
Grand personnage
Saint Louis
Le roi très chrétien
Saint Louis, roi de France, et un pageEl Greco, 1585-1590 — Domaine public
Roi à douze ans, il rendait la justice sous un chêne, racheta la couronne d'épines et mourut sur le sable de Carthage. Louis IX est le seul roi de France que l'Église ait mis sur ses autels : le sommet moral de la monarchie capétienne.
Le 29 novembre 1226, dans la cathédrale de Reims, un enfant de douze ans reçoit l’onction des rois de France. Son père, Louis VIII, est mort trois semaines plus tôt en revenant d’une campagne du Midi ; le royaume n’a pas eu le temps de le pleurer que déjà les grands barons s’agitent, jugeant qu’un règne d’enfant se dépèce. On a fait vite : la couronne est trop lourde pour ce front d’écolier, et l’assistance regarde moins le petit roi que la femme debout derrière lui, sa mère, Blanche de Castille. Nul ne devine que ce garçon régnera quarante-quatre ans, ni que soixante-dix ans après sa mort l’Église inscrira son nom au catalogue des saints.
L’enfant de Blanche de Castille
Louis est né à Poissy le 25 avril 1214, l’année même de Bouvines, petit-fils de Philippe Auguste. Sa mère, infante de Castille et petite-fille d’Aliénor d’Aquitaine, gouverne pour lui d’une main de fer et d’une piété sans concession. Blanche de Castille brise la coalition des barons, tient tête aux Plantagenêts, et forme surtout l’âme de son fils. Elle lui disait, rapportera-t-il à Joinville, qu’elle aimerait mieux le voir mort que de le savoir en péché mortel : le mot, chez elle, n’était pas une figure de style.
Marié en 1234 à Marguerite de Provence, dont il aura onze enfants, Louis prend progressivement les affaires en main. En 1242, à Taillebourg puis à Saintes, il défait Henri III d’Angleterre et le comte de la Marche révolté ; ce jeune roi que l’on croyait tout entier à ses prières s’est battu, dit un chroniqueur, comme un lion. Puis, sa puissance établie, il fait de la paix un principe de gouvernement : le traité de Corbeil avec l’Aragon (1258), le traité de Paris avec l’Angleterre (1259), où il rend au Plantagenêt des terres que ses armes lui avaient acquises, pour que ses enfants et ceux d’Henri III vivent en paix. Ses conseillers le lui reprochèrent. Il tint bon.
Le chêne de Vincennes
De toutes les images que la France a gardées d’un roi, aucune n’a fait plus de chemin que celle-là. Jean de Joinville, sénéchal de Champagne, son compagnon de croisade et son ami, l’a fixée pour toujours dans la Vie de saint Louis qu’il acheva en 1309 :
Maintes fois il advint qu’en été il allait s’asseoir au bois de Vincennes après sa messe, et s’adossait à un chêne, et nous faisait asseoir autour de lui ; et tous ceux qui avaient affaire venaient lui parler, sans que huissier ni personne les en empêchât.
— Jean de Joinville, Vie de saint Louis
Le chêne n’est pas une allégorie : il dit une conception du pouvoir. Le roi est d’abord celui qui juge, et le plus pauvre de ses sujets doit pouvoir l’atteindre. Cette idée, Louis IX l’a inscrite dans les institutions. En 1247, il lance à travers le royaume des enquêteurs royaux, franciscains et dominicains le plus souvent, chargés de recueillir les plaintes contre ses propres agents et de réparer les torts commis en son nom — chose inouïe, un souverain qui organise le procès de son administration. La grande ordonnance de décembre 1254 pour la réformation du royaume interdit aux baillis et sénéchaux les présents, les jeux, les tavernes, la vénalité. À la fin des années 1250, une ordonnance abolit dans le domaine royal le duel judiciaire, ce combat où la vérité se prouvait par le fer : à sa place, la preuve par témoins et par enquête. Enfin, il donne au royaume une monnaie saine — le gros tournois d’argent et l’écu d’or, frappés à partir de 1266 — et impose son cours partout, contre les monnaies des seigneurs.
La réputation qui en naît dépasse les frontières. En janvier 1264, les barons anglais révoltés et leur roi s’en remettent à son arbitrage : par la mise d’Amiens, le roi de France tranche un conflit qui n’est pas le sien. On venait de toute la chrétienté chercher à Paris une sentence dont on savait qu’elle ne serait pas achetée.
