
Grand personnage
Bertrand du Guesclin
Le Dogue noir de Brocéliande
Bertrand du Guesclin, galerie des militaires françaisPierre-Antoine-Augustin Vafflard et divers dessinateurs, 1818-1819 — Domaine public
Laid, râblé, né petit hobereau breton, il devint connétable de France et rendit au royaume, ville après ville, ce que Crécy et Poitiers lui avaient pris. Bertrand du Guesclin est le héros de la revanche patiente.
Le 13 juillet 1380, devant la petite place forte de Châteauneuf-de-Randon, en Gévaudan, une armée française attend en silence. Son chef vient de mourir sous la tente, épuisé par la fièvre et par quarante ans de chevauchées. Le capitaine anglais enfermé dans la place avait promis de se rendre à jour dit si nul secours ne venait : le jour est venu, et il n’y a plus personne à qui remettre les clés. La tradition veut qu’il soit sorti quand même, qu’il ait traversé le camp jusqu’au cercueil du connétable, et qu’il ait déposé sur le bois les clés de la forteresse. L’anecdote est belle et sans doute enjolivée ; elle dit pourtant une vérité que le siècle entier avait fini par admettre — devant ce petit Breton, on ne rendait pas une ville, on rendait les armes.
Le plus laid enfant de Rennes à Dinan
Il naît vers 1320 à La Motte-Broons, entre Rennes et Dinan, aîné d’une famille de très petite noblesse bretonne. Sa laideur est passée en proverbe dès son vivant. Le trouvère Cuvelier, qui lui consacre vers 1385 une immense chanson de geste — la dernière de la littérature française, et un document à manier avec précaution, car elle chante autant qu’elle raconte —, décrit un enfant noiraud, court de jambes, large d’épaules, que ses parents ne peuvent regarder sans peine.
Il n’y eut si laid enfant de Rennes jusqu’à Dinan : camus était et noir, laid et mal façonné.
— Cuvelier, La Chanson de Bertrand du Guesclin, vers 1385 (traduit du moyen français)
L’enfant mal-aimé se venge sur ses frères et sur les valets, court les bois, mène des bandes de garçons. La légende — c’est Cuvelier encore — le fait paraître aux joutes de Rennes, vers 1337, sous une armure d’emprunt et la visière close : il désarçonne tout ce qui se présente, refuse de combattre un cavalier qu’il a reconnu pour son père, et se découvre sous les acclamations. Aucun document ne le confirme. Mais la chevalerie française n’a jamais rien inventé de plus juste sur lui : cet homme entrera dans l’histoire par la force du poignet, non par la naissance.
La guerre des haies
La guerre de Succession de Bretagne lui donne son école. Contre les Montfort soutenus par l’Angleterre, Bertrand tient le parti de Charles de Blois, neveu du roi de France. Il n’a ni troupes ni terres : il aura la ruse. Embuscades dans les futaies de Brocéliande, coups de main nocturnes, châteaux enlevés par surprise, convois pillés — une guerre de harcèlement que les chroniqueurs anglais trouvent déloyale et qui, patiemment, use l’adversaire.
Sa réputation naît d’un siège. D’octobre 1356 à juillet 1357, Rennes est investie par le duc de Lancastre ; c’est le lendemain du désastre de Poitiers, où le roi Jean le Bon a été fait prisonnier, et le royaume semble à terre. Du Guesclin s’introduit dans la place, y organise la résistance, harcèle les assiégeants jusque dans leurs lignes. La ville tient. Elle ne se rendra pas.
Cocherel, Auray, Nájera
Le 16 mai 1364, à Cocherel en Normandie, il défait les troupes navarraises du captal de Buch par une manœuvre de retraite feinte qui rompt leur ligne. Trois jours plus tard, Charles V est sacré à Reims : la victoire fait au règne le meilleur des présages. Le vainqueur, simple chevalier, reçoit le comté de Longueville.
