
Chef-d’œuvre · Invention
Le vaccin et la pasteurisation
Louis Pasteur dans son laboratoire, par Albert EdelfeltEdelfelt, Albert, 1854-1905, 1885 (Date of painting) — Domaine public
Que la fermentation soit l'œuvre d'êtres vivants, que rien ne naisse de rien, qu'un microbe affaibli protège contre le microbe virulent : trois démonstrations faites à Paris entre 1857 et 1881. Le 6 juillet 1885, un enfant mordu par un chien enragé en sort vivant.
Le 6 juillet 1885, rue d’Ulm, à Paris, un chimiste de soixante-deux ans qui n’est pas médecin et n’a pas le droit d’exercer se trouve devant un enfant alsacien de neuf ans, mordu quatorze fois deux jours plus tôt par un chien enragé. La rage, une fois déclarée, ne laisse aucun survivant. Le vaccin qu’il a mis au point n’a jamais été essayé sur un homme. Il hésite deux jours, consulte deux médecins qui acceptent de pratiquer eux-mêmes les injections, et commence. Treize inoculations en dix jours, de moelle de lapin de virulence croissante. Joseph Meister ne développera pas la rage ; il vivra jusqu’en 1940 et sera gardien de l’Institut Pasteur. C’est la première fois dans l’histoire qu’un homme déjà contaminé par une maladie mortelle est sauvé par une vaccination.
Les trois démonstrations
Tout repose sur une chaîne de raisonnements conduite pendant trente ans, et il faut la suivre dans l’ordre pour comprendre pourquoi le vaccin contre la rage n’est pas un coup de chance.
Premier temps, la fermentation. En 1857, à Lille, Pasteur établit que la fermentation lactique n’est pas une décomposition chimique spontanée, mais le travail d’un être vivant microscopique ; chaque fermentation a son ferment, et la maladie du vin ou de la bière est due à une espèce étrangère. Le mot microbe, forgé en 1878 par le chirurgien Sédillot, désignera ces êtres.
Deuxième temps, la génération spontanée. Restait à savoir d’où ils venaient. Toute la tradition, appuyée sur des expériences apparemment concluantes, tenait que la vie pouvait naître de la matière en décomposition. De 1860 à 1864, contre Félix Pouchet, Pasteur multiplie les essais : il stérilise des bouillons dans des ballons dont le col est étiré en cou de cygne, de sorte que l’air entre mais que les poussières se déposent dans la courbure — et rien n’apparaît. Il monte ouvrir des ballons sur le glacier du Montanvert, à deux mille mètres, où l’air est pur : presque aucun ne se trouble, alors que ceux ouverts dans une cave de Paris se troublent tous. Les germes sont dans l’air, ils ne naissent pas du bouillon.
Troisième temps, l’atténuation. En 1879, une culture de choléra des poules oubliée pendant les vacances de l’été a perdu sa virulence. Inoculée, elle ne tue plus les volailles ; mieux, elle les protège ensuite de la souche fraîche. Pasteur comprend aussitôt la portée du fait : on peut affaiblir un microbe et s’en servir comme bouclier. Il donne à cette pratique nouvelle le nom que Jenner avait attaché à sa vaccine, en hommage à l’Anglais — vaccination —, et l’étend au charbon du mouton, au rouget du porc, puis à la rage. Il aimait rappeler, d’une leçon de 1854, ce que cette culture oubliée illustrait :
Dans les champs de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés.
— Louis Pasteur, Lille, 7 décembre 1854
Pouilly-le-Fort, ou la science devant les journalistes
Le 5 mai 1881, dans une ferme de Seine-et-Marne, devant vétérinaires, agriculteurs, députés et reporters, on choisit cinquante moutons. Vingt-cinq reçoivent le vaccin contre le charbon, vingt-cinq non. Le 31 mai, tous sont inoculés avec une culture virulente. Le 2 juin, les vingt-cinq témoins non vaccinés sont morts ou mourants, les vingt-cinq vaccinés sont debout et broutent. L’expérience, publique, contradictoire, annoncée d’avance avec son protocole, est l’un des grands moments de l’histoire des sciences ; elle emporta en quarante-huit heures une conviction que dix mémoires n’auraient pas obtenue.
La pasteurisation
La partie la moins spectaculaire de l’œuvre est peut-être la plus utile au quotidien. Dès 1865, Pasteur brevète pour le vin un procédé simple : chauffer quelques minutes à cinquante-cinq ou soixante degrés, assez pour détruire les germes d’altération, pas assez pour cuire le produit. Il l’applique ensuite à la bière, à la demande des brasseurs, dans un ouvrage qui visait aussi à reprendre aux Allemands le marché brassicole après 1870. L’extension au lait viendra plus tard, et d’ailleurs : elle a depuis sauvé un nombre d’enfants qu’aucune statistique ne saurait établir. Le principe est exactement celui qu’avait trouvé à tâtons, cinquante ans plus tôt, Nicolas Appert — à cette différence près que Pasteur savait enfin pourquoi.
Il faut ajouter que rien de tout cela ne s’est fait sans combats, ni sans erreurs. Pasteur fut un polémiste redoutable, parfois injuste avec ses contradicteurs, et l’on sait aujourd’hui, par ses cahiers de laboratoire ouverts aux historiens en 1971, que le vaccin employé à Pouilly-le-Fort n’était pas préparé selon la méthode qu’il annonçait publiquement, mais selon un procédé de son collaborateur Chamberland. La démonstration restait vraie ; la présentation était arrangée. De même le traitement de la rage a-t-il été appliqué avant que son mécanisme fût compris, et quelques patients en sont morts. Reconnaître cela n’ôte rien à l’œuvre : c’est même la seule manière de la défendre sérieusement.
Ce qu’il reste
Il reste un institut. Devant l’affluence des mordus venus du monde entier — des Russes, des Américains —, une souscription internationale finance un établissement inauguré le 14 novembre 1888 : l’Institut Pasteur, fondation privée, à la fois laboratoire, école et dispensaire. Émile Roux y met au point en 1894 le sérum contre la diphtérie, qui vide les salles d’enfants étouffés ; le réseau des instituts Pasteur couvre bientôt quatre continents ; dix prix Nobel en sont sortis, jusqu’à l’identification du virus du sida en 1983. Pasteur, mort en 1895, est enterré dans une crypte de l’Institut, et non au Panthéon : il l’avait demandé.
Il reste aussi une méthode que la France des sciences a portée très haut : formuler une hypothèse, construire l’expérience qui pourrait la démentir, et la présenter en public. C’est ce qui distingue le travail de Louis Pasteur d’une suite de trouvailles heureuses, et c’est ce que l’on enseigne encore dans toutes les écoles du monde.