La couronne d’épines
L’autre versant du règne est la foi, et elle est démesurée. En 1239, l’empereur latin de Constantinople, Baudouin II, aux abois, cède au roi de France la couronne d’épines du Christ, mise en gage chez des marchands vénitiens. Louis va au-devant de la relique jusqu’à Villeneuve-l’Archevêque et entre dans Paris pieds nus, en simple tunique, portant la châsse sur son épaule. Pour l’abriter, il élève au cœur du palais de la Cité un reliquaire de verre et de pierre : la Sainte-Chapelle, consacrée en 1248. La relique avait coûté, dit-on, plusieurs fois le prix de l’édifice.
La charité va du même pas. Il dote l’Hôtel-Dieu de Paris, fonde vers 1260 l’hospice des Quinze-Vingts pour trois cents aveugles, bâtit l’abbaye de Royaumont, entretient chaque jour des pauvres à sa table et leur lave les pieds — geste du Jeudi saint qu’il pratiquait sans témoins. « Aimeriez-vous mieux être lépreux, ou avoir fait un péché mortel ? » demandait-il à Joinville, qui répondit ce que tout homme répond, et fut sévèrement repris.
Cette foi eut ses rigueurs, qu’on ne saurait taire : après la controverse de Paris de 1240, le roi fit brûler en 1242 des charretées d’exemplaires du Talmud, et son règne multiplia les mesures restrictives contre les Juifs du royaume. Le siècle était ainsi, et le roi fut de son siècle.
Le sable d’Égypte
Malade à en mourir en décembre 1244, il fait vœu de croisade. Quatre ans de préparation, un port creusé pour l’embarquement — Aigues-Mortes — et la flotte appareille en août 1248. Damiette tombe sans combat le 6 juin 1249. Puis vient la remontée du Nil, et la catastrophe : à Mansourah, les 8 et 11 février 1250, l’avant-garde emmenée par son frère Robert d’Artois se jette dans la ville et s’y fait massacrer. L’armée, décimée par le typhus et la dysenterie, entame une retraite atroce ; le 6 avril 1250, le roi de France est fait prisonnier.
C’est là, paradoxalement, qu’il devient grand. Joinville, captif avec lui, raconte un roi malade, calme, refusant de rien céder de son honneur devant les émirs qui le menacent de la torture, exigeant que la rançon convenue — quatre cent mille livres tournois pour son armée, Damiette pour lui-même — soit payée jusqu’au dernier denier, et faisant rendre à ses geôliers l’excédent qu’un trésorier avait cru habile de retenir. Libéré en mai 1250, il ne rentre pas : il demeure quatre années en Terre sainte à relever les murailles d’Acre, de Césarée et de Jaffa, et ne revient en France qu’en 1254, après la mort de sa mère.
La mort devant Carthage
Il ne s’est jamais consolé de l’Égypte. En 1270, contre l’avis de presque tous, le roi vieilli reprend la croix. La flotte quitte Aigues-Mortes le 1er juillet et met le cap non sur l’Orient mais sur Tunis, choix obscur où l’ambition sicilienne de son frère Charles d’Anjou eut sans doute sa part. L’armée débarque au pied des ruines de Carthage en juillet et la maladie l’y dévore. Le roi s’éteint le 25 août 1270, étendu sur un lit de cendres selon l’usage des pénitents. Son confesseur rapporte qu’il murmura le nom de Jérusalem qu’il n’avait jamais vue. Ses ossements, rapportés en France, furent déposés à Saint-Denis au milieu d’un peuple à genoux le long des routes.
Le procès en canonisation, ouvert sous son petit-fils Philippe le Bel, aboutit le 11 août 1297 : Boniface VIII proclame saint Louis IX de France. Aucun autre roi de France ne l’a été.
Ce qu’il reste
Il reste un modèle, et c’est peut-être ce que la monarchie française a produit de plus durable. Pendant cinq siècles, chaque roi de France fut jugé au regard de cet aïeul : gouverner, c’était rendre la justice ; régner, c’était se devoir aux plus faibles. Louis XIV créa en 1693 l’ordre militaire de Saint-Louis, dont la croix récompensa les officiers jusqu’à la fin de la monarchie, et fit couronner les Invalides du dôme de Saint-Louis.
Son nom a couru le monde avec les Français : Saint-Louis du Sénégal, Saint-Louis sur le Mississippi, cent bourgs et cent églises. Mais sa vraie relique est ailleurs. Dans le long travail des Capétiens pour faire d’un domaine un royaume, il est l’homme qui a donné à ce pouvoir une conscience — et le chêne de Vincennes reste, sept siècles plus tard, la plus haute image que la France se soit donnée d’elle-même gouvernée.