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Histoire de France
Marcel Proust, par Jacques-Émile Blanche, par Sailko

Chef-d’œuvre · Littérature

Proust et Saint-Exupéry

Marcel Proust, par Jacques-Émile BlancheSailko, 2015 — CC BY 3.0

L'un a passé quinze ans couché dans une chambre de liège pour écrire trois mille pages sur le temps ; l'autre pilotait le courrier de nuit au-dessus des Andes et a disparu en mission. Le roman le plus vaste et le conte le plus traduit de notre langue sont l'œuvre de ces deux hommes.

Un homme de quarante ans est couché dans une chambre dont les murs ont été doublés de plaques de liège, boulevard Haussmann, pour que rien ne passe : ni le bruit des voitures, ni la poussière, ni l’odeur des marronniers qui déclenchent ses crises d’asthme. Il dort le jour, écrit la nuit, se nourrit de café au lait et de croissants, sort parfois à deux heures du matin en fourrure pour vérifier dans un salon la couleur d’une robe ou le nom d’une duchesse. Sur son lit s’entassent des cahiers, des feuilles collées bout à bout par bandes de papier — les fameuses paperoles — qui allongent les phrases jusqu’à un mètre. Il écrit un livre dont il connaît déjà la dernière page, et qui fera trois mille pages. En 1913, le manuscrit du premier volume est refusé par la Nouvelle Revue française, sur un rapport d’André Gide qui n’avait pas lu au-delà des premiers feuillets et qui s’en excusera plus tard comme du plus grand remords de sa vie.

Proust : rendre le temps lisible

Du côté de chez Swann paraît donc chez Grasset, aux frais de l’auteur, le 14 novembre 1913. Six ans plus tard, À l’ombre des jeunes filles en fleurs obtient le prix Goncourt ; la France comprend qu’il se passe quelque chose. Proust meurt en 1922, ayant écrit « Fin » au bas de son manuscrit, et les trois derniers volumes paraissent après lui, jusqu’en 1927.

Ce que La Recherche introduit est une mécanique que la littérature ne connaissait pas. Une sensation présente — une madeleine trempée dans du thé, deux pavés inégaux, le bruit d’une cuiller — ressuscite involontairement un moment enfoui, non pas comme un souvenir, mais comme une seconde expérience, hors du temps. Sur cette mémoire involontaire, Proust bâtit tout : un narrateur qui cherche sa vocation, une société française observée de la province à la haute aristocratie du faubourg Saint-Germain, l’affaire Dreyfus, la Grande Guerre, la jalousie, la maladie, le vieillissement, et pour finir la découverte que le livre qu’il cherchait à écrire est celui qu’il vient de vivre.

Sa phrase, longue, subordonnée, reprise, est l’instrument de cette pensée : elle ne cherche pas l’effet, elle suit le cheminement d’une analyse jusqu’au bout. Et l’on sait aujourd’hui où Proust a appris à regarder : dans les cinq années qu’il passa, jeune homme sans œuvre, à traduire John Ruskin — La Bible d’Amiens en 1904 —, devant la façade de la cathédrale d’Amiens. Il a d’ailleurs comparé son roman à une cathédrale, avec ses porches, ses piliers et ses vitraux.

Saint-Exupéry : écrire depuis le poste de pilotage

L’autre écrit debout, ou plutôt assis dans une carlingue. Antoine de Saint-Exupéry, né à Lyon en 1900, entre en 1926 à la compagnie Latécoère qui deviendra l’Aéropostale : Toulouse-Casablanca, puis chef d’escale à Cap-Juby dans le Sahara, puis directeur de l’Aeroposta Argentina, où il ouvre la ligne de Patagonie. Il vole sur des appareils sans radio ni instruments de nuit, au-dessus de territoires insoumis où l’on rachète les pilotes tombés.

De cette expérience il tire une œuvre courte et sans équivalent, parce qu’elle n’est ni un reportage ni un roman d’aventures : Courrier Sud en 1929, Vol de nuit en 1931 — prix Femina —, Terre des hommes en 1939, où le métier devient une morale. Le lien entre les hommes, la responsabilité, la dignité du travail, le prix d’un camarade : ce sont ses vrais sujets, et l’avion n’est que le lieu où ils s’éprouvent. En 1935, tombé en panne en Libye avec son mécanicien Prévot, il marche quatre jours sans eau avant d’être sauvé par un Bédouin ; le récit qu’il en fait est l’un des plus beaux textes français sur la soif et sur la fraternité.

Réfugié aux États-Unis après 1940, il écrit à New York Pilote de guerre, puis, en 1942, un conte pour enfants qu’il illustre lui-même à l’aquarelle et qui paraît en avril 1943 : Le Petit Prince.

On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.

— Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, 1943

Il obtient, à quarante-trois ans, usé, boiteux de ses accidents et bien au-delà de l’âge limite, de reprendre du service dans un groupe de reconnaissance. Il décolle de Corse le 31 juillet 1944 pour photographier la vallée du Rhône, et ne revient pas. Son bracelet d’identité a été repêché au large de Marseille en 1998, et l’épave de son Lightning identifiée quelques années plus tard.

Deux Français que tout oppose

On ne saurait imaginer deux écrivains plus éloignés : l’un immobile, l’autre en mouvement perpétuel ; l’un analysant la société avec une précision d’entomologiste, l’autre cherchant l’homme dans le désert et dans le vent ; trois mille pages contre cent. Saint-Exupéry, du reste, refusa de se rallier au général de Gaulle et le fit savoir, ce qui lui valut d’être longtemps suspect aux uns et aux autres — il voulait se battre, pas choisir un camp français contre un autre.

Et pourtant les deux disent la même chose, qui est le grand sujet français de ce demi-siècle : que la vie n’a de sens que si l’on parvient à la comprendre, et que la comprendre suppose de l’écrire.

Ce qu’il reste

Il reste les deux livres français les plus lus hors de France. À la recherche du temps perdu est, avec Ulysse, le roman le plus commenté du XXᵉ siècle ; on l’enseigne partout, et l’adjectif proustien existe dans toutes les langues. Le Petit Prince, traduit en plus de cinq cents langues et dialectes, est l’un des ouvrages les plus vendus de l’histoire de l’édition, tous genres confondus.

Il reste enfin deux manières d’avoir traversé l’entre-deux-guerres et la Libération : en fouillant la mémoire d’un monde qui finissait, et en mourant en mission à quarante-quatre ans au-dessus de la Méditerranée. La littérature française a rarement offert, à si peu d’années d’écart, deux figures aussi dissemblables et aussi hautes.