La fortune se retourne aussitôt. Le 29 septembre de la même année, à Auray, l’armée de Charles de Blois est écrasée, le prétendant tué, Bertrand pris les armes à la main — la Bretagne est perdue pour la France. Trois ans plus tard, le 3 avril 1367, à Nájera en Castille, le Prince Noir le fait prisonnier une seconde fois. Deux captivités, deux rançons énormes, que le roi de France paie pour l’essentiel : cent mille francs, disent les chroniqueurs, somme qui achèterait une province. C’est de ces jours que la tradition a retenu sa réplique à ceux qui doutaient qu’on pût le racheter : il n’était fille en France qui ne filerait pour payer sa rançon. Le mot est peut-être arrangé ; le calcul du roi, lui, était exact.
Les Compagnies en Castille
Entre les deux, Charles V lui a confié la mission la plus étrange de sa carrière. Depuis la paix de Brétigny, les Grandes Compagnies — des milliers de routiers désœuvrés — ravagent le royaume, rançonnent les villages, tiennent des châteaux pour leur compte. On ne peut ni les payer ni les vaincre. Du Guesclin propose de les emmener. En 1365, il rassemble ces bandes, leur fait donner l’absolution et une solde, et les conduit par le Rhône et les Pyrénées jusqu’en Castille, au secours d’Henri de Trastamare contre Pierre le Cruel, allié des Anglais. Le calcul est double : la France est nettoyée, et l’on va disputer à l’Angleterre la flotte castillane. Il faudra quatre années et le désastre de Nájera pour l’emporter : en 1369, Henri est maître de la Castille, et ses galères entreront bientôt dans la guerre du côté français.
L’épée de connétable
Le 2 octobre 1370, Charles V lui remet l’épée de connétable de France — la première charge militaire du royaume, jusque-là réservée aux plus grands lignages. Froissart rapporte que Bertrand s’en défendit, alléguant sa petite naissance, et que le roi lui coupa la parole. Entre le souverain lettré, malingre, qui ne monte plus à cheval, et le rude Breton qui ne sait pas signer son nom, l’accord est parfait : ni l’un ni l’autre ne croit aux batailles rangées. On ne se battra plus en champ clos comme à Crécy et à Poitiers ; on harcèlera, on affamera, on reprendra les places une à une.
La démonstration est immédiate. En décembre 1370, à Pontvallain dans le Maine, le nouveau connétable surprend par une marche forcée les compagnies anglaises de Robert Knolles et les taille en pièces. Puis la mécanique se met en route : le Poitou reconquis en 1372, La Rochelle rendue, la Saintonge, le Périgord, la Guyenne grignotée château par château ; en 1373, la grande chevauchée de Jean de Gand traverse la France de Calais à Bordeaux sans qu’on lui offre le combat, et arrive exsangue ; en 1378, les places normandes tombent à leur tour. En dix ans, sans une seule bataille rangée d’importance, l’immense conquête anglaise fond. À la mort du connétable, en 1380, l’Angleterre ne tient plus guère, sur le continent, que Calais, Cherbourg, Brest, Bordeaux et Bayonne : des ports, et l’espoir de revenir.
Ce qu’il reste
Charles V, qui devait mourir deux mois après lui, voulut que son connétable reposât à Saint-Denis, aux pieds du tombeau royal qu’il s’était fait préparer. Honneur inouï pour un homme sans grande race : le gisant de Bertrand du Guesclin, le visage épaté et les mains jointes, dort depuis six siècles parmi les rois de France. Ses restes furent d’ailleurs partagés selon l’usage du temps — les entrailles au Puy, les chairs à Montferrand, le cœur à Dinan, les ossements à Saint-Denis : quatre tombeaux pour un seul chevalier.
Les manuels de la République en ont fait le modèle de la revanche patiente, celle qui ne brille pas et qui gagne. Il n’a pas de miracle à son actif, pas de couronne, pas de sainteté ; il a l’obstination. Entre le désastre de Poitiers et l’aube de Jeanne d’Arc, il est l’homme qui prouve que la guerre de Cent Ans n’est pas perdue, et que la construction du royaume se poursuit même dans les années noires. Un demi-siècle après lui, à Castillon, la France achèvera l’ouvrage avec la méthode qu’il avait inventée : ne jamais donner à l’ennemi la bataille qu’il attend.