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Histoire de France
La façade de Notre-Dame d'Amiens, par Txllxt TxllxT

Chef-d’œuvre · Architecture

La cathédrale d'Amiens

La façade de Notre-Dame d'AmiensTxllxt TxllxT, 2010 — CC BY-SA 4.0

Deux cent mille mètres cubes sous une voûte de quarante-deux mètres : Notre-Dame d'Amiens est la plus vaste cathédrale de France, bâtie en soixante-huit ans par trois architectes qui savaient exactement ce qu'ils faisaient. Ruskin y voyait une Bible de pierre ; Proust l'a traduit pour le dire.

Il faut entrer par la nef et ne pas s’arrêter. Le vaisseau est si long, si étroit pour sa hauteur, et les piles montent d’un tel élan qu’on ne peut voir la voûte sans renverser la tête : quarante-deux mètres trente, plus haut qu’un immeuble de quatorze étages, sur quatorze mètres soixante de large seulement. Le sol est un damier de pierres noires et blanches où court un labyrinthe. Rien n’est lourd, rien n’est massif ; tout le poids a été rejeté dehors, sur des arcs-boutants que l’on ne voit pas de l’intérieur. Les hommes qui ont conçu cela n’avaient ni calcul de résistance des matériaux ni acier. Ils avaient une règle, une corde, une équerre, et soixante-huit ans.

Une tête coupée, une cathédrale

L’origine du chantier est une relique. En 1206, un chanoine picard nommé Wallon de Sarton, revenant de la quatrième croisade, rapporte de Constantinople ce qu’on tient pour le chef de saint Jean-Baptiste. Amiens devient aussitôt un but de pèlerinage, et l’affluence enrichit le chapitre. Quand l’incendie de 1218 détruit la cathédrale romane, l’évêque Évrard de Fouilloy a donc les moyens d’un grand dessein. La première pierre est posée en 1220.

Fait remarquable, on bâtit ici à l’envers de l’usage : la nef d’abord, le chœur ensuite. Le premier maître d’œuvre, Robert de Luzarches, mène le vaisseau à son terme vers 1236 ; Thomas de Cormont puis son fils Renaud achèvent le chevet et les parties hautes ; le labyrinthe du pavement, refait à l’identique au XIXᵉ siècle, portait leurs noms et la date de 1288. Ce qui frappe l’œil moderne, c’est l’unité : entre le premier et le dernier jour du chantier, le parti n’a pas varié d’un pouce. Amiens est la cathédrale gothique la plus achevée, la mieux tenue, la plus sûre d’elle — ce qui fit dire à Viollet-le-Duc :

Le Parthénon de l’architecture gothique.

— Eugène Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné de l’architecture française

Cette audace eut un prix. En cherchant la hauteur, les maîtres d’Amiens ont poussé la maçonnerie gothique à sa limite, et le chœur, trop chargé par ses parties hautes, se mit à s’écarter. La solution, en 1497, fut d’une hardiesse d’ingénieur : on forgea une chaîne de fer d’un seul tenant, on la ceintura autour du triforium du chœur, et on la monta portée au rouge, de sorte qu’en refroidissant elle se contracte et serre l’édifice comme un cercle de tonneau. Elle est toujours là, elle tient toujours, et elle n’a jamais été remplacée.

Trois mille figures

La façade est un livre. Au trumeau du portail central, le Beau Dieu d’Amiens — un Christ debout, jeune, la main levée non pour juger mais pour bénir, le visage d’une bonté tranquille — représente le sommet de la sculpture du XIIIᵉ siècle. À sa droite et à sa gauche défilent les apôtres, les prophètes, les rois. En dessous, dans des quatre-feuilles à hauteur d’homme, court un calendrier paysan : les signes du zodiaque et les travaux des mois, on taille la vigne en mars, on fauche en juin, on tue le cochon en décembre. Au portail sud, la Vierge dorée sourit à son enfant en déhanchant la taille, et ce sourire de 1250 annonce déjà les madones du gothique tardif.

On compte plus de trois mille figures sculptées. Toutes étaient peintes. En 1992, des analyses au laser ont retrouvé les pigments d’origine sous la crasse des siècles : depuis, un spectacle de lumière reprojette chaque soir d’été, sur la façade lavée, les couleurs exactes qu’un pèlerin de 1300 avait sous les yeux — de l’or, du vermillon, de l’outremer. La cathédrale blanche à laquelle nous sommes habitués est une invention du temps.

Le Moyen Âge finissant y ajouta un second chef-d’œuvre, de bois cette fois. De 1508 à 1519, des huchiers amiénois taillèrent dans le chêne cent dix stalles de chœur couvertes de près de quatre mille figures : l’histoire de la Vierge et de Joseph, mais aussi, sur les miséricordes et les accoudoirs, tout un peuple d’artisans, de marchands, de ménagères et de chiens — la ville de Picardie du XVIᵉ siècle, sculptée par ceux qui l’habitaient.

Le voyageur anglais et son traducteur

Amiens doit une part de sa gloire moderne à un Anglais. John Ruskin, le plus influent critique d’art du XIXᵉ siècle, lui consacre en 1884 un livre entier, The Bible of Amiens, où il soutient que la façade enseigne, à qui sait la lire, toute la doctrine chrétienne et toute la morale du travail. Ce livre, un jeune Français malade et sans œuvre encore le traduit patiemment entre 1900 et 1904, en apprenant l’anglais pour cela, et le fait précéder d’une longue préface où il commence à trouver sa propre voix : il s’appelle Marcel Proust. On peut dire sans exagérer qu’une part de La Recherche est née devant ces pierres — voir Proust et Saint-Exupéry.

Ce qu’il reste

Il reste, d’abord, l’édifice intact, ce qui n’allait pas de soi dans une ville deux fois détruite. En 1918 comme en 1939, on entassa des milliers de sacs de sable contre les portails et l’on démonta les vitraux ; Amiens fut rasée en mai 1940 à quatre-vingts pour cent, et la cathédrale resta debout au milieu du désert de briques. Les photographies de 1944 sont saisissantes : plus de ville, et la cathédrale entière.

Il reste aussi une mesure. Chartres a la lumière, Reims a le sacre et les sourires, Notre-Dame de Paris a la France qui passe à ses pieds ; Amiens a la perfection technique, celle d’un art parvenu d’un coup à son plein exercice. Inscrite au patrimoine mondial en 1981, elle contient sous ses voûtes le volume de deux fois Notre-Dame. C’est là qu’il faut aller pour comprendre ce dont étaient capables, sans machines, les maçons des Capétiens.