Aller au contenu
Histoire de France
La bataille d’Azincourt, par Auteur inconnu

Époque · 1328 – 1453

La guerre de Cent Ans

De Crécy à Castillon : la grande épreuve dont la France sortit nation

La bataille d’AzincourtAuteur inconnu, vers 1484 — Domaine public

Cent vingt-cinq ans de désastres et de sursauts : Crécy, la peste noire, Azincourt — puis Jeanne d'Arc, Orléans et Castillon. De la plus longue épreuve de son histoire, la France sort transformée : un sentiment national, une armée permanente, un État.

Août 1347. Six bourgeois franchissent la porte de Calais, que la faim étrangle depuis onze mois. Ils vont pieds nus, en chemise, « la hart au col », portant les clefs de la ville et du château — ainsi les montre Froissart. Eustache de Saint-Pierre marche le premier. Édouard III veut leurs têtes ; la reine Philippa de Hainaut, enceinte, se jette aux genoux de son époux et obtient leur grâce. Dans cette scène tient tout le drame qui s’ouvre : la défaite, l’humiliation, le dévouement — et, au fond du malheur, la vie qui l’emporte. La France entre dans la plus longue épreuve de son histoire.

Trois fils sans fils

Tout est venu d’un berceau vide. En quatorze ans, les trois fils de Philippe le Bel — Louis X, Philippe V, Charles IV — meurent tour à tour sans laisser d’héritier mâle. En 1328, pour la première fois depuis Hugues Capet, la lignée directe des Capétiens s’éteint. Les barons de France donnent la couronne au plus proche parent par les mâles, Philippe de Valois, neveu de Philippe le Bel, écartant le petit-fils par les femmes : Édouard III, roi d’Angleterre, quinze ans. Celui-ci s’incline d’abord, et prête même hommage pour la Guyenne. Car là est la plaie ancienne : le roi d’Angleterre, duc en Aquitaine, est vassal du roi de France. S’y ajoute la Flandre drapière, qui vit de la laine anglaise mais relève du lys de France. En 1337, Philippe VI confisque la Guyenne ; Édouard III répond en revendiquant la couronne de France, dont il écartèle bientôt ses armes des fleurs de lis. La guerre que les historiens du XIXᵉ siècle appelleront « de Cent Ans » durera cent seize ans — et l’épreuve, cent vingt-cinq.

Le temps des désastres

Elle s’ouvre par la foudre. Le 24 juin 1340, devant le port de l’Écluse, la flotte française est anéantie : la mer appartient désormais à l’Anglais, qui débarquera où il voudra. Le 26 août 1346, près de Crécy-en-Ponthieu, la chevalerie française, la plus fameuse d’Europe, se brise jusqu’à la nuit contre un mur de flèches : le grand arc anglais, servi par des paysans, abat les plus nobles lignages. Le vieux roi aveugle Jean de Bohême, venu servir la France, se fait conduire dans la mêlée, les rênes de son cheval nouées à celles de ses chevaliers, et y meurt. Calais tombe l’année suivante, malgré le sacrifice de ses bourgeois, et restera anglaise plus de deux siècles.

Puis vient le fléau. À l’automne 1347, des navires venus d’Orient apportent à Marseille la peste noire. En cinq ans, elle emporte, selon les estimations, un tiers environ de la population de l’Europe. Les villages se vident, les champs retournent en friche, les processions succèdent aux enterrements. La guerre elle-même se tait presque : la mort suffit.

Le roi prisonnier et le roi sage

Le 19 septembre 1356, près de Poitiers, le désastre recommence. Le roi Jean le Bon, cerné, combat à la hache, son plus jeune fils à ses côtés :

Père, gardez-vous à droite ! Père, gardez-vous à gauche !

— Philippe, quatorze ans, fils de Jean le Bon, à la bataille de Poitiers, selon Jean Froissart, Chroniques

Le roi est pris. La France, sans roi, saignée par l’impôt de la rançon — trois millions d’écus d’or — et ravagée par les routiers, gronde. À Paris, le prévôt des marchands Étienne Marcel prétend mettre la monarchie en tutelle et fait égorger deux maréchaux sous les yeux du dauphin ; dans les campagnes du Beauvaisis, la Jacquerie de 1358 brûle les châteaux avant d’être écrasée dans le sang ; Marcel lui-même tombe en juillet 1358, tué par les Parisiens lassés. Le traité de Brétigny, en 1360, cède à l’Anglais près d’un tiers du royaume. Et quand l’un des otages livrés en garantie s’enfuit, Jean le Bon, prisonnier de sa parole, retourne de lui-même mourir en captivité à Londres.

