
Chef-d’œuvre · Invention
Le braille
Louis Braille, gravure d'Henri ThiriatHenri Thiriat, 1887 — Domaine public
Aveugle à trois ans, élève à dix, inventeur à seize : Louis Braille a ramené l'écriture à six points tenant sous un doigt. Son système fut d'abord interdit par sa propre école ; il est aujourd'hui l'alphabet des aveugles dans toutes les langues du monde.
Il a trois ans et il joue dans l’atelier de son père, bourrelier à Coupvray, en Brie. Parmi les outils, il saisit une alêne — le poinçon qui perce le cuir. L’instrument dérape et lui crève un œil. L’infection gagne l’autre. À cinq ans, Louis Braille est aveugle des deux yeux. Vingt-six ans plus tard, il aura donné aux aveugles du monde entier leur écriture, au moyen d’un poinçon.
Une école unique au monde
La chance de cet enfant fut que la France du début du XIXᵉ siècle possédait, seule au monde, une institution pour lui. En 1785, Valentin Haüy avait fondé à Paris la première école pour jeunes aveugles jamais créée — inspirée par l’idée qu’un aveugle peut lire si l’on grave les lettres en relief. Louis Braille y entre en 1819, à dix ans, boursier.
Le système d’Haüy fonctionnait, mais mal. Les livres à lettres latines en relief étaient énormes, coûtaient une fortune, existaient en très petit nombre — l’Institution en possédait une quinzaine — et surtout le lecteur suivait péniblement du doigt des formes conçues pour l’œil, arrondies, ambiguës, dont la reconnaissance était lente. Pire : ce procédé ne permettait pas d’écrire. Un aveugle pouvait lire ce qu’un voyant avait gravé, et rien de plus.
Six points
Vers 1821, un officier d’artillerie en retraite, Charles Barbier de la Serre, présente à l’Institution un système de points en relief qu’il avait imaginé pour transmettre des ordres la nuit sans lumière. L’idée du point saillant, immédiatement identifiable sous le doigt, est la bonne ; la réalisation ne l’est pas, car la cellule de Barbier comporte jusqu’à douze points, elle est trop grande pour être embrassée d’un seul contact, et elle transcrit des sons, non des lettres — donc pas d’orthographe.
Braille garde le point et refait tout le reste. Il réduit la cellule à six points disposés en deux colonnes de trois, de la dimension exacte d’une pulpe de doigt : soixante-trois combinaisons possibles, assez pour l’alphabet, les accents, la ponctuation, et plus tard les chiffres et les mathématiques. Il a seize ans. Il publie en 1829 un opuscule dont le titre dit toute l’intention :
Procédé pour écrire les paroles, la musique et le plain-chant au moyen de points, à l’usage des aveugles et disposé pour eux.
— Louis Braille, 1829
« Disposé pour eux » : c’est la clé. Le braille n’imite pas l’alphabet des voyants, il est conçu pour le toucher. Et surtout il se trace — avec une tablette, une grille et un poinçon, en perçant le papier à l’envers, un aveugle écrit lui-même une lettre, une leçon, un livre. Pour la première fois, lire et écrire cessent d’être un privilège des voyants. Braille y ajoutera une notation musicale complète, dont vivent encore les organistes aveugles, et mettra au point avec Pierre Foucault un appareil, le raphigraphe, permettant de tracer des lettres ordinaires lisibles par un voyant.
Interdit dans sa propre école
L’histoire tourne mal avant de bien tourner. Le directeur qui avait soutenu le jeune homme est remplacé en 1840 par Armand Dufau, qui juge ce système dangereux : il isole les aveugles dans une écriture que les voyants ne savent pas lire, et rend inutiles les coûteux ouvrages en relief de l’Institution. Dufau fait donc brûler les livres, confisquer les tablettes et interdire l’usage du braille. Les élèves se l’enseignent entre eux, la nuit, en cachette. Il faudra plusieurs années et la démonstration publique d’une jeune aveugle pour que le directeur se rende, et 1854 — deux ans après la mort de l’inventeur — pour que l’Institution l’adopte officiellement.
Car Louis Braille, devenu professeur dans cette maison qu’il n’avait jamais quittée, également organiste à Saint-Nicolas-des-Champs, est mort de la tuberculose le 6 janvier 1852, à quarante-trois ans, sans avoir vu son système reconnu.
Il convient d’ajouter que l’objection de Dufau n’était pas absurde, et qu’elle a été tranchée par l’usage. Un système réservé aux aveugles risquait effectivement de les enfermer ; c’est pourquoi Braille avait travaillé au raphigraphe, et c’est pourquoi l’on a imprimé plus tard des ouvrages mixtes, en relief et en encre, que l’aveugle et le voyant peuvent lire côte à côte. Mais l’argument décisif fut d’une simplicité désarmante : avec le braille, un élève prenait ses notes en cours à la vitesse de la parole, ce qu’aucun système en lettres latines n’avait jamais permis.
Ce qu’il reste
Il reste un alphabet universel — et le seul que la langue française ait donné au monde entier sans qu’il faille apprendre le français. Le braille a été adapté à l’écriture de pratiquement toutes les langues, y compris celles qui n’usent pas de l’alphabet latin — l’arabe, le chinois, le japonais, le hindi, le grec, l’hébreu — et étendu à huit points pour l’informatique, ce qui permet d’afficher caractères et symboles sur les plages tactiles reliées aux ordinateurs. Aucun système concurrent n’a survécu.
Il reste un centenaire exemplaire. Le 20 juin 1952, cent ans après sa mort, la République a transféré Louis Braille au Panthéon. Ses mains, à la demande de son village, sont restées à Coupvray, dans le cimetière, en face de la maison où l’alêne avait glissé.
Il reste enfin une idée sur laquelle la France des sciences n’a pas toujours été à la hauteur de son propre exemple : l’invention la plus utile n’est pas celle qui rattrape un handicap, c’est celle qui donne à l’intéressé les moyens de faire lui-même. Un adolescent de seize ans l’avait compris en 1825, dans une école du boulevard des Invalides, avec du papier et un poinçon.