
Chef-d’œuvre · Art
Les Très Riches Heures du duc de Berry
Le mois de mai, Les Très Riches Heures du duc de BerryLes frères de Limbourg, entre 1412 et 1416 — Domaine public
Douze mois, douze châteaux, douze ciels : au plus noir de la guerre de Cent Ans, trois frères peintres offrent au duc Jean de Berry le plus beau livre du monde. Les paysans y moissonnent sous les tours de Saumur, et la neige y tombe pour la première fois dans la peinture occidentale.
Février. Le toit de la bergerie est blanc, la meule est coiffée de neige, les moutons se serrent dans l’enclos, les corbeaux picorent sur le sol gelé et les pies tournent autour du colombier. Au premier plan, une ferme dont le peintre a ôté le mur : trois paysans se chauffent devant l’âtre, jambes écartées vers les flammes, chemise relevée, sans aucun souci du regardeur. Plus loin, un homme souffle dans ses mains, un autre abat un arbre, un troisième pousse son âne vers le village dont le clocher fume. Aucune peinture d’Occident, avant cette page, n’avait représenté la neige. Aucune n’avait osé montrer des paysans dans leur vérité, à hauteur d’homme, sans les rendre ridicules. Nous sommes vers 1415 : la France est envahie, le roi est fou, et le plus beau livre du monde est en train de se peindre.
Le duc et les trois frères
Jean de Berry, troisième fils du roi Jean le Bon et frère de Charles V, est le plus grand collectionneur de son siècle. Il possède dix-sept châteaux, des milliers de joyaux, une bibliothèque de trois cents manuscrits, et une conviction : la magnificence est un devoir d’État. Vers 1411, il confie à trois frères venus de Nimègue — Paul, Jean et Herman de Limbourg, ses « ymagiers » — l’exécution d’un livre d’heures qui devra surpasser tout ce qu’il a déjà commandé, y compris les Belles Heures que les mêmes venaient de lui livrer.
Un livre d’heures est un recueil de prières pour chaque moment du jour, à l’usage des laïcs : le succès du genre est immense, et les princes en font des objets de luxe. Les Limbourg y répondent par une invention de peintres. Ils élargissent les miniatures jusqu’au bord de la page, creusent des lointains bleutés, distribuent la lumière selon l’heure et la saison, peignent l’or à la feuille et l’outremer au lapis-lazuli broyé, plus cher que l’or. Ils n’achèveront pas. En 1416, la peste ou une autre épidémie emporte les trois frères et le duc — tous quatre morts la même année, aucun n’ayant trente-cinq ans pour les cadets.
L’inventaire dressé après la mort du prince mentionne le chantier interrompu :
Plusieurs cahiers d’unes très riches heures, que faisoit Pol et ses frères, très richement historiez et enluminez.
— Inventaire des biens du duc de Berry, 1416
De cette ligne de greffier, le manuscrit tient son nom.
Le calendrier, ou la France vue d’en haut
Les douze pages du calendrier sont la partie la plus célèbre, et la plus singulière : les Limbourg y peignent les travaux des mois sous les résidences réelles du duc, avec une exactitude d’architecte. Mars fait labourer devant les tours de Lusignan, sur le toit duquel serpente la fée Mélusine dont la maison se disait issue. Juin fauche sous le palais de la Cité, à Paris, et l’on distingue la Sainte-Chapelle bâtie par Saint Louis telle qu’elle était alors. Août mène une chasse au faucon devant Étampes tandis que, dans le champ, des moissonneurs se baignent dans la rivière. Mai fait défiler, sous les tours d’un château, une cavalcade de cour en robes vertes de « mai », trompettes en tête, dans le vert acide du premier feuillage. Septembre vendange au pied de Saumur, dont on compte les girouettes. Octobre sème, herse et effraie les oiseaux devant le Louvre de Charles V, avec ses tourelles et son donjon disparus : c’est la plus ancienne vue fidèle de l’édifice que nous possédions. Décembre lance la curée du sanglier dans la forêt de Vincennes.
Au-dessus de chaque scène, un demi-cercle bleu nuit porte le char du soleil et les signes du zodiaque, avec le comput des jours : le livre est aussi un instrument. Le riche et le pauvre y occupent la même page, l’un chassant, l’autre labourant — et le peintre donne au laboureur le même soin qu’au prince.
Un livre repris deux fois
Abandonné en 1416, le manuscrit passe de main en main. Un peintre anonyme, que beaucoup identifient à Barthélemy d’Eyck, en reprend quelques feuillets vers le milieu du siècle. Puis, vers 1485, le duc Charles Iᵉʳ de Savoie le confie à Jean Colombe, enlumineur de Bourges, qui achève les cahiers manquants dans un style tout autre — plus dense, plus dramatique, moins aérien. Les Très Riches Heures sont donc l’œuvre de trois générations séparées de soixante-dix ans, et l’on passe d’une page à l’autre d’un printemps à un crépuscule.
Le livre reparaît en 1856 : le duc d’Aumale, fils de Louis-Philippe, l’achète en exil à un baron piémontais et l’installe à Chantilly. En léguant le domaine à l’Institut de France, il impose une clause que nul n’a jamais levée — aucune œuvre de ses collections ne doit quitter Chantilly. Le plus célèbre manuscrit du monde ne voyage donc pas : il faut aller à lui.
Ce qu’il reste
Il reste, d’abord, une image de la France. Pour se représenter un village, un attelage, une faucille, une coiffe, un toit de Touraine ou une vigne d’Anjou du début du XVᵉ siècle, le monde entier regarde ces douze pages ; elles ont illustré plus de manuels d’histoire que n’importe quel autre document. Qu’elles aient été peintes pendant que la guerre de Cent Ans ravageait le royaume ne les rend pas menteuses : elles disent ce que ce pays était quand on lui laissait la paix d’une moisson.
Il reste ensuite une leçon sur le mécénat. Trois peintres venus des Pays-Bas, un prince français, un enlumineur berruyer, un duc de Savoie et un fils de roi collectionneur ont, chacun à son tour, fait exister le même objet. Conservé sous le numéro 65 du musée Condé, il n’est montré qu’exceptionnellement — mais ses fac-similés ont fait le tour de la terre, et février y neige toujours.