Son fils venge tout cela sans presque tirer l’épée. Charles V le Sage, roi de cabinet et de bibliothèque, restaure la monnaie, rebâtit une flotte et confie son épée à un rude chevalier breton : Bertrand du Guesclin, fait connétable en 1370. Sa méthode renverse la guerre : plus de grandes batailles offertes à l’arc anglais, mais le harcèlement, les places reprises une à une, la terre faite déserte devant les chevauchées ennemies. Quand le connétable puis le roi meurent, à deux mois d’intervalle, en 1380, il ne reste à l’Anglais que Calais, Cherbourg, Brest, Bordeaux et Bayonne. Du Guesclin est couché à Saint-Denis, parmi les rois.

Le roi fou et la couronne perdue

Tout se défait par une tête qui se perd. En août 1392, dans la forêt du Mans, le jeune Charles VI sombre dans la folie ; il régnera encore trente ans sans presque jamais gouverner. Autour du trône vide, les princes se déchirent : Armagnacs contre Bourguignons. En 1407, Jean sans Peur, duc de Bourgogne, fait assassiner dans Paris Louis d’Orléans, frère du roi ; la guerre civile s’installe au cœur de la guerre étrangère. L’Anglais n’a plus qu’à revenir. Le 25 octobre 1415, à Azincourt, dans la boue d’Artois, la fleur de la chevalerie française est fauchée en quelques heures ; le poète Charles d’Orléans, ramassé vivant sous les morts, part pour un quart de siècle de captivité. Henri V conquiert la Normandie ; le meurtre de Jean sans Peur, en 1419 sur le pont de Montereau, jette la Bourgogne dans l’alliance anglaise. Alors vient le fond de l’abîme : par le traité de Troyes, le 21 mai 1420, le pauvre roi fou donne sa fille à Henri V et lui promet la couronne de France, déshéritant son propre fils. À sa mort, en 1422, un nourrisson anglais est proclamé à Paris « roi de France et d’Angleterre », tandis que le dauphin légitime, replié au sud de la Loire, n’est plus pour ses ennemis que le « roi de Bourges ».

La Pucelle et la reconquête

En octobre 1428, les Anglais mettent le siège devant Orléans, verrou de la Loire : que la ville tombe, et le royaume de Charles VII s’effondre. Alors surgit l’inattendu : une fille de dix-sept ans, venue de Domrémy, aux marches de Lorraine, qui dit entendre des voix célestes lui ordonnant de bouter l’ennemi hors de France et de mener le dauphin à son sacre. Jeanne d’Arc convainc le capitaine de Vaucouleurs, puis le roi à Chinon, puis les théologiens de Poitiers. Le 29 avril 1429, elle entre dans Orléans ; le 8 mai, le siège est levé. Patay disperse l’armée anglaise en juin, et le 17 juillet 1429, dans la cathédrale de Reims, Charles VII reçoit l’onction du sacre : face au traité de Troyes, la légitimité a changé de camp. Prise devant Compiègne en 1430, vendue aux Anglais, jugée à Rouen par un tribunal d’Église aux ordres de l’occupant, Jeanne est brûlée vive le 30 mai 1431. Elle avait dix-neuf ans ; elle avait retourné la guerre.

Le reste est l’œuvre du temps et d’un roi devenu habile. La paix d’Arras, en 1435, réconcilie la Bourgogne et la France ; Paris ouvre ses portes en 1436. Charles VII forge alors les instruments de la victoire : l’impôt royal permanent, les compagnies d’ordonnance de 1445 — première armée permanente de l’Europe moderne —, et l’artillerie des frères Bureau. En 1450, Formigny livre la Normandie ; le 17 juillet 1453, à Castillon, les canons français fauchent la dernière armée anglaise et son vieux chef Talbot. Bordeaux capitule en octobre. Nul traité ne conclut ce duel de cent ans : la guerre s’éteint, faute d’ennemi sur le sol de France. Il ne reste à l’Anglais que Calais — pour un siècle encore.

Ce qu’il reste

De cette épreuve, la France sort autre. Face à l’envahisseur, le sujet du roi a appris à se sentir français : le sentiment national, obscur encore sous Charles V, éclate avec Jeanne d’Arc, paysanne morte pour son roi et pour le royaume. Et l’État moderne est né de la guerre même : l’impôt royal, l’armée permanente, l’artillerie — tout ce qui fera la force de la monarchie a été forgé dans le malheur, entre Crécy et Castillon.

La mémoire, elle, a gardé les visages. Jeanne, canonisée en 1920, est fêtée chaque deuxième dimanche de mai ; du Guesclin dort à Saint-Denis parmi les rois qu’il a servis ; et à Calais, devant l’hôtel de ville, les six bourgeois de bronze qu’Auguste Rodin donna à la ville en 1895, la corde au cou et les clefs à la main, marchent toujours vers le camp du vainqueur — image de tout un peuple qui plia, souffrit, et ne consentit jamais.