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Histoire de France
Charles Baudelaire, photographié par Nadar, par Auteur inconnu

Chef-d’œuvre · Littérature

Baudelaire et la poésie moderne

Charles Baudelaire, photographié par NadarAuteur inconnu, s. d. — Domaine public

Six poèmes condamnés en 1857, réhabilités en 1949 : Les Fleurs du mal ont valu un procès à leur auteur et donné à la poésie occidentale son point de départ. De Baudelaire sortent Verlaine, Rimbaud, Mallarmé — et presque tout ce qui s'est écrit après.

Le 20 août 1857, la sixième chambre correctionnelle de la Seine examine un recueil de cent poèmes paru deux mois plus tôt. Le ministère public, représenté par l’avocat impérial Ernest Pinard — le même qui venait de perdre contre Madame Bovary —, ne reproche pas à l’auteur d’être obscur : il lui reproche d’avoir écrit sur la débauche, la charogne, les femmes damnées et le néant avec une beauté qui rend le mal désirable. Le tribunal condamne Charles Baudelaire à trois cents francs d’amende, son éditeur Poulet-Malassis à cent, et ordonne le retrait de six pièces. L’amende sera réduite à cinquante francs après une requête à l’impératrice. Quant aux six poèmes, il faudra attendre le 31 mai 1949 pour qu’un arrêt de la Cour de cassation les réhabilite — quatre-vingt-douze ans.

Ce que Baudelaire a fait aux vers

Il n’a pourtant rien cassé. L’alexandrin des Fleurs du mal est plus régulier que celui de Hugo ; les sonnets sont irréprochables ; le vocabulaire est celui de Racine. La révolution est ailleurs, et elle est double.

D’abord le sujet. Baudelaire fait entrer dans la poésie la ville moderne et ce qu’elle produit : la foule, la prostituée, le chiffonnier, la vieille femme, l’ennui — le spleen —, les travaux de démolition, l’odeur de la rue. Il ne s’agit pas de pittoresque mais d’une conviction : la beauté n’est plus dans un ailleurs idéal, elle est ici, mêlée à la laideur, et le poète est celui qui l’en extrait. Le projet d’épilogue qu’il notait pour son livre dit la chose d’un mot : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. »

Ensuite la méthode. Dans le sonnet des Correspondances, il pose que « les parfums, les couleurs et les sons se répondent » — qu’un son peut avoir une couleur, une odeur une forme, et que le monde sensible est « une forêt de symboles » à déchiffrer. Le poème cesse d’être un discours ornementé pour devenir un appareil d’analogies. Tout le symbolisme sortira de ces quatorze vers.

Il fut aussi l’un des plus grands critiques d’art de son siècle — il défendit Delacroix, comprit Manet, jugea David « astre froid » — et c’est dans un article de 1863 sur le dessinateur Constantin Guys qu’il a donné du mot modernité, dont il est l’inventeur, la définition que l’on cite encore :

La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable.

— Charles Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne, 1863

Il fut encore traducteur, et cela compte autant. Découvrant vers 1847 quelques contes d’un Américain mort dans la misère l’année suivante, il consacre dix-sept ans à faire passer Edgar Allan Poe en français : cinq volumes, une prose d’une exactitude admirable, et deux longues préfaces où il se reconnaît en lui. Le résultat est un cas unique dans l’histoire des lettres — c’est par Baudelaire que le monde entier a lu Poe, et la France l’a si bien adopté qu’elle l’a rendu aux États-Unis, où les symbolistes français lui ont conquis la réputation qu’il n’avait pas eue chez lui.

Enfin il inventa une forme : le poème en prose. Le Spleen de Paris, publié après sa mort en 1869, rassemble cinquante textes brefs, sans vers ni rime, qui ont la densité du poème et la liberté de la prose. Aucune littérature n’a cessé de s’en servir depuis.

Les trois héritiers

Baudelaire meurt en 1867, aphasique depuis un an, à quarante-six ans. En dix ans, trois poètes prennent le relais, et chacun pousse une de ses portes.

Verlaine prend la musique. Dès les Poèmes saturniens de 1866, puis les Fêtes galantes de 1869 — ce retour à l’univers de Watteau —, il assouplit le vers, préfère les mètres impairs, laisse la phrase flotter. Son Art poétique commence par un ordre : « De la musique avant toute chose. »

Rimbaud prend la voyance. À seize ans, il écrit à son professeur Izambard une phrase qui renverse la notion même d’auteur : « Je est un autre. » Il produit en moins de cinq ans Le Bateau ivre, Une saison en enfer, les Illuminations ; puis, à vingt ans, il cesse d’écrire et part faire du commerce en Abyssinie. Ce silence fait partie de l’œuvre.

Mallarmé prend l’exigence. Professeur d’anglais obscur, il reçoit le mardi soir dans son petit appartement de la rue de Rome toute la jeunesse littéraire d’Europe, et travaille pendant trente ans à une poésie qui tend vers l’absolu, jusqu’au Coup de dés de 1897, où les mots sont disposés sur la double page comme une partition. Debussy composera d’après lui son Après-midi d’un faune.

C’est Verlaine qui, en 1884, réunit plusieurs de ces noms sous un titre qui fit fortune : Les Poètes maudits.

Ce qu’il reste

Il reste le fait littéraire français le plus exporté du XIXᵉ siècle. Le symbolisme né de Baudelaire a gagné la Russie, la Belgique, l’Espagne, l’Amérique latine, l’Irlande — Yeats, Rilke, Eliot, Pessoa, Darío en descendent tous. Le vers libre, que Rimbaud et Laforgue esquissent, devient la norme mondiale du XXᵉ siècle. Et le surréalisme, qui s’ouvre à Paris en 1924, se réclamera de Rimbaud comme d’un père.

Il reste enfin une figure. Avant Baudelaire, le poète français était un notable, un académicien, un homme public — Hugo en fut le dernier exemple grandiose. Après lui, il est un solitaire en marge, qui ne demande rien à la société et que la société condamne. Cette image du poète a fait le tour du monde, et elle est née dans une salle d’audience du Palais de justice de Paris, un jour d’août 1857, sous le Second Empire.