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Histoire de France
Le stéthoscope de Laennec, modèle de 1819, par Auteur inconnu

Chef-d’œuvre · Invention

Le stéthoscope de Laennec

Le stéthoscope de Laennec, modèle de 1819Auteur inconnu, s. d. — CC BY 4.0

Un médecin breton roule un cahier de papier, l'applique sur la poitrine d'une jeune femme, et entend son cœur comme il ne l'avait jamais entendu. De ce rouleau naît l'auscultation : pour la première fois, un médecin peut voir à l'intérieur d'un vivant.

Hôpital Necker, à Paris, 1816. Une jeune femme est couchée devant le médecin de garde, qui la sait malade du cœur mais ne peut pas le vérifier : elle est forte, et il faudrait, pour entendre quelque chose, appliquer directement l’oreille sur sa poitrine — geste que l’âge et le sexe de la patiente rendent, dit-il lui-même, « inadmissible ». Il se souvient alors d’un jeu d’enfants qu’il a vu dans la cour du Louvre : les uns grattaient une extrémité d’une longue poutre de bois, les autres, l’oreille collée à l’autre bout, entendaient le bruit amplifié. Il prend un cahier de papier, le roule fermement, applique un bout sur la région du cœur et son oreille à l’autre.

Je fus aussi surpris que satisfait d’entendre les battements du cœur d’une manière beaucoup plus nette et plus distincte que je ne l’avais jamais fait par l’application immédiate de l’oreille.

— René Laennec, De l’auscultation médiate, 1819

Ce que la médecine ne pouvait pas faire avant

Il faut se représenter l’aveuglement dans lequel travaillait un médecin de 1815. Il disposait de la parole du malade, de son apparence, du pouls, de la langue, de la température appréciée à la main, et de la percussion — une technique récente, venue de Vienne, qui consistait à frapper le thorax pour en juger la sonorité. De l’intérieur du corps vivant, il ne savait rien. On n’apprenait l’anatomie des lésions qu’à l’autopsie, c’est-à-dire trop tard.

Laennec, élève de Corvisart, avait été formé à cette école anatomo-clinique française qui rapprochait systématiquement les signes observés au lit du malade et les organes examinés après la mort. Son instrument lui fournit le chaînon manquant : un son entendu chez le vivant, rapporté quelques semaines plus tard à une lésion trouvée sur la table de dissection. En trois ans, il constitue un répertoire.

Le vocabulaire qu’il a fondé

De l’auscultation médiate, publié en 1819 — « médiate », parce qu’elle passe par un intermédiaire —, décrit et nomme ce que tout médecin du monde entend encore aujourd’hui : le râle crépitant, le râle caverneux, le souffle tubaire, la pectoriloquie, le frottement pleural, le tintement métallique. Il donne pour chacun le sens : tel bruit signifie que l’alvéole se remplit, tel autre qu’une caverne s’est creusée dans le poumon, tel autre qu’un épanchement comprime la plèvre. Il décrit la pneumonie, la bronchite, l’emphysème, le pneumothorax, les stades de la phtisie — la tuberculose, dont il établit l’unité lésionnelle. On lui doit aussi le mot cirrhose, forgé sur le grec pour la couleur roussâtre du foie malade, et l’une des premières descriptions du mélanome.

L’instrument, lui, s’est simplifié entre ses mains : un cylindre de hêtre tourné d’une trentaine de centimètres, creux, démontable en deux parties pour tenir dans une poche, avec un bouchon amovible selon qu’on écoute le cœur ou les poumons. Il l’appela d’abord « le cylindre », puis fixa le nom grec qui allait rester : stéthoscope, de stêthos, la poitrine, et skopein, examiner. Le mot dit bien ce que l’objet accomplit — il fait de l’oreille un instrument d’optique.

L’accueil ne fut pas unanime. Beaucoup de praticiens virent dans ce bâton de bois un gadget de jeune homme, et l’on plaisanta sur les médecins qui promenaient une flûte dans leur poche. Les objections n’étaient pas toutes ridicules : l’auscultation demande une oreille exercée, un apprentissage long, et deux médecins pouvaient entendre deux choses différentes — reproche que l’on fera, exactement dans les mêmes termes, à chaque nouvelle technique d’imagerie. Ce qui emporta la décision fut la vérification : les élèves qui suivaient Laennec dans les salles pouvaient annoncer avant l’autopsie ce que l’on trouverait, et ils ne se trompaient pas. En dix ans, les grandes écoles d’Édimbourg, de Vienne, de Londres et de Philadelphie avaient adopté l’instrument, et son traité était traduit dans toute l’Europe.

Une mort exemplaire

Laennec avait une santé fragile, et il travaillait à l’hôpital au milieu des phtisiques. Il fut atteint de la maladie qu’il avait décrite mieux que personne. Retiré dans son manoir de Kerlouarnec, en Bretagne, il demanda à son neveu Mériadec de l’examiner : celui-ci ausculta son oncle avec le stéthoscope de son oncle et lui annonça ce qu’ils savaient tous les deux. René Laennec mourut le 13 août 1826, à quarante-cinq ans, sept ans après la parution de son traité. Il avait légué son instrument à son neveu en précisant que c’était le plus grand héritage qu’il pût laisser.

Ce qu’il reste

Il reste, autour du cou de tous les médecins de la planète, l’objet le plus reconnaissable de la médecine. Sa forme a changé — le tube de bois est devenu monaural en métal, puis binaural avec deux embouts vers 1850, puis le modèle à pavillon et membrane qu’on connaît —, mais le principe est exactement celui de 1816, et il n’a pas été remplacé en deux siècles. Ni la radiographie, ni l’échographie, ni le scanner n’ont supprimé le premier geste : écouter.

Il reste surtout une étape de ce que l’Europe appelait alors l’école de Paris. Entre 1800 et 1850, la médecine française — Bichat pour les tissus, Corvisart pour le cœur, Laennec pour le thorax, Dupuytren pour la chirurgie, Magendie et Claude Bernard pour la physiologie — a fait de l’hôpital un lieu de science et non plus seulement de charité, et les étudiants du monde entier venaient l’apprendre à Paris. La France des sciences devait trente ans plus tard donner Pasteur ; elle s’y préparait dans les salles de Necker et de la Charité, avec un rouleau de papier.