaine de kilomètres et se posent à Nesles-la-Vallée. Robert descendu, Charles repart seul, monte à près de trois mille mètres et voit, ce jour-là, le soleil se coucher deux fois.

L’Europe entière se prend de passion pour les ballons. Le 7 janvier 1785, Jean-Pierre Blanchard et le médecin américain John Jeffries franchissent la Manche de Douvres à la forêt de Guînes, délestant leur nacelle jusqu’à leurs propres vêtements. Le 15 juin suivant, Pilâtre de Rozier tente la traversée inverse depuis Boulogne avec Pierre Romain : leur machine prend feu et s’abîme près de Wimereux. Ils sont les premiers morts de l’air, et le ciel apprend qu’il se paie. Neuf ans plus tard, le 26 juin 1794, à Fleurus, le ballon captif l’Entreprenant observe des heures durant les mouvements autrichiens : la première fois qu’un homme fait la guerre depuis les airs.

Ce qu’il reste

Le nom est resté, et il est français : on dit « une montgolfière » dans toutes les langues du monde, et deux papetiers du Vivarais ont ainsi donné leur patronyme à une chose du ciel. Annonay entretient la mémoire du 4 juin par des rassemblements de ballons ; une plaque, sur la Butte-aux-Cailles, marque l’endroit où deux hommes ont pour la première fois posé le pied à terre en revenant de là-haut ; et le vieux village de Vidalon fabrique toujours du papier.

Ce qui s’est joué en 1783 dépasse l’exploit. En dix-huit mois, la France a fait passer le vol du domaine de la fable — Icare, le tapis volant, les machines rêvées de Léonard — à celui des faits vérifiés, datés, signés par l’Académie des sciences. Il faudra plus d’un siècle pour que Clément Ader et Louis Blériot reprennent le fil et que le cinématographe apprenne à filmer les nuages ; mais le premier pas, celui qui coûte, a été fait au-dessus d’une place de province et d’une cour de Versailles. C’est l’honneur du siècle des Lumières et l’une des plus belles pages de la France des sciences : ce jour-là, l’humanité a cessé d’être un peuple de la terre.