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Histoire de France
Louis Pasteur, étude, par Albert Edelfelt

Grand personnage

Louis Pasteur

Le bienfaiteur de l'humanité

Louis Pasteur, étudeAlbert Edelfelt, 1885 — Domaine public

Fils de tanneur et élève sans éclat, il devint le savant le plus célébré du monde. De la dissymétrie des cristaux au vaccin contre la rage, Louis Pasteur arracha à la mort des troupeaux, des enfants et des peuples entiers.

Le soir du 6 juillet 1885, dans un laboratoire encombré de la rue d’Ulm, un homme de soixante-deux ans regarde un médecin approcher une seringue du flanc d’un enfant. Joseph Meister a neuf ans ; deux jours plus tôt, en Alsace, un chien enragé l’a jeté à terre et mordu quatorze fois. Nul n’a jamais survécu à la rage déclarée. L’homme qui a préparé le liquide n’est pas médecin ; c’est le docteur Grancher qui inocule. Cette nuit-là, Louis Pasteur ne dort pas. Il a passé sa vie à démontrer que l’infiniment petit gouverne la vie et la mort ; il joue, sur un enfant, la conclusion de toute son œuvre.

L’enfant d’Arbois

Il est né le 27 décembre 1822 à Dole, dans le Jura, d’un père tanneur qui avait été sergent-major des armées de l’Empire et gardait sa Légion d’honneur comme un titre de noblesse. La famille s’installe à Arbois, au bord de la Cuisance ; l’atelier sent le cuir et le tan. L’écolier n’a rien d’un prodige : il dessine bien, travaille avec obstination, et la tradition veut que sa note de chimie au baccalauréat ès sciences ait porté la mention « médiocre ». Reçu à l’École normale supérieure en 1843, il s’y attache aux cristaux.

En 1848, à vingt-cinq ans, il résout une énigme qui arrêtait les plus grands. Les sels de l’acide tartrique dévient la lumière polarisée ; ceux de l’acide paratartrique, chimiquement identiques, ne la dévient pas. Sous la loupe, Pasteur voit que les cristaux du second sont de deux sortes, images l’une de l’autre comme la main droite l’est de la gauche. Il les trie à la pince, un à un, et obtient deux solutions déviant la lumière en sens contraires. La dissymétrie moléculaire est née, et avec elle l’idée que la vie marque la matière d’une empreinte. Le vieux Biot, qui exige de refaire l’expérience sous ses yeux, lui prend le bras : « Mon cher enfant, j’ai tant aimé les sciences dans ma vie que cela me fait battre le cœur. »

Le vin, la bière et les ballons à col de cygne

Professeur à Strasbourg, où il épouse en 1849 Marie Laurent, fille du recteur et collaboratrice de toute sa vie, puis doyen de la faculté des sciences de Lille en 1854, il se penche sur les cuves des distillateurs. La fermentation, disait la chimie régnante, est une simple décomposition. Pasteur montre qu’elle est l’œuvre d’êtres vivants, les levures, et que chaque fermentation a son germe. Les maladies du vin, de la bière, du vinaigre ne sont plus des fatalités : ce sont des invasions.

De là une conséquence redoutable. Si tout ferment vient d’un germe, la vie ne naît pas spontanément de la matière morte. Contre Félix Pouchet et l’Académie partagée, Pasteur imagine ses fameux ballons à col de cygne : un bouillon bouilli dans un flacon dont le col, étiré et recourbé, laisse entrer l’air mais retient les poussières. Le bouillon reste limpide des mois durant ; qu’on incline le ballon pour mouiller le col, et il se trouble en un jour. Le 7 avril 1864, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, il administre la preuve devant tout Paris.

Jamais la doctrine de la génération spontanée ne se relèvera du coup mortel que cette simple expérience lui porte.

— Louis Pasteur, conférence de la Sorbonne, 7 avril 1864

L’application vient aussitôt. Chargé par Napoléon III d’étudier les maladies des vins, il découvre qu’un chauffage modéré, autour de cinquante-cinq degrés, tue les germes sans altérer le breuvage : le procédé est breveté en 1865 et prendra le nom de pasteurisation. Après 1870, il s’attaque à la bière, décidé à surpasser les brasseurs allemands : il appelait la sienne sa « bière de la Revanche nationale ».

Les années d’épreuve

En 1865, le gouvernement l’envoie à Alès : une épidémie ruine les magnaneries du Midi et, avec elles, la sériciculture française. Il ne connaît rien aux vers à soie ; il y consacre cinq saisons. Il distingue deux fléaux, la pébrine et la flacherie, et donne aux éleveurs un moyen simple — examiner au microscope les papillons pondeurs et n’élever que la graine saine. L’industrie est sauvée.

Ces années sont les plus noires de sa vie. Trois de ses filles meurent enfants : Jeanne à neuf ans en 1859, la petite Camille en 1865, Cécile à douze ans en 1866, la fièvre typhoïde emportant les deux aînées. Le 19 octobre 1868, une hémorragie cérébrale le laisse hémiplégique du côté gauche ; il gardera jusqu’à sa mort une main morte et une jambe qui traîne. Il travaillera d’une seule main pendant vingt-sept ans. Quand vient la guerre de 1870, ce patriote de l’Est, dont le fils s’engage, renvoie à l’université de Bonn son diplôme de docteur honoris causa, priant le doyen d’effacer son nom de ses registres.

Le pari de Pouilly-le-Fort

En 1879, une culture de choléra des poules oubliée pendant l’été ne tue plus les volailles — et celles-ci résistent ensuite à une culture fraîche. Le germe affaibli protège : Pasteur tient le principe de la vaccination par atténuation, et il en donne la gloire à Jenner en gardant le mot de vaccin.

Restait à convaincre. Le charbon décimait les troupeaux ; un vétérinaire de Melun, Hippolyte Rossignol, incrédule, offre sa ferme pour une expérience publique. À Pouilly-le-Fort, en mai 1881, une cinquantaine de moutons — auxquels s’ajoutent des chèvres et des bovins — sont partagés en deux lots ; la moitié seulement reçoit deux inoculations du vaccin, les 5 et 17 mai. Le 31 mai, tous, vaccinés et témoins, reçoivent une dose de charbon virulent. Le 2 juin, devant les agriculteurs, les vétérinaires et les journalistes accourus de Paris et de Londres, le spectacle est sans appel : les bêtes non vaccinées sont mortes ou agonisantes, les autres paissent tranquillement. La nouvelle fait le tour du monde en quelques jours. Le vaccin du rouget du porc suivra en 1883.

La maison bâtie par le monde entier

Joseph Meister reçut treize inoculations en dix jours, de la moelle la plus atténuée à la plus virulente. Il vécut. En octobre, un jeune berger du Jura, Jean-Baptiste Jupille, qui s’était jeté sur un chien enragé pour protéger des enfants plus petits, fut sauvé de même. Alors ce fut la ruée : les mordus accoururent par milliers rue d’Ulm.

Il fallait une maison. Une souscription internationale, ouverte en 1886, apporta l’argent des empereurs comme celui des écoliers ; l’Institut Pasteur fut inauguré le 14 novembre 1888, et le vieil homme, trop ému pour parler, fit lire son discours par son fils.

Deux lois contraires semblent aujourd’hui en lutte : une loi de sang et de mort […] et une loi de paix, de travail, de salut, qui ne songe qu’à délivrer l’homme des fléaux qui l’assiègent.

— Discours d’inauguration de l’Institut Pasteur, 14 novembre 1888

Le 27 décembre 1892, la Sorbonne fête ses soixante-dix ans ; le chirurgien anglais Lister vient l’embrasser devant l’assemblée. Aux étudiants, il fait adresser ce viatique : « Ne vous laissez pas atteindre par le scepticisme dénigrant et stérile. » Il meurt le 28 septembre 1895 à Villeneuve-l’Étang, un crucifix à la main, selon le récit de ses proches. La République lui fit des funérailles nationales à Notre-Dame de Paris ; son corps repose depuis 1896 dans la crypte de son Institut, sous une voûte d’or.

Ce qu’il reste

Il reste des mots entrés dans la langue — pasteuriser, asepsie — et des gestes devenus si ordinaires qu’on ne songe plus qu’ils furent des découvertes : faire bouillir, laver, stériliser un instrument avant d’ouvrir un ventre. Il reste une trentaine d’instituts sur les cinq continents, de Saïgon à Dakar, qui portent son nom. Il reste enfin Joseph Meister : devenu gardien de l’Institut, il y mourut en 1940, et la tradition veut qu’il se soit donné la mort plutôt que d’ouvrir la crypte du maître à des soldats allemands.

Dans l’histoire de la France des sciences, Pasteur tient la place que Jeanne d’Arc occupe dans celle des armes : une figure que la nation entière reconnaît pour sienne. Il ouvre l’âge où la France de la Belle Époque éblouit le monde par ses laboratoires — celui de Marie Curie, bientôt, et celui des frères Lumière, dont le cinématographe fut montré au public trois mois après sa mort. Aucun savant n’a été pleuré par autant d’inconnus : parce que, pour la première fois, la science avait rendu des enfants vivants à leurs mères.